Université du Québec à Montréal

[Projet en cours] Tensions graphiques, temporelles et identitaires dans Bonjour tristesse de Françoise Sagan

[Projet en cours] Tensions graphiques, temporelles et identitaires dans Bonjour tristesse de Françoise Sagan

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Problématique : Le tout premier roman de Françoise Sagan, Bonjour tristesse, a marqué toute une génération de lecteurs par le mode de vie libertin prôné et incorporé par sa narratrice, Cécile. Au-delà d’une affirmation de soi, c’est une tension graphique entre la courbe et la ligne droite qui s'impose. Plus précisément, une tension identitaire entre les personnages de Cécile et d’Anne, la fiancé du père de la jeune fille, se déploie tout au long du roman. Le tout est accentué par la maison de vacances, un véritable lieu clos à l’écart de Paris. Entre le temps des vacances et le temps des devoirs, entre la courbe et la ligne droite, entre la mer et la maison: Cécile tente de trouver sa place et de l’assumer pleinement.

Texte à l'étude: Sagan, Françoise, Bonjour tristesse, Paris, Julliard, coll. « Pocket », 1954, 154 p.

1. La maison de vacances : Lieu atemporel

  • La maison de vacances est choisie par le père puisqu’elle se trouve à l’écart de la société (attrait principal).

p. 12 : « Il avait loué, sur la Méditerranée, une grande villa blanche, isolée, ravissante, dont nous rêvions depuis les premières chaleurs de juin. Elle était bâtie sur un promontoire, dominant la mer, cachée de la route par un bois de pins ; un chemin de chèvres descendait à une petite crique dorée, bordée de rochers roux où se balançait la mer. »

-La maison est la représentation par excellence du monde domestique. La maison de vacances se distingue de la maison de ville, car elle est au coeur de la nature. Ici, elle se positionne entre la mer et le bois de pins. Le «sauvage» la cache complètement de la route, du social en quelque sorte.

  • Volonté de se purifier de la société et d’en sortir pour un moment

p. 13 : « Dès l’aube, j’étais dans l’eau, une eau fraîche et transparente où je m’enfouissais, où je m’épuisais en des mouvements désordonnés pour me laver de toutes les ombres, de toutes les poussières de Paris. Je m’allongeais dans le sable, en prenais une poignée dans ma main, le laissais s’enfuir de mes doigts en un jet jaunâtre et doux, je me disais qu’il s’enfuyait comme le temps, que c’était une idée facile et qu’il était agréable d’avoir des idées faciles. C’était l’été. »

-Cet extrait souligne la volonté d’échapper à la routine tout en annonçant une notion du temps différente en cette période de vacances par ce sablier humain. Son écoulement n’annonce rien de précis : ni la fin ni le début de quelque chose.

  • Il semble y avoir un parallèle entre la maison, la plage et la mer et les interactions entre les personnages. Cécile = la plage, dans l’entre-deux entre la maison (le domestique, Anne) et la mer (le sauvage, la nature, l’indomptable).

2. Le temps des vacances: mis à mal par l’arrivée de la droiture d’Anne

  • Le mode de vie d’Anne s'oppose à celui de Cécile et de son père.

p. 16 : « D’ailleurs, nous n’avions pas les mêmes relations : elle fréquentait des gens fins, intelligents, discrets, et nous des gens bruyants, assoiffés, auxquels mon père demandait simplement d’être beaux ou drôles. »

-Cette différence relationnelle souligne la structure divergente des relations sociales du père et de sa fille. La ligne droite se fait déjà ressentir dans les interactions d'Anne par la discrétion de ses amis.  

p. 19 : « Anne donnait aux choses un contour, aux mots un sens que mon père et moi laissions volontiers échapper. »

-Après avoir rapidement présenté ce nouveau personnage au lecteur (p. 16), c’est la deuxième information que la narratrice nous partage sur cette femme. Ce n’est pas anodin que Cécile mentionne cette pulsion structurante chez Anne, qui justifie en quoi les vacances seront ébranlées par sa présence.

p. 19 : « Anne ne devait pas arriver avant une semaine. Je profitais de ces derniers jours de vraies vacances. »

-Si leur mode de vie est différent, cela ne peut surprendre le lecteur que leur conception des vacances diffère aussi.

  • Anne lit le journal, insertion du public dans le privé, échec de la tentative d’éloignement avec la ville

p. 30 : « Je descendis en pyjama sur la terrasse et y retrouvai Anne, qui feuilletait des journaux. Je remarquai qu’elle était légèrement, parfaitement maquillée. Elle ne devait jamais s’accorder de vraies vacances. »

-Par l'acte de lecture, Anne s'inserre dans la ligne droite, une ligne droite, qui plus est, totalement sociale. 

p. 40 : « "C’est autre chose, disait Anne. Il y a la tendresse constante, la douceur, le manque… Des choses que vous ne pouvez pas comprendre." Elle eut un geste évasif de la main et prit un journal. »

  • Maintien d’un ordre: elle oblige Cécile à étudier pour réussir ses examens à l'automne

p. 34-35 : « "Il faut qu’elle travaille, ces vacances", dit Anne en refermant les yeux pour clore l’entretien. J’envoyai un regard désespéré à mon père. Il me répondit par un petit sourire gêné. Je me vis devant des pages de Bergson avec ces lignes noires qui me sautaient aux yeux et le rire de Cyril en bas… Cette idée m’épouvanta. »

-Anne structure leur quotidien. Pourtant, les vacances représentent un des rares moments où on peut sortir du carcan de la routine.

-Intéressant : Cécile a une peur du livre qui l’éloigne de ses désirs, matérialisés par le corps de Cyril (Tensions Corps/Corpus).

p. 63 : « "Voyons, dit Anne en saisissant ma main par-dessus la table, vous aller troquer votre personnage de fille des bois contre celui de bonne écolière" […] Le lendemain matin, je me retrouvai devant une phrase de Bergson ».

-L’apparition du livre confirme le pouvoir d’Anne (de sa droiture) sur Cécile (dominance du domestique sur la pensée sauvage = Goody)

-Aussi, par l'expression « fille des bois », on constate que Cécile se situe à l'opposé du domestique, donc d'Anne.

p. 64 : « Je me répétai cette phrase, doucement d’abord pour ne pas m’énerver, puis à voix haute. Je me pris la tête dans les mains et la regardai avec attention. Enfin, je la compris et je me sentis aussi froide, aussi impuissante qu’en la lisant pour la première fois. Je ne pouvais pas continuer; je regardai les lignes suivantes toujours avec application et bienveillance et soudain quelque chose se leva en moi comme un vent, me jeta sur mon lit. »

-Parallèle à soulever entre l’impuissance de Cécile devant les propos du livre et envers les décisions d’Anne (Anne = incorporation du livre, du savoir = Personnage littératien). Le vent qui se lève en Cécile = du côté du naturel, du sauvage. Cet élément de la nature = la métaphore d’une colère qui s’insurge contre Anne.

p. 106 : « Quelques jours après, au dîner et toujours au sujet de ces insupportables devoirs de vacances, une discussion s’éleva. Je fus un peu trop désinvolte, mon père lui-même s’en offusqua et finalement Anne m’enferma à clef dans ma chambre, tout cela sans avoir prononcé un mot plus haut que l’autre. »

-« devoirs de vacances » semble un oxymore du point de vue de Cécile, éléments qui ne peuvent aller ensemble

-De plus, Anne l’enferme dans sa chambre, impossibilité pour Cécile d’échapper au domestique d’où son étouffement. La ligne droite s’impose même dans le ton d’Anne.

3. Incorporation du temps des vacances par Cécile

  • Tout son corps se déploie dans ce « temps hors du temps », axé sur un temps cyclique selon les éléments de la nature, ce qui lui permet d’accueillir pleinement de nouvelles sensations

p. 20 : « Dix fois, pendant la dernière semaine, mes brillantes manœuvres navales nous avaient précipités au fond de l’eau, enlacés l’un à l’autre sans que j’en ressente le moindre trouble. Mais aujourd’hui, il suffisait de cette chaleur, de ce demi-sommeil, de ce geste maladroit, pour que quelque chose en moi doucement se déchire. »

-La chaleur du soleil domine les actions et les pensées de la narratrice. 

p. 26 : « Je me rends compte que j’oublie, que je suis forcée d’oublier le principal : la présence de la mer, son rythme incessant, le soleil. »

-En ce « temps de l’écriture », marqué par le temps des verbes au présent, la narratrice accorde une importance aux éléments de la nature même si elle connaît le drame qui, ultimement, arrivera et qui mettra fin aux vacances de manière dramatique ( la mort/le suicide d'Anne). 

p. 30 : « Le lendemain matin, je fus réveillée par un rayon de soleil oblique et chaud, qui inonda mon lit et mit fin aux rêves étranges et un peu confus où je me débattais. Dans un demi-sommeil, j’essayai d’écarter de mon visage, avec la main, cette chaleur insistante, puis y renonçai. Il était dix heures. »

-Elle se réveille grâce au soleil plutôt que l'horloge. Elle a un rituel matinal avec lui. La référence à l’heure vient après l’expérience entre le corps et le soleil. Elle accueille pleinement un temps cyclique.

p. 92 : « Je comprenais que j’étais plus douée pour embrasser un garçon au soleil que pour faire une licence. »

-Par cette affirmation, Cécile se positionne du côté du corps. Il y a un rejet du savoir, du corpus. 

p. 125 : « Comme tous les matins le soleil baignait mon lit ; je repoussai mes draps, ôtai ma veste de pyjama et offris mon dos nu au soleil.»

-Organisation nette de son quotidien selon les éléments de la nature. Le corps prime dans ce rythme de vie.

  • Le concept des vacances devient rapidement un prétexte pour Cécile de s’affirmer auprès de sa belle-mère

p. 137 : « Je ne pouvais supporter le mépris dont Anne entourait notre vie passée, ce dédain facile pour ce qui avait été pour mon père, pour moi, le bonheur. Je voulais non pas l’humilier, mais lui faire accepter notre conception de la vie. »

-Une «conception de la vie» qui échappait, jusqu'à maintenant, à la ligne droite imposée par Anne.

4. Domination de la maison sur la plage, du domestique sur le sauvage

  • Raymond se positionne du côté de la droiture en voulant marier Anne. Il abandonne son ancien mode de vie, celui que sa fille affectionne particulièrement.

p. 55 : « Je ne parvenais pas à comprendre : mon père, si obstinément opposé au mariage, aux chaînes, en une nuit décidé… Cela changeait toute notre vie. Nous perdions l’indépendance. J’entrevis alors notre vie à trois, une vie subitement équilibrée par l’intelligence, le raffinement d’Anne, cette vie que je lui enviais. »

-La référence « aux chaînes » souligne l'emprisonnement engendré par l'action d'adhérer à la ligne droite. 

p. 98 : « En épousant une femme de son âge, il échappait à cette catégorie des hommes sans date de naissance dont il faisait partie. »

-Le père tout comme sa fille, ne se positionne pas dans une temporalité précise. Toutefois, il se laisse domestiquer plus facilement que sa progéniture.

  • Cécile ne peut pas assimiler les règles d’Anne. Par ses pensées, elle est constamment entre le rationnel et l’irrationnel. Elle est dans une position ambivalente, comme la plage qui se situe entre la maison et la mer.

p. 58 : « Une semaine passa très vite. Sept jours heureux, agréables, les seuls. Nous dressions des plans compliqués d’ameublement, des horaires. Mon père et moi nous plaisions à les faire serrés, difficiles, avec l’inconscience de ceux qui ne les ont jamais connus. D’ailleurs, y avons-nous jamais cru? Rentrer déjeuner à midi et demi tous les jours au même endroit, dîner chez soi, y rester ensuite, mon père le croyait-il vraiment possible? Il enterrait cependant allégrement la bohème, prônait l’ordre, la vie bourgeoise, élégante, organisée. »

-Le père et sa fille n'ont pas l'habitude de ce type d'organisation. Leur notion du temps n'est pas la même que celle d'Anne, mais ils tentent de s'adapter.

-Une fois de plus, il y a l’idée de ne plus sortir de la maison, enfermement dans la domestication.

-Norbert Elias, Du temps : L'auteur souligne en quoi la conception du temps marque les relations sociales, ce qui est précisément le cas dans Bonjour tristesse

p. 65 : « Elle avait voulu mon père, elle l’avait, elle allait peu à peu faire de nous le mari et la fille d’Anne Larsen. C’est-à-dire des êtres policés, bien élevés et heureux. Car elle nous rendrait heureux ; je sentais bien avec quelle facilité nous, instables, nous céderions à cet attrait des cadres, de l’irresponsabilité. »

-« le mari et la fille d'Anne Larsen »: Une filiation claire est rétablie, car depuis la mort de la mère de la jeune fille, son père et elle sont davantage des camarades de vie qu'une famille.

p. 85 : « Demain, je changerais de chambre ; je m’installerais au grenier avec mes livres de classe. Je n’emporterais quand même pas Bergson ; il ne fallait pas exagérer. Deux bonnes heures de travail, dans la solitude, l’effort silencieux, l’odeur de l’encre, du papier. Le succès en octobre, le rire stupéfait de mon père, l’approbation d’Anne, la licence. Je serais intelligente, cultivée, un peu détachée, comme Anne. »

-« l’odeur de l’encre, du papier » = les technologies de l’intellect (Goody) assurent à Cécile un futur succès académique, association importante

5. Quand le corps l’emporte sur les devoirs

  • Cécile ne peut adhérer comme son père à la structure d’Anne

p. 61 : « Elle me parlait debout en me fixant et j’étais horriblement ennuyée. Elle était de ces femmes qui peuvent parler, droites, sans bouger ; moi, il me fallait un fauteuil, le secours d’un objet à saisir, d’une cigarette, de ma jambe à balancer, à regarder balancer… » 

-Distinction graphique nette entre ces deux personnages, entre la ligne droite et la courbe

p. 64-65 : « Ulcérée, défaite par la rancune, un sentiment que je me méprisais, me ridiculisais d’éprouver… oui, c’est bien là ce que je reprochais à Anne; elle m’empêchait de m’aimer moi-même. Moi, si naturellement faite pour le bonheur, l’amabilité, l’insouciance, j’entrais par elle dans un monde de reproches, de mauvaise conscience, où, trop inexperte à l’introspection, je me perdais moi-même. »

-« j'entrais pas elle dans un monde de reproches » : Par le corps d'Anne, sa droiture, Cécile se remet en question.

  • Les pulsions de Cécile dominent sa volonté

p. 66 : « Je sais qu’on peut trouver à ce changement des motifs compliqués, que l’on peut me doter de complexes magnifiques : un amour incestueux pour mon père ou une passion malsaine pour Anne. Mais je connais les causes réelles : ce furent la chaleur, Bergson, Cyril ou du moins l’absence de Cyril. »

-Cyril, son corps, est nommé une fois de plus par la protagoniste pour expliquer son impossibilité à accepter la ligne droite prônée par Anne.

  • Anne quitte la maison de vacances, puis il y a la mort de ce corps, donc disparition de cette droiture, de cette froideur?

p. 148 : « Sans finir de manger, nous repoussâmes la nappe et les couverts, mon père alla chercher une grosse lampe, des stylos, un encrier et son papier à lettres et nous nous installâmes l’un en face de l’autre, presque souriants tant le retour d’Anne, par la grâce de cette mise en scène, nous semblait probable. […] Tous les deux sous la lampe, comme deux écoliers appliqués et maladroits, travaillant dans le silence à ce devoir impossible : "retrouver Anne". Nous fîmes cependant deux chefs-d’œuvre du genre, pleins de bonnes excuses, de tendresse et de repentir. »

-Les technologies de l’intellect et l’appel de l’écriture surviennent pour remédier à la situation. Échec de ces deux personnages anti-littératiens à échapper à la ligne droite même en l’absence d’Anne?

  • La courbe, Cécile, l’emporte sur la tentative de domestication d’Anne?

p. 151 : « J’allais partir, quitter cette maison, ce garçon et cet été. […] Nos lettres d’excuses traînaient encore sur la table. Je les poussai de la main, elles voltigèrent sur le parquet. Mon père qui revenait vers moi, avec le verre rempli, hésita, puis évita de marcher dessus. Je trouvais tout ça symbolique et de mauvais goût. Je pris mon verre dans mes mains et l’avalai d’un trait. La pièce était dans une demi-obscurité, je voyais l’ombre de mon père devant la fenêtre. La mer battait sur la plage. »

-« La mer battait sur la plage »: C'est la dernière action qui est écrite et qui se passe avant leur retour à Paris. La mer emporte Cécile, personnification de la plage, le sauvage domine le domestique et la courbe, la droiture? Ce n’est pas aussi clair avec la présence des lettres qui marque une rupture chez ses personnages qui ont toujours structuré leur vie selon leurs pulsions.

-L’ambivalence constante entre la courbe et la ligne droite passe du personnage de Cécile aux propos du livre en train de s’écrire.

-Pourtant, la mort d’Anne concorde avec la fin des vacances, retour à Paris, retour à la saleté, à la société, aux lignes droites de la ville… La courbe ne l’emporte pas totalement, ou seulement en partie.

6. Appel de l’écriture : Intégration volontaire de la ligne droite

  • L’instance narrative est incarnée par Cécile, elle ressent un besoin d’écrire cet évènement de manière rétrospective, de le circonscrire spatialement en lignes droites et organisées (justifie une temporalité stricte dans BT, mentionne l’âge des personnages + présence de plusieurs organisateurs textuels). De plus, l’écriture nécessite une domestication du corps, de la courbe, domestication refusée quand elle fût imposée par Anne.

p. 154 « Seulement quand je suis dans mon lit, à l’aube, avec le seul bruit des voitures dans Paris, ma mémoire parfois me trahit : l’été revient et tous ses souvenirs. Anne, Anne! Je répète ce nom très bas et très longtemps dans le noir. Quelque chose monte en moi que j’accueille par son nom, les yeux fermés : Bonjour Tristesse. »

-Mise en abyme : Le texte lui-même domine le corps de Cécile, ses sensations,et il prend toute la place pour se fermer sur lui-même.

-À partir de la page 154, le temps des verbes est au présent dans la narration plutôt que l’imparfait ou le passé simple, qui constituent majoritairement le roman depuis le deuxième paragraphe. Ce temps de verbe, qui distancie l'été vécu avec le temps de l'écriture semble montrer qu'en vieillissant, Cécile adopte volontairement la ligne droite.

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