Université du Québec à Montréal

[Projet en cours] La figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart: quand la lecture créée le manque

[Projet en cours] La figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart: quand la lecture créée le manque

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La figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart: quand la lecture créée le manque

Voici le plan que j’entends suivre:

Introduction

1) La figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart

1.1) Le mauvais lecteur

1.2) Une typologie du mauvais lecteur

2) Le manque créé par la lecture

2.1) La lecture comme exutoire temporaire

2.2) La lecture comme créatrice de manque

Conclusion

 

(Note: j’entends considérer le terme « lecture » dans une acception la plus large; je considère que les personnages ne lisent pas que des livres, mais également des gravures, vitraux, images de sainteté, etc.)

 

Introduction

Je me propose d’étudier dans ce travail quatre figures de (mauvais) lecteurs dans Les Rougon-Macquart: Silvère Mouret (La Fortune des Rougon), Serge Mouret (La Faute de l’abbé Mouret), Étienne Lantier (Germinal), et Angélique (Le Rêve). Je tenterai de répondre à plusieurs questions, que ce soit directement ou indirectement: Comment accèdent-ils au livre pour la première fois? Pour quelles raisons commencent-ils à lire? Que lisent-ils? Quelle est leur formation? Comment lisent-ils (quand dans la journée, où, dans quelle position, seuls ou avec d’autres, lisent-ils de façon émotive ou au contraire froide et analytique, etc.)? Quel est leur rapport à lecture; par exemple, font-ils preuve de distance critique envers ce qu’ils lisent, sont-ils capables de repérer les allégories, les métaphores, bref tout ce qui ne devrait pas être pris au premier degré? Pourquoi sont-ils des mauvais lecteurs? Et, question la plus importante sans doute pour moi: Quels effets leurs lectures ont-elles sur les personnages étudiés? C’est ici que je prévois parler du manque créé par la lecture. Lorsque possible, j’établirai des parallèles ou des différences entre les personnages étudiés.

 

1) La figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart

1.1) Le mauvais lecteur

Pour commencer, j’entends prouver que les quatre personnages cités sont de mauvais lecteurs. La tâche est facile pour Silvère et Étienne, parce que Zola ne cesse de parler de leurs « lectures mal digérées », de leur « demi-instruction », et de les décrire comme des « demi-savants », bref de souligner qu’ils n’ont pas compris ce qu’ils lisent. Silvère et Étienne se ressemblent beaucoup; leurs rapports à la lecture à lecture seraient identiques si celui de Silvère n’était pas encore compliqué par son amour pour Miette, qui fait qu’il la voit dans des lectures (ouvrages politiques et économiques) n’ayant strictement rien à voir avec l’amour.

Angélique et Serge, qui partagent beaucoup de similitudes quant à leur rapport à la lecture, lisent tout aussi mal, même si la narration ne l’affirme jamais explicitement. On peut souligner qu’ils sont dans la confusion des genres. Angélique lit La Légende dorée (qui, une fois qu’elle la découvre, devient sa lecture unique), un recueil d’hagiographies du XIIIe siècle, comme un roman d’amour ou un conte de fées. « Cependant, les semaines, les mois coulaient. Deux années s’étaient passées, Angélique avait quatorze ans et devenait femme. Quand elle lisait la Légende, ses oreilles bourdonnaient, le sang battait dans les petites veines bleues de ses tempes ; et, maintenant, elle se prenait d’une tendresse fraternelle pour les vierges. » Serge consomme les images de la Vierge Marie de façon tout à fait érotique et assez peu « religieuse »: « Dès sept ans, il contentait ses besoins de tendresse, en dépensant tous les sous qu’on lui donnait à acheter des images de sainteté, qu’il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais il n’était tenté par les Jésus portant l’agneau, les Christ en croix, les Dieu le Père se penchant avec une grande barbe au bord d’une nuée ; il revenait toujours aux tendres images de Marie, à son étroite bouche riante, à ses fines mains tendues. » Serge et Angélique détournent la production religieuse de sa fonction originale.

Selon Éléonore Reverzy, la lecture d’Angélique est héroïque et non critique. Elle en reste à la lettre, n’interprète pas et sa lecture n’est que pur déchiffrement. Elle est d’abord séduite par les images (car l’édition dont elle dispose date de 1549, d’où un texte en moyen français difficile d’accès). Or, le mauvais lecteur est celui qui ne lève pas le voile des analogies et s’arrête aux images: Angélique ne comprend pas l’allégorie, ne s’intéresse pas aux valeurs morales que personnifient les saintes, même si elle imite leur martyre et pratique les vertus qu’elles incarnent avec excès. En effet, peut-on prétendre, malgré toute son admiration pour Sainte Élisabeth, qu’elle est humble en constatant ses désirs amoureux: « Il me prendra, et ce sera fait, pour toujours. Nous irons dans un palais dormir sur un lit d’or, incrusté de diamants. Oh ! c’est très simple ! » C’est en vain que sa mère lui dira que « Le bonheur, pour nous misérables, n’est que dans l’humilité et l’obéissance. » Angélique est une chrétienne primitive, qui a une foi naïve et ignorante. Elle est dans l’excès, le spectaculaire: elle n’est pas humble, mais prétend l’être en s’abaissant à des besognes basses; elle pousse la charité jusqu’à piller la maison des parents. Effectivement, Angélique prend tout au pied de la lettre, elle demeure dans la folie et l’exagération. Elle désymbolise le texte: elle lui retire sa valeur symbolique; elle pense que celle-ci raconte la vérité pure. Comme les saintes sont charitables, elle pense devoir se dépouiller de tous ses biens. Elle finit par imiter jusqu’à la mort l’exemple de sainte Agnès en montant au ciel pour épouser Jésus.

 

1.2) Une typologie du mauvais lecteur

Je prévois ensuite faire une sorte de typologie du mauvais lecteur, répondre à plusieurs de mes questions de recherche, ce qui permettra de mieux comprendre pourquoi les personnages étudiés lisent mal.

Comment les personnages accèdent-ils au livre pour la première fois?

- Étienne se fait envoyer des livres et des journaux par correspondance, et se fait prêter des livres par Souvarine.

- Silvère a trouvé Rousseau chez un fripier, « au milieu de vieilles serrures »; il se plonge dans la lecture « de tous les bouquins dépareillés qu’il trouvait chez les brocanteurs du faubourg ». On remarque que l’acquisition du livre se fait de façon aléatoire (Silvère prend au hasard un des volumes poudreux qu’il possède), que celui-ci ne vient pas d’une bibliothèque ou d’une librairie, mais de commerces ouvriers.n

- L’acquisition se fait aussi aléatoirement par Angélique, qui trouve La Légende dorée, couverte de poussière, parmi des outils de brodeurs hors d’usage.

- En revanche, l’accès au livre de Serge passe par la religion et son éducation de séminariste. Il est le seul personnage étudié dont l’accès au livre a été encadré par une institution.

Pour quelle raison les personnages commencent-ils à lire?

- Angélique, tel que mentionné, commence par hasard: elle trouve La Légende dorée dans sa maison, et les images attirent sa curiosité.

- Serge lit dans le cadre de son éducation au séminaire, et il s’intéresse plus particulièrement aux ouvrages qui l’aident à combler son besoin d’amour (dont je reparlerai plus loin). Par exemple, « Seule, l’Écriture sainte le passionnait. Il y trouvait le savoir désirable, une histoire d’amour infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne volonté. »

- Étienne, lui, lit pour des raisons totalement différentes: il a une conscience instinctive de l’injustice sociale qu’il subit et une honte de son ignorance. Comme l’écrit Clélia Anfray, « l’homme du peuple cherche à comprendre le monde qui l’entoure en s’ouvrant à lui. »; il « choisit de bouleverser son horizon d’attente, de libérer ses préjugés, pour s’ouvrir à de nouvelles perspectives et renouveler sa perception du monde. »

- Silvère commence à lire pour des raisons semblables: « En peu de temps, il devint un excellent ouvrier. Mais il se sentait des ambitions plus hautes. » Lui aussi éprouve une soif de connaissance, la volonté de se s’éloigner de sa condition d’ouvrier inculte.

Que lisent les personnages?

- Étienne: « l’Hygiène du mineur, où un docteur belge avait résumé les maux dont se meurt le peuple des houillères »; « des traités d’économie politique d’une aridité technique incompréhensible »; « des brochures anarchistes qui le bouleversaient »; « d’anciens numéros de journaux qu’il gardait ensuite comme des arguments irréfutables, dans des discussions possibles »; « l’ouvrage sur les Sociétés coopératives ».

- Silvère: « un volume de Rousseau »; « quelque pamphlet politique, quelque grave dissertation sur l’économie sociale »; mais aussi des romans.

- Il y a donc une forte similitude entre les deux à cet égard. Comme l’écrit Clélia Anfray à propos des lecteurs issus des classes populaires: « Ces lecteurs populaires préfèrent aux romans les ouvrages philosophiques, économiques et politiques, non plus les textes célébrant un monde idéalisé, mais les livres aux prises avec la réalité. » Silvère lit des romans, mais il leur préfère ses lectures politico-économiques.

- Angélique ne lit rien d’autre que La Légende dorée. Zola mentionne qu’elle perd intérêt pour toutes ses autres lectures après avoir découvert ce livre.

- Serge: « livres de dévotion à la Vierge »; « l’Office de la Vierge »; « l’Écriture sainte »; L’Imitation de Jésus-Christ; etc. Mon hypothèse est que, pour Serge comme pour Angélique, la nature de leurs lectures peut contribuer à expliquer qu’ils lisent mal. En effet, leurs lectures étalent sans cesse le corps tout en le niant (ou en prétendant le nier). Par exemple, La Légende dorée n’est qu’une longue liste de tortures physiques, ce que Zola relève à la fois dans le Dossier préparatoire et dans le roman. Évidemment, il n’y aurait pas de problème si les personnages avaient fait l’apprentissage du corps.

Quelle est leur formation?

Dans tous les cas, elle est inadéquate.

- Silvère et Étienne n’ont pas une formation scolaire suffisante; Zola ne cesse d’insister sur leur ignorance.

- Pour Angélique et Serge (et Silvère, à bien y penser), le problème est qu’ils n’ont jamais fait l’apprentissage du corps. Le cas de Silvère est particulier, parce qu’on peut considérer qu’il était en train de faire cet apprentissage avec Miette avant que ses lectures ne viennent se poser comme écran entre lui et le corps de Miette, autrement dit que le corpus ne tue le corps. Serge, lui, a reçu une formation au séminaire; forcément, on ne lui a jamais parlé de son corps. Dans l’Ébauche, Zola écrit qu’« Il a poussé dans la bêtise et dans l’ignorance. La serpe cléricale en a fait un tronc séché sans branches et sans feuilles. » (BnF, 10294, f. 2)

- L’ignorance d’Angélique est double. D’abord, elle n’a pas accès à la grande culture livresque:

Hubertine s’était chargée de compléter l’instruction d’Angélique. D’ailleurs, elle pratiquait cette opinion ancienne qu’une femme en sait assez long, quand elle met l’orthographe et qu’elle connaît les quatre règles. […] Angélique ne se passionna guère que pour la lecture ; malgré les dictées, tirées d’un choix classique, elle n’arriva jamais à orthographier correctement une page […] Pour le reste, la géographie, l’histoire, le calcul, son ignorance demeura complète. À quoi bon la science ? C’était bien inutile.

Lorsqu’elle découvre La Légende, Angélique perd tout intérêt pour toutes ses autres lectures, déjà peu nombreuses: « Ses quelques livres classiques, si secs et si froids, n’existaient plus. » Donc elle n’est pas une lectrice expérimentée et son corpus demeure très limité, ce qui peut peut-être expliquer son manque de compréhension. Mais, surtout, comme Serge, son éducation a nié le corps. N’a-t-elle pas grandi dans une famille dévote, à l’ombre d’une cathédrale?

- Bref, l’éducation de Serge et d’Angélique assure que le corps reviendra avec d’autant plus de force qu’il a été fortement refoulé.

Comment les personnages lisent-ils? Quand dans la journée? Où? Dans quelle position? Seuls ou avec d’autres? Leur lecture est-elle analytique et froide, ou émotive et passionnée?

Ici, de fortes ressemblances unissent tous les lecteurs étudiés (dans la mesure où le texte donne une réponse à ces questions).

- On peut présumer que Silvère, Angélique et Étienne lisent la nuit, puisqu’ils travaillent toute la journée. Zola l’affirme explicitement pour Silvère; au chapitre XI du Rêve, Angélique relit La Légende dorée chaque soir avant de se coucher. Serge lit le jour pendant la messe et en se promenant, il lisait le matin au séminaire, mais il aime particulièrement l’Église le soir: « Sa messe du matin ne lui avait jamais donné les délices surhumaines de ses prières du soir. »

- La lecture se fait généralement dans des lieux intimes; elle est rarement publique, même s’il arrive à Angélique de lire La Légende à ses parents, et que Serge, forcément, lit l’Évangile pendant la messe. En effet, Silvère lit dans le réduit où il dort, plaçant une lampe au chevet de son lit de sangles; Angélique lit également dans sa chambre, avant de se coucher. Serge aime regarder la Vierge sur l’autel.

- La position du corps n’est pas facile à déterminer. Serge est souvent agenouillé. On peut présumer qu’Angélique et Silvère lisent allongés dans leurs lits. Généralement la lecture est solitaire (avec les quelques exceptions mentionnées ci-haut).

- Enfin, la lecture est très émotive, elle bouleverse le lecteur et provoque un émoi érotique chez lui. Pour Silvère, ce sont des « Nuits de lectures fiévreuses […] nuits pleines, en somme, d’un voluptueux énervement, dont il jouissait jusqu’au jour, comme d’une ivresse défendue »; Étienne éprouve des « satisfactions d’amour-propre délicieuses, il se grisa de ces premières jouissances de la popularité »; Serge regarde la Vierge « les lèvres balbutiantes »; Angélique lit différemment La Légende dorée depuis sa puberté: «  Deux années s’étaient passées, Angélique avait quatorze ans et devenait femme. Quand elle lisait la Légende, ses oreilles bourdonnaient, le sang battait dans les petites veines bleues de ses tempes ; et, maintenant, elle se prenait d’une tendresse fraternelle pour les vierges. »

Évidemment, comme nous sommes dans l’œuvre de Zola, on ne pourrait passer sous silence un autre facteur qui contribue à la mauvaise lecture: l’hérédité. Je reviendrai sur ce point.

 

2) Le manque créé par la lecture

2.1) La lecture comme exutoire temporaire

Ce phénomène est particulièrement clair chez Serge et Angélique. Les lectures de Serge lui permettent de combler ses désirs charnels; c’est pourquoi il sort toujours de sa prière la « chair sereine  ». La référence à la chair n’est certainement pas innocente: elle montre que les lectures (au sens large) de Serge sont loin de répondre uniquement aux besoins de son esprit, de son âme. Serge au sortir de la prière est décrit comme un personnage qui vient d’avoir une relation sexuelle. La Légende dorée apprend à Angélique à contrôler ses pulsions pubertaire. Un soir où elle s’est baisé les mains, elle devient très rouge et confuse, elle se tourne vers sainte Agnès, « la gardienne de son corps », « ayant compris que la sainte l’avait vue ». Tout au long du roman, ce sont les saintes (et donc une projection mentale issue de ses lectures hagiographiques) qui lui permettent de réprimer le désir qu’elle éprouve pour Félicien.

 

2.2) La lecture comme créatrice de manque

Dans tous les cas, si la lecture permet à court terme de combler les pulsions sexuelles, celles-ci ne peuvent évidemment les satisfaire à long terme. En effet, on ne peut répondre aux besoin du corps sans passer par le corps. Au contraire, refouler ou réprimer le corps assure que celui-ci reviendra avec plus de violence. En particulier, Serge et Angélique se mentent à eux-mêmes, prétendent qu’ils sont capables de faire disparaître les désirs de leurs corps. Colette Becker souligne que la dévotion de Serge à Marie est une tentative de tromper ses sens, que son mysticisme n’est que l’expression d’une sensualité qui s’ignore. Ce n’est pas pour rien que nous sommes dans la confusion lexicale, qu’un amour supposé mystique, chaste et pur, utilise toujours des images propres à l’amour charnel. Serge, par exemple, s’exclame: « Alors, je monterai à vos lèvres, ainsi qu’une flamme subtile ; j’entrerai en vous, par votre bouche entr’ouverte, et les noces s’accompliront, pendant que les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge, s’aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa blancheur vierge! » (Je souligne)

 Chez Serge, la lecture contribue, à amplifier ses désirs, à augmenter son besoin (refoulé et inconscient) d’avoir une relation sexuelle avec une femme. D’où le manque, évidemment, parce qu’il est prêtre et qu’il ne peut satisfaire son besoin physique qu’au prix d’une énorme transgression. Il tente donc de déplacer son besoin d’amour vers une sphère plus acceptable socialement, de passer du charnel au platonique:

Il se rappelait qu’à huit ans il pleurait d’amour, dans les coins ; il ne savait pas qui il aimait ; il pleurait parce qu’il aimait quelqu’un, bien loin. Toujours il était resté attendri. Plus tard, il avait voulu être prêtre, pour satisfaire ce besoin d’affection surhumaine qui faisait son seul tourment. Il ne voyait pas où aimer davantage. Il contentait là son être, ses prédispositions de race, ses rêves d’adolescent, ses premiers désirs d’homme.

Tel que mentionné ci-haut, je postule que la nature de ses lectures contribue sans doute à cette situation: tout en prétendant sans cesse nier le corps (insistance sur la virginité de Marie, par exemple), elle ne font qu’étaler des corps qu’un lecteur peut érotiser, surtout s’il est ignorant, comme l’est Serge, du corps. On peut faire un constant similaire en ce qui concerne La Légende dorée dans Le Rêve.

La lecture d’Angélique stimule son désir de vivre l’amour charnel avec un homme (d’autant qu’au début du roman elle n’a pas l’intention de finir comme les saintes dont elle lit l’histoire); elle s’éprend de Félicien parce qu’il ressemble au saint Georges de La Légende (et à Jésus). Le problème est que cet amour est impossible, car les parents des deux amoureux s’y opposent; il ne sera possible qu’au prix d’un miracle, la résurrection d’Angélique, miracle fragile et éphémère parce que jeune fille meurt dès le premier baiser. On peut peut-être voir sa mort comme un choix qu’elle fait: elle se sacrifie et renonce avec bonheur au mariage et à la maternité dont elle avait initialement envie pour demeurer « pure ». Le corpus l’a finalement convaincue de nier le corps, ce qu’elle ne peut faire qu’en mourant, en abandonnant son enveloppe corporelle.

Comme Angélique, Silvère est plongé en plein rêve par le livre. Ses lectures mal digérées lui font fantasmer une République parfaite, idéale. Tant qu’elle n’existera pas, il y aura manque. Il a maintenant envie de se battre pour son idéal politique. Cependant, son engagement dans la bande républicaine n’assouvira pas réellement son besoin de combattre. « Grisé », il attaque un gendarme dont il crève l’œil; cet événement le trouble, le « dégrise » immédiatement: « Il regarda ses mains, il lâcha la carabine ; puis il sortit en courant, la tête perdue, secouant les doigts. » Cet acte de violence ne lui a donné aucune satisfaction, en plus d’être à l’origine de  sa mort. Par définition, Silvère ne pourra jamais atteindre son objectif, parce que la République parfaite n'existe pas; il est l'exemple parfait de ce que Zola appelle le « républicain romantique »:

Les romantiques sont partis à cheval sur des rêves humanitaires, […] l’égalité et la liberté brillant sur le monde ainsi que des soleils. [...] Rappelez-vous cette période de la République de 48. Tous les essais tentés par elle échouaient, parce que pas un ne posait sur le sol; elle était dévorée par l’humanitairerie, par un socialisme purement spéculatif, la rhétorique romantique et la religiosité des poètes déistes. […] Certes, les mots étaient superbes : la liberté, l’égalité, la fraternité, la vertu, l’honneur, le patriotisme. Mais ce n’était que des mots, et il faut des actes pour les administrer. Imaginez des hommes, […] qui tombent dans un pays dont ils ignorent tout, dont ils veulent tout ignorer, et qui ont l’étrange idée d’y appliquer un régime gouvernemental, purement théorique. [...] La dictature est au bout.

La lecture crée aussi le manque pour Miette puisque, comme nous l’avons vu en classe, Silvère est désormais incapable de la distinguer de la République qu’il idéalise; elle est maintenant un idéal plutôt qu’une femme, ce qui fait qu’il lui refuse la relation sexuelle qu’elle souhaite. La mort de Miette est très claire à cet égard: Silvère comprend qu’elle regrette de mourir avant d’être « devenue femme ». Silvère a créé le manque chez elle, puisqu’il a refusé de lui donner ce qui ferait d’elle une femme « complète » (et non plus en « Miette[s] »)

Enfin, les lectures mal digérées d’Étienne lui donnent de l’orgueil, l’envie de se distinguer des autres, de montrer qu’il est leur supérieur:

Dès lors, il s’opéra chez Étienne une transformation lente. Des instincts de coquetterie et de bien-être, endormis dans sa pauvreté, se révélèrent, lui firent acheter des vêtements de drap. Il se paya une paire de bottes fines, et du coup il passa chef, tout le coron se groupa autour de lui. Ce furent des satisfactions d’amour-propre délicieuses, il se grisa de ces premières jouissances de la popularité : être à la tête des autres, commander, lui si jeune et qui la veille encore était un manœuvre, l’emplissait d’orgueil, agrandissait son rêve d’une révolution prochaine, où il jouerait un rôle. Son visage changea, il devint grave, il s’écouta parler ; tandis que son ambition naissante enfiévrait ses théories et le poussait aux idées de bataille.

Il y aura donc manque quand son autorité sera questionnée et qu’il tombera en disgrâce. On peut présumer qu’il s’habille mieux également pour Catherine.

(Une zone de doute demeure dans ma réflexion. Je ne sais pas si je devrais parler de Catherine, parce qu’Étienne a envie d’elle bien avant de commencer à lire. En fait, ce n’est pas le livre qui lui permet envie de satisfaire ce désir. Selon Véronique (dans Émile Zola. Les inachevés. Une poétique de l’adolescence), dans ce n’est qu’après avoir tué son rival Chaval qu’il peut avoir Catherine: leur relation sexuelle aura lieu après qu’ils boivent l’eau mêlée au sang du défunt. « Étienne, qui a symboliquement vampirisé son rival, s’autorise pour la première fois à aimer Catherine. »)

 

Conclusion

Je prévois montrer comment les personnages finissent par combler le manque corporel (ou échouent dans leur tentative): par exemple, Serge fait l’expérience de l’amour physique, ce qui lui permet un retour serein à la vie contemplative; Angélique refuse le corps, ce qui fait que celui-ci se dématérialise (processus facilement observable dans les derniers chapitres) et meurt; Silvère échoue, parce qu’il meurt sans avoir réalisé la République et sans combler le désir de Miette; Étienne a comblé son désir pour Catherine, puis quitte pour poursuivre son activité révolutionnaire.

Enfin, je prévois généraliser le rapport à la lecture des personnages étudiés. 1) Ils approchent le texte avec une formation incomplète. 2) Ils se projettent eux-mêmes, et donc ils projettent leur « milieu » (pulsions héréditaires, éducation, formation) sur le texte, qui s’en retrouve donc déformé. Par exemple, La Légende dorée perd toute valeur symbolique pour devenir un roman érotique ou un conte de fées, un ouvrage allégorique pris au premier degré. Des images de sainteté sont lues comme des images érotiques. 3) Le livre mal digéré créée une nouvelle réalité pour les personnages: pour Angélique et Serge, un monde érotico-religieux plein de figures fantomatiques qui non seulement existent mais communiquent avec eux; pour Silvère et Étienne, un monde qu’ils veulent changer sans le comprendre. On a donc un jeu de miroirs (déformants) entre le personnage/le milieu, le réel et le livre: le milieu du personnage déforme le livre, puis celui-ci déforme la réalité du personnage. Chaque personnage se construit un monde fictif et faux. La remarque suivante des Inachevés à propos de Silvère peut parfaitement s’appliquer à tous les personnages que j’étudie:

le jeune homme entrevoit pareillement la réalité à travers le filtre des rêves de papier. Le livre n’explique pas la réalité, il lui donne sa consistance. Don Quichotte et Silvère modèlent l’extérieur selon des stéréotypes et des schémas littéraires dans lesquels ils se sont eux-mêmes projetés.

 

Bibliographie

Corpus étudié

Zola, Émile. La Fortune des Rougon, Paris, Gallimard (Folio classique), 1981 (éd. de H. Mitterand).

Zola, Émile. La Faute de l’abbé Mouret, Paris, Flammarion, 2017 [1972] (éd. de C. Becker).

Zola, Émile. Germinal, Paris, Le Livre de Poche (Les Classiques de Poche), 1971 (éd. de C. Becker).

Zola, Émile. Le Rêve, Paris, Gallimard (Folio classique), 1986 (éd. de H. Mitterand).

Sources primaires

Zola, La Fortune des Rougon. Manuscrit autographe et dossier préparatoire, Bibliothèque nationale de France, N.A.F. 10303.

Zola, La Faute de l’abbé Mouret. Dossier préparatoire, Bibliothèque nationale de France, N.A.F. 10294.

Zola, L’Assommoir. Dossier préparatoire, Bibliothèque nationale de France, N.A.F. 10271. (Les feuillets 218-233 contiennent un plan de La Faute de l’abbé Mouret)

Zola, Émile. Germinal. Dossier préparatoire. Premier volume, Bibliothèque nationale de France, N.A.F. 10307.

Zola, Émile. Germinal. Dossier préparatoire. Second volume, Bibliothèque nationale de France, N.A.F. 10308.

Zola, Émile. Le Rêve. Dossier préparatoire. Premier volume, Bibliothèque nationale de France, N.A.F. 10323.

Zola, Émile. Le Rêve. Dossier préparatoire. Deuxième volume, Bibliothèque nationale de France, N.A.F. 10324.

Études

Ambroise-Rendu, Anne-Claude. « Figures de lecteurs, poses de lecture dans la littérature du XIXe siècle », Le Temps des médias, n° 3, 2004, p. 26-38.

Anfray, Clélia. « Le Livre et ses lecteurs dans les Rougon-Macquart: Ambiguïtés idéologiques d’Émile Zola », Revue d’histoire littéraire de la France, janvier-mars 2010, vol. 110, n° 1, p. 65-81.

Cabanès, Jean-Louis. « Rêver La Légende dorée », Les Cahiers naturalistes, n° 76, 2002, p. 25-47.

Cnockaert, Véronique. « Itinéraires d’adolescence et de jeunesse dans Les Rougon-Macquart d’Émile Zola », thèse de Ph.D., Université de Reims Champagne-Ardenne, Département de Lettres, 2000.

Cnockaert, Véronique. Émile Zola. Les inachevés. Une poétique de l’adolescence, Montréal, XYZ Éditeur, 2003.

Cnockaert, Véronique. « De la légende moderne à La légende dorée. Quand rêver, c’est refaire », Études littéraires, vol. 37, n° 2, printemps 2006, p. 151-167.

Cnockaert, Véronique. « Silvère ou le corps déserté », dans Émile Piton-Foucault et Henri Mitterand, dir., Lectures de Zola. La Fortune des Rougon, Presses Universitaires de Rennes, 2015, p. 105-116.

Cnockaert, Véronique. « Le corps instruit. La Faute de l’abbé Mouret d’Émile Zola », Les Cahiers naturalistes, n° 92, 2018, p. ??

Mitterand, Henri. « De La Légende dorée au Rêve: classer, écrire », dans Henri Mitterand, Zola. L’histoire et la fiction, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 101-115.

Reverzy, Éléonore. « L’écriture du Moyen-Âge dans Le Rêve de Zola », Cahier de recherches médiévales et humanistes, n° 11, 2004, p. 141-150.

Scarpa, Marie. L’Éternelle jeune fille. Une ethnocritique du Rêve de Zola, Paris, Honoré Champion, 2009.

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