Université de Fribourg / Université du Québec à Montréal

[Projet en cours] La société comme système d’écriture dans La Septième Fonction du langage de Laurent Binet: construction et déconstruction de la réalité

[Projet en cours] La société comme système d’écriture dans La Septième Fonction du langage de Laurent Binet: construction et déconstruction de la réalité

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Problématique:      
Dans mon travail sur La Septième Fonction du langage de Laurent Binet, je souhaite mettre en évidence comment l’imaginaire de l’écrit amène à penser la société comme un système d’écriture. Le monde devient un livre écrit, un ensemble de données liées entre elles selon certaines lois. Etre capable de lire et d’écrire ce système offre un pouvoir absolu sur la réalité. Concevoir la réalité comme un système écrit revient également à questionner le rapport au réel. Celui-ci n’apparaît dès lors plus que comme une construction, un artifice, une fiction. Il n’existe plus un réel mais des réalités possibles, des systèmes qui se construisent, des histoires qui s’écrivent. Ce constat engendre une crise identitaire forte qui remet en question le statut de l’homme et sa relation au monde.

Plan:  
1. Introduction      

- Imaginaire de l’écrit, Goody, etc.   
- Pensées sur l’écrit, position «méta», linguistique, sémiologie, …         
- Milieu intellectuel français du milieu du XXe siècle, french theory, …  
- Laurent Binet, La Septième Fonction du langage  
- Problématique        
2. Le monde est un livre à lire   
2.1 L’omniprésence de l’écrit    

- Le monde est un monde de l’écrit
- Champ lexical de l’écrit + technolectes à chaque page 
- Toute la trame repose sur l’écriture d’un document    
- La majorité des personnages sont issus du monde de l’écrit : intellectuels, universitaires, membres de l’administration, de la police         
- Citations et références textuelles incessantes    
- Discours = forme orale de l’écrit  
- Les personnages parlent comme des livres.       
2.2 La société comme système d’écriture      

- L’omniprésence de l’écrit fait de la société de l’écrit une société écrite.     
- L’écriture sort des livres pour envahir le monde        
- Les théories littéraires de Foucault, Barthes, Kristeva, etc. amènent à considérer le monde comme un livre à lire, comme un système écrit        
- Chaque élément du monde devient un signe    
- Le monde apparaît comme un ensemble de signes, comme un livre écrit avec son propre langage. Ce langage écrit amène la possibilité de lire le monde comme un livre      
- Le narrateur met en évidence l’écriture du monde, il révèle les signes qui composent le monde, il permet la perception de ce langage du monde           
- Le monde, la vie quotidienne, les faits historiques décrits, sont présentés comme un ensemble de données. Tout n’est plus qu’une liste de faits, d’éléments, d’informations. Il y a un encodage stylistique du monde en données écrites 
- Du point de vue graphique, c’est la ligne qui domine. L’écriture séquence la narration en une liste de signes à lire
- Les énumérations sont nombreuses     
- Tout comme un texte écrit et un livre sont des systèmes construits par l’assemblage de signes et de mots, la société devient un système construit à partir des données listées par le narrateur
2.3 Vivre dans le système ou penser le système      
- De même que l’écriture rend possible la position métalinguistique, l’appréhension de la société comme un système écrit permet une position «métasociétale», qui correspond à la posture « méta » qui permet de lire le système de la société
Deux types de personnages apparaissent alors, ceux qui suivent passivement les règles du système et ceux qui lisent et pensent les règles du système. La possibilité d’endosser ou non une position «méta» par rapport au système écrit est exprimée par le duo que forment le commissaire Bayard et Simon Herzog    
- Bayard = ceux qui suivent les règles, qui vivent dans le système sans le questionner ou le remettre en cause, qui appartiennent à une catégorie qui implique des caractéristiques et une fonction dans le système          
- Simon = ceux qui pensent le système, analysent les catégories, montrent les rouages du système, ont une posture critique vis-à-vis du système         3. La construction d’un système    
3.1 Une lecture qui construit      
- La perception de la société comme un système fait de signes et de données offre la possibilité d’en proposer une lecture, de construire du sens en les liant. En fonction de la façon dont les signes et les données ainsi que les liens qui les unissent dans le système sont lus, ils amènent une compréhension différente du système et de ses règles.          
- La narration met en évidence la pluralité des façons possibles de lire les signes qui composent le système du monde. Les diverses focalisations internes ainsi que la posture métalinguistique du narrateur révèlent l’existence de plusieurs lectures possibles des données du système sociétal qui sont présentées au lecteur. Bayard ne lit pas le monde de la même façon que Simon ou que le narrateur, même si tous possèdent les mêmes données initiales.    
- Le narrateur instaure un rapport de hiérarchie parmi les lectures possibles des données du système sociétal. Sa position «méta» lui permet une meilleure perception des données qui composent le monde.     
- Le narrateur se plaît à montrer la supériorité de sa lecture des données du monde en soulignant les erreurs de lecture des personnages.       
- Le narrateur impose sa lecture du monde en montrant la cohérence du système qu’elle révèle.         
- Une nouvelle réalité se construit ainsi à partir des données historiques listées. La lecture du narrateur crée un système qui est présenté comme la réalité. Il existe ainsi un système, une réalité où Roland Barthes a été assassiné, où la septième fonction du langage et le Logos Club existent.
- La controverse qu’a suscitée la parution de La Septième Fonction du langage de Laurent Binet s’explique par le pouvoir que possède une lecture des données du monde de construire un système possible. Ce qui a posé problème, c’est qu’il existe un système, une réalité, où Mitterrand a été élu grâce à la maîtrise de la septième fonction du langage et où Philippe Sollers n’a plus ses parties génitales.          
- Le roman de Laurent Binet devient la réalité  
- Graphiquement c’est le cercle qui apparaît. Toutes les données, qui sont représentées par des lignes, s’agencent graphiquement en un cercle, deviennent les rouages d’un système qui fonctionne, qui tourne.     
3.2 La théorie du complot           
- Le rapport à la société comme un système amène un nouveau rapport au monde. Posséder toutes les données qui écrivent le monde et savoir les lire correctement permet de reconstruire le système auquel celles-ci appartiennent.
- Posséder la bonne lecture du monde permet de ne plus subir le système mais de dominer et de comprendre le système.            
- C’est le même phénomène qui est à l’œuvre dans la théorie du complot, développée dans La Septième Fonction du langage avec le Logos Club. C’est une lecture des données du monde qui permet de comprendre ce dernier. La capacité de lire le monde permet d’acquérir une position « méta » par rapport à la société, par rapport au livre du monde, et ainsi de ne plus simplement faire partie des données, de ne plus subir passivement l’écriture qu’impose le système.    
- Dans son livre et dans sa lecture qu’il fait des données du monde, Laurent Binet offre enfin une explication à des données historiques qui restaient encore incomprises, aux circonstances étranges autour de la mort de Roland Barthes: la sortie d’un déjeuner avec Mitterrand, une camionnette conduite par un Bulgare, l’absence des clés et du portefeuille de la victime.
3.3 Ecrire le monde pour dominer le monde           
- En plus de la possibilité de reconstruire le système sociétal grâce à la « bonne lecture » des données du monde, la perception de la société comme un système de données permet aussi de construire un nouveau système à partir de ces données.      
- La septième fonction du langage est une maîtrise de la langue qui permet de maîtriser le monde. Elle montre le lien fort entre la construction d’un discours et la construction d’une réalité du monde. La quête de la septième fonction du langage repose sur la recherche d’un outil de l’intellect qui permet d’écrire un système inédit à partir des données du monde. La septième fonction du langage permet d’assembler des mots, des faits, des connaissances diverses pour créer un système, une réalité que personne ne peut lire. En empêchant la lecture du système qu’elle construit, elle empêche une position « méta » par rapport à la réalité du monde qu’elle a écrite. Sans position «méta», le système ne peut être déconstruit et donc impose sa domination sur les hommes.   
- Le pouvoir de domination du système qu’apporte une lecture inédite de celui-ci se retrouve à la fin de l’ouvrage, quand Simon cache au narrateur la lecture qu’il a faite du système et qui lui a permis de s’en sortir.       
4. La déconstruction d’un système      
4.1 Une déconstruction des figures de la déconstruction 
- La construction d’un nouveau système, d’une nouvelle réalité possible, déconstruit le système, la réalité, à laquelle le lecteur est habitué.        
- Les membres de la french theory n’apparaissent plus que comme des personnages qu’il est possible de construire de plusieurs façons, celle proposée par le narrateur en étant une. Leur posture intellectuelle et leur image, auxquelles les lecteurs sont habitués, deviennent de simples constructions qu’il est possible de déconstruire.           
- La french theroy montre que le monde est un système écrit et offre les outils de l’intellect qui permettent sa déconstruction. L’imaginaire graphique du monde comme un système écrit engendre une déconstruction complète de celui-ci, si bien que les figures de la déconstruction elles-mêmes sont complètement déconstruites.            
- Toutes les données du monde sont mises sur le même plan par le narrateur. Le savoir des personnages est sur le même plan que leur activité sexuelle, que ce qu’ils mangent, boivent, pensent, etc. Les faits, la musiques, les dialogues, les pensées, etc., tout est listé ensemble et donc mis sur le même niveau. Ces hommes ne sont plus qu’un vaste ensemble de données. Ils sont complètement déconstruits et perdent par là leur grandeur, leur posture de grand intellectuel, qu’ils ne peuvent posséder que dans le système construit qu’est la réalité dans laquelle le lecteur vit.      
4.2 Déconstruction de la réalité
- Une relativité absolue se met alors en place. Il n’existe plus que des données qui peuvent être assemblées de plusieurs façons en fonction du système qui est créé.          
- Il n’existe plus une réalité mais des réalités possibles.          
- La vie devient un roman, un système complètement construit et donc par là fictif.           
- La position «méta» qui fait du monde un livre, un système écrit à lire, engendre la déconstruction complète de ce dernier. Plus rien n’est vrai ou faux, tout n’est plus qu’un ensemble de données.        
- Une mise en abîme à l’infini se met en place. De même que Simon comprend qu’il est un personnage de roman grâce à sa capacité à lire le système du monde, le lecteur est amené à se questionner sur la réalité de son monde qui a été complètement déconstruite pour être reconstruite différemment.
- Graphiquement, c’est le cercle à l’infini qui se met en place. C’est l’existence de systèmes possibles à l’infini qui empêche la réalité d’exister autrement que comme un système possible parmi tant d’autres.     
- On retrouve l’image de la petite pilule bleue de Matrix. Une fois qu’on a mangé la pilule bleue et qu’on a acquis la position «méta» qui permet de lire le monde comme un système construit, alors tout apparaît comme une construction. La réalité finit par se déconstruire jusqu’à ne plus exister. C’est aussi l’image de la toupie qui tourne à l’infini à la fin de Inception     
- Le texte provoque chez Simon et chez le lecteur une remise en question de leur existence. Il y a une crise identitaire qui ressort de la perception du monde comme un ensemble de données.        
5. Conclusion         
- Les penseurs de la french theory ont mis en place un rapport «méta» vis-à-vis de la société. Ils ont contribué à penser la société comme un ensemble de données liées, comme un système construit. Pour montrer le construction de ce système, ils ont déconstruit ce dernier pour en révéler les rouages. Un imaginaire graphique très fort se met alors en place et fait du monde un ensemble de données, un livre à lire mais aussi un livre à écrire.      
- L’ouvrage de Laurent Binet reprend ces mêmes outils de l’intellect pour déconstruire les penseurs de la french theory eux-mêmes. Il prend l’ensemble des données du monde pour en proposer une nouvelle lecture, créant ainsi une nouvelle réalité possible et déconstruisant complètement celle qui existe. Il montre ainsi la construction qui fait de Barthes, Foucault, Kristeva, etc. des figures intellectuelles. Les frontières entre roman et réalité se brouillent, tous deux étant assimilés sur le plan de l’imaginaire graphique à des systèmes d’écriture en construction et en déconstruction.  
- La ligne graphique de la droite qui représente la déconstruction du monde en un ensemble de données et sa transformation en un cercle, un puits sans fond, quelque chose qui tourne en rond à l’infini, montrent la crise existentielle qui naît du rapport au monde comme à un livre. L’invasion de l’écrit dans le monde jusqu’à faire du monde un système écrit engendre une perte angoissante de réalité.

 

Pour ma bibliographie provisoire, je n'ai malheureusement pas trouvé beaucoup d'autres études scientifiques que celles que nous avons abordées en classe...

Bibliographie:        
1. Sources
   
- Binet L., La Septième Fonction du langage. Qui a tué Roland Barthes?, Grasset, Paris, 2015. 
2. Interviews de Laurent Binet sur son livre La Septième Fonction du langage          
- On n’est pas couché, émission du 7 novembre 2015,            
https://www.youtube.com/watch?v=ZcMeq_OkCY4    
- La Grande Librairie, émission du 3 septembre 2015   
https://www.youtube.com/watch?v=2_IPug-vqPg       
3. Articles et interviews relatifs à la parution de La Septième Fonction du langage de Laurent Binet                  
- Le Clash Culture, émission du 2 octobre 2015
https://www.youtube.com/watch?v=efUFQd6Vwio&t=71s    
- Article de MEDIAPART, Le blog de Bernard Gensane, 15 septembre 2015
https://blogs.mediapart.fr/bernard-gensane/blog/150915/la-septieme-fonction-du-langage-de-laurent-binet       
- Article de l’Obs, «Laurent Binet prix Interallié pour "La septième fonction du langage"», 12 novembre 2015           
https://www.nouvelobs.com/culture/20151112.AFP6288/laurent-binet-prix-interallie-pour-la-septieme-fonction-du-langage.html
- Article du site internet Philippe Sollers, sur et autour de Sollers, «Qui a tué Roland Barthes, le polar de la rentrée», 21 août 2015, par Victor Kirtov           
http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article1633
- Article de Diacritik, «La septième fonction du langage : Barthes moins Barthes», 12 septembre 2016, par Johan Faerber  
https://diacritik.com/2016/09/12/la-septieme-fonction-du-langage-barthes-moins-barthes/
- Article sur le blog Huffpost, «Laurent Binet brouille les pistes entre le réel et la fiction dans “La septième fonction du langage”», 23 octobre 2015, par Olivia Phélip      
https://www.huffingtonpost.fr/olivia-phelip/laurent-binet-la-septieme-fonction-du-langage_b_8350350.html
- Article de Les Inrockuptibles, «Laurent Binet, le prix Inerallié: “Le langage, c’est le pouvoir”», 19 août 2015, par Elisabeth Philippe         
https://www.lesinrocks.com/2015/08/19/livres/laurent-binet-le-langage-cest-le-pouvoir-11767933/
- Article de LADEPECHE, «Binet enquête chez les intellos», 03 mars 2016, par Sébastien Bouchereau  
https://www.ladepeche.fr/article/2016/03/03/2296334-binet-enquete-chez-les-intellos.html
- Article du blog Lecteurs.com, «Edouard Louis: l’empoignade et le procès, Philippe Sollers: le tacle à Laurent Binet, Elena Ferrante: mystérieuse envoûtante», 25 mars 2016, par Dominique Sudre     
https://www.lecteurs.com/article/edouard-louis-lempoignade-et-le-proces-philippe-sollers-le-tacle-a-laurent-binet-elena-ferrante-mysterieuse-envoutante/2442604
4. Etudes      
- Bourneuf, R., «Roland Barthes de Tiphaine Samoyault et La septième fonction du langage de Laurent Binet», in Nuit blanche, magazine littéraire, vol. 141, 2016, p.14–16.    
- Roger Ph., «Tous les présents de Roland Barthes», in Critique LXXI, vol. 15, 2015, p. 839-861.
- Chartier R., «Culture écrite et littérature à l'âge moderne», in: Annales. Histoire, Sciences Sociales, n° 4-5, 2001. pp. 783-802.        
- Goody J., «Les technologies de l’intellect : l’écriture et le mot d’écrit», in Pouvoirs et savoir de l’écrit, La Dispute, Paris, 2007, p. 193-216.
- Dagognet F., «Les iconographies ordinatrices et inventives», in Ecriture et Iconographie, Vrin, Paris, 1973, p. 79-110           
- Goody J., «Que contient une liste?», in La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, traduction de J. Bazin et A. Bensa, Minuit, Paris, 1979, p. 140-196.   
- Goody J., «Retour au grand partage», in La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, traduction de J. Bazin et A. Bensa, Minuit, Paris, 1979, p. 245-267.    
- Goody J., «La Lettre de la loi» in La Logique de l’écriture, Armand Colin, 1986, Paris, p. 133-169.
- Fabre D., «Lettrés et illettrés. Perspectives anthropologiques», in Fraenkel B. (éd.), Illettrisme. Variations historiques et anthropologiques. Ecriture IV, Centre Georges Pompidou, Bibliothèque publique d’information, coll. «Etudes et Recherches», Paris, 1993, p. 171-186.

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