Université du Québec à Montréal

De la friche au jardin: Parcours d'une résilience dans "Le Pays où les arbres n'ont pas d'ombre" de Katrina Kalda

De la friche au jardin: Parcours d'une résilience dans "Le Pays où les arbres n'ont pas d'ombre" de Katrina Kalda

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« Presque toujours, le terme de friche s’applique à un terrain qui a cessé d’être travaillé ou qui pourrait l’être. […] La friche exclut à la fois la nature et l’agriculture, elle laisse entendre que l’on pourrait faire mieux. Pourrait-on faire un jardin par hasard?»

Gilles Clément

Fleurs sur fond de bâtiment
Crédit:
Dubé, Noémie. "Végétal urbain". 2018.

Dubé, Noémie. "Végétal urbain". 2018. Photographie.

Que reste-t-il de la nature luxuriante dans un monde soumis à la production industrielle sans limite et sans égard pour le vivant? Comment survivre dans un environnement où tout, de l’air que l’on respire à l’eau que l’on boit, en passant par la nourriture que l’on mange, est empoisonné par la pollution? Est-il possible, dans ce système axé sur l’utilisation à outrance de l’ensemble des ressources, humaines comme naturelles, de développer un projet qui serait en harmonie avec le monde non-humain? Telles sont les questions que soulève le plus récent roman de Katrina Kalda, Le pays où les arbres n’ont pas d’ombre. Prenant place dans la Plaine, une agglomération d’usines dont la seule fonction est de recycler divers matériaux pour les renvoyer à la Ville, le livre de Kalda pousse à son extrême la logique du système d’exploitation industriel. Nous sont données à voir les conditions de vie misérables d’une population prolétaire laissée à elle-même, mais aussi les impacts nocifs que toute cette activité ouvrière a sur la nature environnante. Les habitant.e.s ayant appris à détester et à craindre toute forme de vie sauvage, la végétation, considérée sale et indésirable, est systématiquement exterminée des zones habitées, se trouvant reléguée à la périphérie de l’espace social. Mais, malgré l’hostilité des conditions, malgré la pollution et les perturbations climatiques, le végétal – sous la forme d’une friche – survit, démontrant l’ampleur de sa résilience.

Il suffit de la volonté d’une seule personne, Sabine, pour transformer cette friche en un magnifique jardin, en un refuge pour la diversité autant végétale, entomologique qu’animale. Une entreprise, par ailleurs, qui n’est pas sans rappeler la pensée de l’auteur, jardinier et paysagiste Gilles Clément : penseur pionnier du jardin planétaire, mais aussi de la notion de tiers paysage qui me sera utile dans le cadre de cet écrit. Mon objectif est donc d’aborder le texte de Kalda à la lumière des notions théoriques développées par Clément en m’attardant à examiner la transformation d’une partie de la friche en jardin-refuge. Plus encore, il conviendra de développer la réflexion sur le rôle du personnage de Sabine qui manifeste les aptitudes et motivations typiques d’une jardinière planétaire. Finalement, je me pencherai sur la question de la temporalité qui se déploie dans le roman. De fait, il est possible de remarquer que Le pays où les arbres n’ont pas d’ombre vient à la fois s’ancrer dans un temps cyclique, en phase avec le rythme des saisons, et atteindre un climax – à la fin du récit – similaire à celui de la friche qu’il dépeint. Mais, loin de se présenter comme un événement négatif qui signerait la fin de la diversité – et, dans le même mouvement, celle du roman – ce climax permet plutôt un renouveau.

Friche

Tout commence donc par une friche que Sabine – nouvellement arrivée dans la Plaine après avoir été expulsée de la Ville avec sa fille Astrid, enceinte de Marie – décide de parcourir afin de trouver des plantes qui pourraient aider à nourrir et soigner sa famille. Forte de sa récolte d’ortie, de feuilles de framboisier ainsi que de fenouil et armée de ses connaissances poussées en botanique, la personnage 1 décide rapidement d’entreprendre le recensement de toutes les espèces végétales retrouvées dans la friche, travaillant à créer un herbier : « Depuis que je suis partie à la recherche de plantes, un projet me trotte dans la tête : faire l’inventaire des végétaux qui poussent dans la Plaine. J’attends la fonte des neiges pour le commencer. Je rassemble peu à peu du papier vierge. » (Kalda, 2016 : 16)

Au gré de ses déambulations dans la Plaine, Sabine part donc à la rencontre du végétal, se consacrant passionnément à son inventaire duquel émerge une véritable cartographie des sols et des plantes:

J’élargis mes observations à d’autres régions de la Plaine. J’en explore les quartiers aussi systématiquement qu’il m’est donné de le faire. Même ici on peut relever des différences notables entre milieux distincts. Contrairement aux sols plus argileux du Sud, au nord-ouest, le terrain est sec. J’y ai trouvé notamment du millepertuis (Hyperium perforatum), du gaillet jaune (Galium verum), des grandes mauves (Malva sylvestris), du bouillon-blanc (Verbascum thapsus), de la rue fétide (Ruta graveolens), des saxifrages, du plantain en grande quantité, toutes [des] espèces que je n’avais pas rencontrées au Sud. (43-44, souligné dans le texte)

Partant de la friche du Sud, Sabine étend son exploration à celle située au Nord-Ouest, passe par le territoire de l’Ouest et arrive finalement à la friche de l’Est, la région la plus excentrée et la moins fréquentée de la Plaine. Or, c’est à cet endroit qu’elle découvre, sans surprise, la plus grande variété  d’espèces :

Je me suis décidée à accomplir ce que je m’étais promis de faire cet hiver : explorer les quartiers périphériques et la friche de l’Est. […] Comme on pouvait s’y attendre, c’est dans cette friche que les espèces sauvages sont les plus nombreuses. Il s’agit de l’endroit le plus excentré par rapport au quartier des usines. […] Les plantes, elles, ne se plaisent nulle part si bien que dans ces lieux délaissés par les hommes. […] J’ai repéré de la grande camomille, encore à l’état de plantule, une espèce de vergerette reconnaissable à ses feuilles dentées et velues, de la bardane et aussi les branches sèches d’un buddleias dont les feuilles commençaient tout juste à repousser. (70-71, je souligne)

L’emplacement à l’écart de l’activité humaine et la grande diversité végétale que la protagoniste y retrouve inscrivent parfaitement ce milieu dans la définition de la friche rapportée par Gilles Clément dans son ouvrage Jardin en mouvement. De la vallée au jardin planétaire : « Friche, mot dévalorisé. On dit : “tomber en friche”. Contradiction: lieu de vie extrême. Voie d’accès au climax. “Une friche est un terrain non cultivé, ou qui, temporairement, a cessé de l’être. De pareilles terres se couvrent d’herbes indigènes, bruyères, ajoncs, ronces, genêts, etc. » (2007 : 42) Comme l’observe l’auteur, la friche est un lieu d’une grande vitalité, marqué par l’entreprise re-colonisatrice des plantes pionnières auxquelles succèdent rapidement une végétation plus stable. Plus encore, si les plantes sont en mesure de suivre leur cycle de croissance assez longtemps, la friche finit, la plupart du temps, par prendre la forme d’une forêt. Ce stade dernier stade de développement végétal est ce que Clément appelle le climax de la friche. En ce sens, il observe trois étapes distinctes dans la transformation de cet espace : la jeune friche, la friche armée et la forêt :

Pendant les premières années, les inules, les pois vivaces, les ancolies, les achillées et beaucoup d’autres vont se partager l’espace en vous laissant quelques passages. Cela va durer jusqu’à l’arrivée des épines et des jeunes arbres. Il faudra vous décider sur un choix important : lutter contre la fermeture de l’espace, couper les arbres et tuer les ronces, ou bien laisser la friche s’enforester. (Clément, 2006 : 38)

Sans cesse en mouvement et en développement, la friche se présente ainsi en tant que lieu privilégié de la diversité végétale qui trouve, au sein de cet espace, un endroit propice pour se développer quand il est rejeté à l’extérieur des espaces habités et cultivés. Refuge pour des espèces qui auraient autrement disparu, la friche apparait donc, remarque Clément, comme un énorme réservoir de diversité à partir duquel les plantes peuvent entreprendre des déplacements pour s’implanter dans de nouveaux terreaux. À cet égard, le roman de Kalda actualise très bien cette fonction de la friche alors qu’au départ toutes les plantes installées dans la serre sont originaires de cette étendue sauvage.

Tiers paysage

Mais, revenons un instant à la cartographie de l’espace de la Plaine pour noter que l’ensemble du territoire situé en périphérie des quartiers industriels et résidentiels vient s’inscrire dans l’espace du tiers paysage, notion proposée par Gilles Clément dans son manifeste éponyme : « Fragment indécidé du jardin planétaire, le Tiers paysage est constitué de l'ensemble des lieux délaissés par l'homme. Ces marges assemblent une diversité biologique qui n'est pas à ce jour répertoriée comme richesse. […] Espace n'exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir. » (Clément, 2004 : 1, souligné dans le texte) Ainsi, l’existence même du tiers paysage implique une certaine forme de résistance, de subversion de l’espace dont le statut de laissé pour compte devient un atout majeur pour le végétal en vue d’assurer le maintien et le développement de la diversité. À cet égard, l’auteur observe : « Le délaissement du Tiers paysage par l'institution coïncide avec : un point de vue dévalorisant : friche, délaissé, décombre, décharge, terrain vague, etc. [Il] ne modifie pas son devenir, il l'entretient [et] garantit le maintien et le déploiement de la diversité. » (21) C’est dire que cette dévalorisation de l’espace et l’absence de fréquentation par la population que son statut implique, laissent au végétal le champ libre pour reprendre ses droits et croitre à l’abri des restrictions humaines.

Dans le même ordre d’idée, il est possible de relever, dans le roman de Kalda, ce « point de vue dévalorisant » à l’égard du végétal dans la mesure où Sabine est la seule personne qui porte la moindre attention, le moindre intérêt à la richesse retrouvée dans la nature environnante. Habitué.e.s à travailler dans des usines ou à vivre dans une cité presqu’entièrement dénuée de végétation, les habitant.e.s de la Plaine craignent effectivement les friches des quartiers périphériques, considérés comme haut lieu de l’inconnu et de la saleté 2. De plus, cette position radicale de la population à l’encontre de l’environnement sauvage est aussi expliquée par le rejet social qui lui est associé. En effet, c’est au sein de cette nature que les personnes ostracisées de la société sont forcées d’habiter. C’est dire que le « délaissement » salué par Clément, dans le cas du végétal, reprend, aux yeux de la population humaine sa dimension de rejet et d’abandon. À cet égard, Sabine observe :

À l’époque où ils vivaient encore dans la ville, la plupart des déplacés s’étaient déshabitués du contact avec une nature sauvage. Une végétation non maitrisée était le signe d’un recul de la civilisation. Je ne suis pas étonnée qu’une friche comme celle-ci ne puisse éveiller chez eux que la peur et le sentiment d’être repoussés hors de l’univers humain. (Kalda : 2016 : 71)

Pas étonnant, dans une telle situation que la friche soit si peu fréquentée!

Tension

Contrairement au reste de la population, Sabine cherche plutôt à s’extraire le plus possible de la vie sociale de la Plaine en passant tout son temps libre en nature. De la création d’un herbier elle passe graduellement à la mise en place d’un jardin caché au sein d’une ancienne usine. Par cette entreprise, la personnage sort donc graduellement de la temporalité de la Plaine pour entrer dans celle de la serre et des végétaux qu’elle abrite : « Je me consacre entièrement à la serre. Je plante, je nourris, je sélectionne les semences, je mets en place le cycle qui est la condition de la poursuite de la vie. Le quotidien de la Plaine m’échappe de plus en plus. » (216) Complètement absorbée par son projet, la protagoniste abandonne l’environnement vicié et surpeuplé de la Plaine pour s’épanouir dans le jardin. C’est dire que par les actions inhérentes à l’entretien de cet espace et des organismes vivants qui le peuplent, Sabine en vient à développer un mode de vie alternatif, à contre-courant des préjugés envers le végétal entretenus par le reste de la population. Une tension s’installe donc au cœur du roman, alors que deux manières de percevoir les plantes ainsi que deux rapports au temps, se construisent parallèlement.

De fait, la position de Sabine, axée sur l’observation et le respect des mouvements et rythmes de la nature s’oppose fondamentalement au système capitaliste de la Plaine, centré sur la rentabilité et la production exacerbée de biens3. L’organisation de la serre s’éloigne ainsi de cette vision productiviste de la croissance en venant s’ancrer dans des cycles de transformation constante, suivant le rythme des saisons et des végétaux. Car, comme le remarque Clément :

Croissance, développement, expriment la dynamique d'un système économique en tant qu'accumulation. Croissance, développement, expriment la dynamique d'un système biologique en tant que transformation. Le Tiers paysage, territoire électif de la diversité, donc de l'évolution, favorise l'invention, s'oppose à l'accumulation. (2004 : 21, je souligne)

L’entreprise de Sabine se présente bel et bien comme une forme de résistance au capitalisme sauvage de la Plaine, améliorant considérablement les conditions de vie des êtres vivants qui l’habitent. En phase avec le tiers paysage qui n’a de cesse de reprendre son mouvement de recolonisation de la friche malgré les exterminations périodiques, la serre fondée par Sabine oppose donc la logique de la transformation à celle de l’accumulation, permettant, de ce fait, la survie du végétal à travers les cycles incessants de disparition et de renaissance qui marquent l’évolution graduelle de cet espace.

De la friche au jardin : entreprise d’une jardinière planétaire

Les observations de la section précédente montrent bien l’importance des interventions de Sabine dans le jardin, interventions qui contribuent à la protection et à l’entretien de la diversité végétale. De fait, grâce à ses connaissances poussées en botanique, la personnage est en mesure de mettre en place les conditions idéales à l’épanouissement de différentes variétés de végétaux, tout en respectant les nombreuses étapes de développement d’un écosystème donné :

J’ai l’intention de semer la phacélie au printemps pour dépolluer et nourrir la terre des deux anciens bassins de retraitement. La phacélie piège les nitrates du sol et devrait m’aider à le nettoyer avant l’installation des cultures plus exigeantes et plus sensibles; le sarrasin fait aussi partie des plantes accumulatrices, capables de stocker des métaux lourds. Il me reste à utiliser systématiquement l’eau disponible en détournant les gouttières de l’extérieur sans que cela attire le regard. (Kalda, 2016 : 112, je souligne)

Puisqu’elle dispose de très peu de ressources pour mener à bien son projet, la personnage doit faire preuve d’une grande inventivité en vue de transformer l’usine en jardin. De l’approvisionnement en eau qu’elle obtient en détournant les gouttières à la création d’un substrat à partir de compost, en passant par la décontamination du sol et la mise en place d’un espace plus chaud, propice à la croissance des plantes potagères, la protagoniste travaille activement à la transformation de son environnement pour assurer le maintien de la plus grande diversité possible. À cet égard, l’extrait précédent donne à voir une parfaite actualisation de bon nombre des lignes de conduites formulées par Gilles Clément dans « Planetary Garden » :

It is always a question of working in collaboration with nature. This task can be declined in nine tenses: 1. Not harming the earth 2. Welcoming the gardener’s allies 3. Promoting the exchange between living creatures 4. Knowing how to manage water 5. Building the human house 6. Preserving the gardener’s enclosure 7. Caring for the earth 8. Giving nature its share 9. Producing without exhausting. » (Clément, 2015 : 40)

Ainsi, en détournant les gouttières Sabine montre sa capacité à gérer son approvisionnement en eau et prend soin de la terre en semant des plantes qui décontaminent le sol. En choisissant d’instaurer la serre dans une ancienne usine, elle permet à la nature de reprendre sa place dans les milieux humains et en implantant une grande diversité de plantes comestibles elle en vient à exploiter les fruits de la terre sans pour autant épuiser la richesse du sol. Mais, affirme Gilles Clément, bien que toutes ces actions soient hautement nécessaires à la survie du jardin, elles ne sont que peu productives si elles ne trouvent pas leur contrepoint dans la contemplation, dans le laisser faire : la plus grande sagesse du ou de la jardinier.ère.

Car, au fil du temps et de l’évolution du jardin qui s’autonomise graduellement, le rôle de Sabine se modifie alors qu’elle décide d’intervenir de moins en moins dans les cycles de la serre afin de laisser cet environnement s’auto-réguler. Ainsi, malgré son implication intense et constante dans le développement de ce nouvel espace, la personnage demeure toujours attentive aux mouvements du végétal, adaptant son projet au gré de ses transformations. En véritable jardinière planétaire, Sabine ne cherche donc pas à imposer un ordre particulier au jardin et préfère plutôt entretenir une relation enrichissante avec ce dernier et ce autant physiquement qu’intellectuellement. C’est dire qu’encore une fois, elle incarne parfaitement la philosophie de Clément :

On comprend bien que l’intervention du jardinier est physique, personnelle, sensuelle; qu’elle n’est en rien une domination, qu’elle se base sur des observations concrètes liées à des connaissances poussées. […] Ce jardinier se soumet volontiers aux imprévus qui font partie du programme, car l’expérience vécue en cours vaut autant, peut-être plus, que le résultat visé. (2006 : 31-32)

Par conséquent, plutôt que de s’acharner à maintenir en vie les espèces qu’elle a elle-même plantées, Sabine laisse la nature décider des variétés de plantes les mieux adaptées aux différents milieux présents dans la serre :

Ce que j’avais installé dans le premier bassin est mort, et bien mort. Mais de nouvelles espèces ont occupé la place : un chardon bleu, de nombreux coquelicots, de la roquette, de la pimprenelle, des myosotis, des tomates et des courges, un buddleia, enfin une pousse d’arbre que je crois être un aronia. Après la catastrophe de cet hiver, j’ai décidé de ne rien jeter des végétaux qui germent spontanément mais de les changer simplement de place si nécessaire. (214-215, je souligne)

Bien qu’elle soit parfaitement consciente de l’importance primordiale de protéger le végétal des conditions extérieures hostiles à toute forme de vie, la protagoniste décide de faire confiance à la résilience de la nature. En phase avec les préceptes de Gilles Clément, la personnage porte une grande attention aux changements qui ont lieu dans la serre et n’agit que pour rendre son développement le plus harmonieux et prolifique possible. De fait, en prenant le temps d’observer et de se mettre en phase avec le végétal qu’elle tente de protéger, Sabine, plutôt que d’agir en fonction d’une vision préconçue de son projet, applique des solutions adaptées à cet environnement et aux énergies qui y sont déjà présentes 4. Acceptant l’agentivité du monde non-humain, elle parvient ainsi à développer une relation égalitaire et sensible avec ce dernier. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’elle prend conscience que son projet de jardin dépasse largement son simple investissement personnel pour venir s’inscrire dans une perspective globale : « Nous avons décidé de ne pas arroser plus que d’habitude, de laisser mourir ce qui doit mourir. […] Nous sommes convenus de n’intervenir qu’en dernier recours. Marc l’accepte. Il comprend que la serre n’a de sens que si elle se montre capable de vivre sans nous. » (324, je souligne) Bien plus que fonder un lieu de protection, Sabine cherche avant tout, dans le cadre de son projet de serre, à donner un élan supplémentaire au végétal pour lui permettre non seulement de survivre, mais aussi de recoloniser le plus d’espace possible. Dans ces conditions, l’autonomie de cet écosystème prend une importance primordiale, car elle assure une certaine pérennité aux organismes vivants qui le composent. En s’émancipant des soins prodigués par Sabine, le jardin parvient alors à se sortir de la temporalité humaine, rapide, pour entrer véritablement dans la temporalité du végétal dont les cycles sont beaucoup plus lents et discrets bien que tout aussi dynamiques.

De l’exploitation à l’observation

Comme nous l’avons relevé un peu plus tôt, la recherche de plantes comestibles et médicinales est la première étape de l’entreprise de Sabine qui la mène, en dernier lieu, à se lancer dans un projet d’aussi grande envergure que la fondation d’un jardin. En ce sens, de l’inventaire la personnage passe rapidement à la culture, profitant de l’espace offert par l’usine désaffectée non seulement pour y transplanter plusieurs plantes qu’elle trouve ça et là dans la friche, mais aussi pour y faire pousser plusieurs cultures potagères en vue d’aider à nourrir sa famille. Or, tout en adoptant une approche de culture en harmonie avec le végétal, la protagoniste parvient éventuellement à produire une grande quantité de nourriture :

Les arbres sont grands, les noisetiers, les pruniers, les pommiers donnent une récolte que nous ne pouvons pas consommer à nous deux, les mûriers, les framboisiers, l’aronia également. J’ai prélevé des légumes sauvages à la lisière de la forêt et les ai implantés au jardin l’automne dernier. Ils ont pris. Les cultures installées dans les étages finissent en retombant par rejoindre celles du bas – le vert nous entoure de toutes parts. (292)

Mais, au moment où la serre atteint sa forme la plus prospère, Sabine, se faisant vieille, se contente de plus en plus de contempler la beauté de son projet. À ses yeux, le jardin devient moins une ressource qu’un refuge, moins une culture qu’une œuvre d’art dont le seul contact la satisfait : « L’être humain a toujours été prompt à se servir des ressources offertes par les plantes. Pour ma part, dans la plupart des cas, les observer me suffit. » (310) C’est dire que la protagoniste, profondément à l’écoute de son environnement voire entretenant une relation quasi-symbiotique avec lui, s’épanouit dans une approche du jardinage faisant écho à celle de Clément, approche qui se base avant tout sur la contemplation 5 paisible de la nature. La personnage n’a donc plus d’autre motivation que celle de profiter de la beauté de la serre, mettant de côté ses connaissances botaniques ou même la nécessité de faire pousser de la nourriture, pour s’émerveiller, tout simplement, de la résilience du végétal.

Jardin-refuge

En permettant la contemplation, le repos, mais aussi la croissance et la vitalité, la serre peut bel et bien être comprise en tant que jardin-refuge autant pour Sabine, qui le fréquente assidûment, que pour les différentes plantes qu’il abrite de la pollution et de l’hostilité générale de la Plaine. Ainsi, sous ses apparences chaotiques et sans cesse mouvantes, cet espace suit tout de même une certaine organisation, respectant les multiples tensions et dynamiques qui caractérisent un écosystème donné et génèrent un équilibre entre les différents organismes qui le composent :

La notion de jardin-refuge est riche et opératoire […] dans la mesure où elle articule un double besoin et un double sens en matière de paysage. Nous avons besoin d’abord d’un refuge au sens premier du terme, besoin d’un lieu où nous recueillir et nous détendre. Mais le deuxième sens, qui coexiste d’ailleurs avec le premier, est plus ambitieux, plus cosmogonique si l’on veut : il consiste à s’efforcer de substituer un principe de paysage unificateur au chaos du monde ambiant. (Clément et Eveno, 1997 : 81)

À cet égard, la serre, par son isolation du reste de l’environnement extérieur et par la vitalité qu’elle abrite, vient effectivement s’opposer aux désordres engendrés par les conditions climatiques extrêmes ainsi que par la violence du travail ouvrier qui définissent l’espace de la Plaine. Elle devient donc rapidement un lieu de repos et de ressourcement pour Sabine : « J’ai l’impression qu’il ne se passe plus une seule année sans chaleurs extrêmes, neiges sur-abondantes ou inondations. […] Je me suis déchaussée en arrivant […] et j’ai posé mes plantes de pied sur les herbes : elles restaient fraiches et leur contact m’a fait du bien. » (Kalda, 2016 : 184-185) Protection, paix et liberté semblent fondamentalement caractériser l’espace de la serre dont les murs délimitent un espace sécuritaire, un contrepoint à l’hostilité et au chaos du monde. En ce sens, par son entreprise, Sabine fait bien plus que contribuer à faire croître des végétaux, elle ménage véritablement, dans le sens heideggerien du terme, un espace habitable autant pour elle que pour les plantes :

Le véritable ménagement est quelque chose de positif, il a lieu quand nous laissons dès le début quelque chose dans son être, quand nous ramenons quelque chose à son être et l’y mettons en sûreté, quand nous l’entourons d’une protection […]. Habiter, être mis en sûreté, veut dire : rester enclos […] dans ce qui nous est parent […], c’est-à-dire dans ce qui est libre […] et qui ménage toute chose dans son être. Le trait fondamental de l’habitation est ce ménagement. (Heidegger, 1980 [1958] : 175-176, souligné dans le texte)

Au fil de cette entreprise de ménagement, la serre acquiert donc, pour Sabine, le statut de chez-soi6, un lieu où elle s’y sent en sécurité et peut s’épanouir, au même titre que les plantes, en retrouvant son essence propre. Plus encore, dans le cas du végétal, cet épanouissement en vient à s’exprimer concrètement alors que les plantes s’approprient graduellement, avec l’aide de la jardinière, toutes les surfaces disponibles7. Plus encore, dans cet espace clos, les hiérarchies et relations d’oppression habituelles entre les règnes – plaçant l’humanité au-dessus de toutes les autres espèces composant le vivant – se trouvent suspendues. De fait, un rapport horizontal, rhizomatique, vient plutôt s’y établir dans la mesure où chaque être vivant devient, pour reprendre les termes d’Heidegger, parent des autres, libre de se développer à son plein potentiel en étant protégé des menaces de la Plaine. Participant d’une relation égalitaire entre l’humanité et son environnement, la serre devient alors un refuge de la diversité, un lieu d’échange. Encore une fois, il est possible de noter que la création de Sabine ainsi que la relation qu’elle entretient avec la nature sont parfaitement en phase avec la pensée de Clément qui, pour sa part, n’est pas sans faire écho à celle de Heidegger, adoptant des termes similaires pour décrire le jardin :

One couldn’t find a better way of defining the garden in its original concept: an enclosure intended to protect the best. The best of fruit and vegetables— nutritious flora, diversity exploited— the best of trees and flowers, the art of laying them out. The life that develops in the garden, because it is threatened, becomes the central issue in such arrangements. From now on, the living organisms must be our main preoccupation. To consider them, know them. To form a bond of friendship with them. Observing could well be the right way of gardening tomorrow. (2015: 118-119, je souligne)

Jardin-bibliothèque

Dans cet ordre d’idée, le jardin devient donc le lieu de conservation et de protection du végétal par excellence : une véritable bibliothèque des êtres vivants, un index planétaire8 abritant, entre ses murs, la plus grande diversité possible : « Tout jardin, de manière décidée ou non, joue un rôle de conservatoire. Tout jardinier, de manière consciente ou inconsciente, fait office d’entremetteur en accélérant la fréquence des rencontres entre espèces d’origines éloignées, au sein d’un immense et inévitable brassage des flores. » (Clément, 1997 : 113) L’échange, le mouvement, se situent ainsi au centre des dynamiques qui caractérisent l’espace du jardin. Au même titre, la bibliothèque, au gré de ses rayons et de son organisation, contribue à mettre en relation les nombreux livres qu’elle héberge. À cet égard, la lecture, tout comme l’acte de jardinage, crée un réseau, stimule les échanges et les rencontres entre les œuvres. C’est dire que là où le jardinage, au fil d’hybridations, résulte en l’apparition de nouvelles espèces en plus de maintenir la plus grande variété d’espèces possible, la lecture, de façon similaire, génère le développement de nouvelles connaissances et idées, aux confluents des différents discours et pensées. Ces connaissances, à leur tour, viennent alors s’ajouter à l’édifice sans cesse grandissant du savoir.

Fait intéressant, il est possible de penser le lien qui unit les personnages de Sabine et de Marie à la lumière de ces deux actes : la lecture et le jardinage. Par exemple, Marie, la petite-fille de Sabine, décrit son processus d’apprentissage comme un dialogue, une mise en relation d’une multiplicité d’éléments :

Quand j’apprends une nouvelle chose, je me transforme en horloge. Je sens les rotations que font les roues dentées dans ma tête en s’imbriquant les unes dans les autres en structures de plus en plus larges. Leurs mouvements sont nets et chacun en entraine un autre […]. Un édifice se forme en moi, plus grand que moi, bien plus grand. Quand […] je sens l’horlogerie fonctionner dans mon cerveau […] je suis intouchable, quoi qu’il puisse m’arriver à l’extérieur. (Kalda, 2016 : 104, je souligne)

Le mouvement, la grandeur du projet, l’impression d’être protégée, en sécurité… Autant de caractéristiques qui peuvent aussi être retrouvées dans la vision que Sabine a de son jardin. Ainsi, tout comme sa grand-mère trouve refuge dans la serre qu’elle a créée et qui est maintenant devenue une entreprise qui la dépasse largement9, Marie trouve dans les connaissances qu’elle acquiert une certaine protection, une échappatoire face à la dureté des conditions de vie de la Plaine.

Plus encore, ces deux réalités se trouvent aussi fondamentalement liées par le langage. De fait, les protagonistes éprouvent un grand plaisir à prononcer ou découvrir de nouveaux mots. À ce sujet, Marie remarque que Sabine savoure tout particulièrement la profération de termes associés au végétal. Chargés de souvenirs, ils la ramènent effectivement à des temps plus heureux :

Quand elle se mettait à m’expliquer ce qui était dessiné sur les planches, elle cessait d’être la Sabine que je connaissais et redevenait un souvenir de Sabine. Sa voix et ses yeux étaient différents. Elle prononçait des mots – méristème, gymnosperme, dicotylédone. Elle les prononçait comme si elle avait sucé un morceau de réglisse ou un bout de vrai saucisson, lentement et avec délectation » (99, souligné dans le texte)

Un peu plus loin, la jeune femme ajoute : « J’aime les mots. […] J’aime sentir que les couleurs de notre esprit s’affinent quand de nouveaux mots s’y glissent. Chaque mot nouveau ajoute une nuance. » (105) C’est donc par le biais des mots et des connaissances dont ils sont le véhicule que les personnages de Sabine et de Marie sont en mesure d’entrer en relation, de développer, dans une certaine mesure, des liens de proximité. Dans cette situation, le végétal joue un rôle central puisqu’il devient l’objet de cette transmission de savoirs, l’initiateur de cet échange dans le cadre duquel Sabine transmet à sa petite fille ses nombreuses connaissances en botanique.

Échos de vocabulaire

Dans le même ordre d’idée, le vocabulaire déployé par Kalda, tout au long de son roman, travaille à établir des relations entre les différentes réalités (végétale, humaine, citadine) en plus de chercher à déconstruire les hiérarchies qui les caractérisent habituellement. À cet égard, les descriptions de la Ville, au même titre que celles des humains qu’elle abrite, empruntent au vocabulaire du végétal, établissant un rapport rhizomatique entre ces éléments. Par exemple, à la vue d’un sapin coincé au milieu de nombreux bâtiments, Astrid observe :

Quel substrat ses racines écartent-elles pour continuer à le nourrir et à le maintenir debout? Contre qui doivent-elles lutter? Les fils électriques, les tuyaux qui apportent aux humains les eaux propres et rapportent leurs eaux souillées, les câbles, les gaines, nidifiant en dessous, nourrissant les immeubles, les reliant et les faisant eux aussi tenir debout, racines de l’arbre contre racines de la Ville? Je me suis sentie semblable à ce sapin. Dans quel substrat mes racines doivent-elles se frayer un chemin? (82, je souligne)

À travers ce procédé formel, l’autrice parvient à décloisonner les différents règnes en montrant leurs similarités formelles : chaque élément présente des racines qui le nourrissent et lui permettent, de ce fait, de rester en vie. Pour reprendre la pensée de Heidegger, mentionnée plus tôt, l’application du vocabulaire végétal à toutes ces réalités a pour effet de les rendre parentes, de permettre de les appréhender égalitairement. Au détour de cette similarité des formes, un espoir semble pointer vers la possibilité d’une cohabitation harmonieuse entre ces différents règnes, vers un assemblage10, pour reprendre les termes de Clément, de plusieurs espèces compatibles car provenant du même biome. Plus encore, au même titre que les rencontres entre les différents végétaux contribuent à des hybridations,  cette stratégie littéraire a pour résultant le développement de la porosité des frontières qui délimitent ces réalités. En ce sens, la Ville, décrite en termes végétaux et corporels apparait comme un véritable organisme hybride dépendant de ses échanges constant avec la Plaine pour continuer à survivre et fonctionner. C’est dire qu’alors même que ce lieu semble distant et inaccessible, ses frontières demeurent constamment ouvertes, régulant les mouvements d’entrée et de sortie.

Frontière poreuse

Un autre exemple de porosité des frontières peut sans contredit être retrouvé dans le cas du jardin fondé par Sabine dont les limites ne sont jamais entièrement hermétiques. De fait, les graines voyagent grâce aux oiseaux et aux insectes, certaines plantes s’y installent sans y avoir été invitées, d’autres partent coloniser de nouveaux territoires dans un mouvement incessant de croissance. Vraiment, rien ne reste en place dans le jardin dont l’essence même s’exprime par le mouvement et les échanges qu’il implique : « Ecology destroys the notion of the “enclosed” garden. […] With the advent of ecology, people realized that this enclosure, though essentially under our control, is an illusion. Butterflies, wind, birds, seeds, even people: everything communicates. » (Clément, 2015 : 79) Plus encore, dans le cas de la serre dépeinte dans Le pays où les arbres n’ont pas d’ombre, l’augmentation de la diversité des espèces qui y grandissent semble nécessairement impliquer l’ouverture des frontières de l’usine désaffectée alors que plusieurs insectes et animaux s’y installent, attirés par la richesse végétale :

Le chèvrefeuille s’est déployé et recouvre plusieurs des cuves contenant des substances chimiques. J’en ai installé un autre pied près de l’escalier conduisant aux étages. Lui aussi s’est enraciné et grimpe déjà sur la rampe. Les oiseaux investissent peu à peu la serre. Ils viennent s’y nourrir, y nidifier. […] Plusieurs hirondelles survolent l’usine d’est en ouest, de l’intérieur, comme s’il ne s’agissait pas d’un lieu fermé. Les insectes aussi sont de plus en plus nombreux. (Kalda, 2016 : 241, souligné dans le texte)

Dans cette situation, la serre apparait donc comme un lieu fondamentalement ambivalent, à la fois ouvert et fermé. C’est dire que la porosité des frontières du jardin offre l’équilibre parfait entre la fermeture des murs, qui permet d’isoler cet espace de la pollution, de la chaleur et de la sécheresse et les multiples ouvertures qui trouent ces barrières et rendent possible l’installation de nouveaux végétaux11 qui s’y implantent au hasard des vents et des déplacements des animaux. Très certainement, la friche, en tant que réserve de la diversité, joue ici un rôle majeur dans l’apparition spontanée de ces nouvelles espèces qui, après avoir trouvé refuge dans l’espace délaissé du tiers paysage, sont en mesure de s’installer dans un environnement plus accueillant.

Climax

Au fil de ces mouvements d’implantation et de développement, en phase avec la friche qui l’entoure, la serre traverse donc plusieurs étapes de développement qui modifient les organisations spatiale et végétale globales de son espace. À cet égard, Sabine constate : « L’usine a changé de physionomie – ce ne sont plus les mêmes végétaux qui dominent. Je rêve parfois que la serre ressemble à une grande forêt de fougères, une grande forêt vive dans laquelle les forces dont sont capables les sols, les eaux, la lumière s’expriment dans une vigueur qui nous déborde. » (254, je souligne) Or, il semble que cette rêverie projette la protagoniste en avant, dans une temporalité future de la serre où celle-ci aurait atteint un climax forestier. Située à proximité de la Zone, une forêt qui s’étend sur plusieurs kilomètres, et abritant déjà de nombreuses plantes qui en sont issues – notamment les fougères que l’on retrouve dans l’extrait précédent – il apparait effectivement logique que la serre soit destinée à atteindre son apogée en tant que forêt. Pour y arriver, certaines espèces végétales doivent donc céder leur place à de nouvelles alors que le développement de cet espace vers sa forme climacique, toujours ancré dans la cyclicité, s’éprouve autant à travers les mouvements de croissance que de destruction. À ce sujet, Gilles Clément affirme : « En observant le sol nu accéder à son climax on voit passer sous les yeux tous les éléments constitutifs du jardin, tous ses archétypes, tous ses objets, mais ils sont imbriqués les uns dans les autres suivant une logique biologique qui tour à tour les protège et les détruit. » (2006 : 25-26)

Suivant ce fil de pensée, il est intéressant de relever la polysémie du terme climax qui correspond aussi, dans le cadre du schéma narratif de Freytag, au moment où la tension du récit est à son comble, éclatant dans une chute qui mène, en dernier lieu, vers la résolution de l’élément déclencheur initial12. Selon cette logique, il est donc possible d’avancer que la serre, dont la richesse végétale atteint des sommets incomparables vers la fin du roman, représente le climax de la diversité, dernière étape avant sa transformation en forêt qui aura pour effet de réduire la quantité d’espèces qu’elle abrite. Or, c’est précisément au cœur de ce climax végétal que viennent se nouer toutes les tensions du climax romanesque au moment où la vitalité et la destruction finissent par se rencontrer dans une catastrophe qui vient à la fois réduire les efforts de Sabine à néant, mais aussi permettre à Marie et elle d’échapper définitivement au système de la Plaine. Chacune ayant tenté de fuir cet univers à sa manière –  la grand-mère en fondant ce jardin isolé du reste du monde et la petite-fille en préparant sa fuite vers la Ville qui la fascine depuis sa plus tendre enfance – voit son rêve partir en fumée dans l’incendie qui ravage la serre :

La serre a brûlé. […] On aurait dit que l’usine n’avait attendu que ça depuis toutes ces années. C’est l’impression qui m’a saisie, l’usine en flammes et tout le vivant qu’elle contenait s’est courbé devant le feu, humble, prêt à être dévoré. […] Quand il s’est déclaré, j’ai été prise de panique. Tout ce que nous avions construit, semé, soigné, allait être détruit. J’ai eu un instant de désespoir. Puis un grand calme s’est fait en moi. Je crois que j’ai toujours attendu le feu. (Kalda, 2016 : 348)

Malgré l’aspect tragique de cette destruction et contrairement à ce qu’il serait possible de croire, celle-ci ne vient heureusement pas signer la fin de la serre. Elle devient plutôt la condition première d’un renouveau, renvoyant tout simplement la friche à sa forme la plus primaire, au tout début de son cycle de croissance. Car, dans le cas du végétal, le feu s’avère un allié du ou de la jardinier.ère, contribuant, par son action destructrice, à réouvrir l’espace13. Bénéficiant de davantage de lumière, certains végétaux peuvent recommencer à se développer, alors qu’ils avaient cédé leur place à d’autres espèces au fil des différentes étapes de transformation de la friche. Après la catastrophe reviennent les plantes pionnières, reprenant sans fin le cycle de vie et de disparition qui caractérise l’existence du végétal.

En écho avec le renouveau qui attend l’espace de la serre, Sabine s’engage, en compagnie de sa petite-fille Marie, vers un nouvelle existence, délaissant les conditions de vie horribles de la Plaine pour se diriger vers la forêt qui pourra les nourrir et les abriter et où personne ne viendra les chercher. C’est dire qu’un des deux climax qui fonde le livre se termine effectivement sur la forêt, insistant, encore une fois, sur les similarités qui lient les règnes. Suivant l’exemple du végétal, qui bénéficie de sa confiance la plus absolue, la personnage choisit donc de passer du jardin à la forêt, respectant ainsi l’ordre d’évolution de la friche. Dans son isolation la plus complète de l’humanité, cet espace apparait comme le lieu de refuge par excellence pour les deux personnages : « Aucun endroit ne peut nous accueillir sinon la forêt elle-même, une forêt suffisamment profonde pour être soustraite à l’emprise des hommes, le pays où les arbres n’ont pas d’ombre. » (352) Sur cette phrase qui clot le roman, la personnage affirme sa motivation à persister dans sa recherche d’un mode de vie alternatif.

En donnant à voir, en détails, les différentes étapes de développement du jardin de Sabine, en partant de la friche qui entoure la Plaine jusqu’à la serre située dans l’usine désaffectée, le roman de Kalda place le végétal au centre de sa structure narrative et en fait un outil privilégié pour marquer le passage du temps et exprimer les tensions qui traversent le récit. Suivant les cycles de transformation de la friche pour se terminer sous la forme d’un climax autant végétal que narratif, la structure même de l’ouvrage semble investie par ce règne. Plus encore, au cœur de cette structure s’ouvre l’espace de la serre, caractérisée par des frontières poreuses et le mouvement constant qu’elle abrite. Cette dite serre se présente donc comme un lieu de tension fondamental entre l’ouverture et la fermeture, entre la croissance et la destruction. Dans cet espace qui laisse entrer diverses plantes et animaux au gré de leurs déplacements ou du vent, le vivant est en mesure de s’épanouir, protégé par les murs de l’usine désaffectée, des conditions généralement hostiles de la Plaine. Initiatrice de ce jardin-refuge qui tend, au fil du temps, à se transformer en écosystème parfaitement autonome, Sabine montre des compétences et des objectifs qui se rapprochent grandement des lignes de conduites proposées par Gilles Clément pour son jardin planétaire. Entretenant une relation privilégiée avec la nature, la protagoniste fonde ainsi son approche sur la contemplation et le respect des mouvements du monde non-humain. En de telles circonstances, les actions romanesques des personnages s’apparentent à un prétexte pour nous faire entrer dans un univers et une temporalité autres : ceux du végétal. C’est pour cette raison que la tragédie qui marque la fin du roman n’est ressentie que partiellement dans la mesure où elle vient s’inscrire dans une dimension globale, dans un cycle qui dépasse largement l’existence humaine et qui postule, simultanément au mouvement de destruction, celui de la renaissance.

 

 

 

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