Université du Québec à Montréal

[Projet en cours] Du journal à la guillotine : des chiffres et des lettres dans les Déracinés de Maurice Barrès

[Projet en cours] Du journal à la guillotine : des chiffres et des lettres dans les Déracinés de Maurice Barrès

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[Premières réflexions à organiser]

Introduction

- Maurice Barrès est connu comme une des figures de proue, avec Paul Déroulède, de l’idéologie nationaliste française

Les Déracinés fait partie de la trilogie Le Roman de l’énergie nationaleet publié en 1897

- Fait suite à la trilogie Le Culte du Moioù Barrès développe l’idée d’une éthique du moi, moi que l’individu se doit de créer, de cultiver et de protéger des intrusions « barbares »

- Roman se présentant a priori comme un roman de formation

- Résumé des Déracinés : Sept jeunes lorrains montent à Paris pour poursuivre leur éducation. Tous ont été convaincus par l’école républicaine qu’ils sont destinés à de grandes choses. Imprégnés des concepts abstraits enseignés par leur professeur Bouteiller, ils se frottent à la vie parisienne avec plus ou moins de succès : François Sturel exalte ses sentiments auprès d’Astiné, sa maîtresse orientale ; Maurice Roemerspacher travaille dur pour égaler en sagesse Taine, son maître à penser ; Henri Gallant de Saint-Phlin pense toujours à sa terre natale en Lorraine ; Georges Suret-Lefort se surpasse dans le droit ; Alfred Renaudin navigue difficilement dans le milieu journalistique ; Antoine Mouchefrin, plus pauvre que ses compatriotes, parvient difficilement à suivre ses cours de médecine ; et enfin, Honoré Racadot attend son heure et le modeste héritage de sa mère. Les sept camarades vont s’unir, sous l’égide du souvenir de Napoléon, pour triompher ensemble. Dans ce but, ils reprennent ensemble le journal de La Nouvelle Républiquegrâce au maigre héritage de Racadot. Mais l’aventure tourne court : les intérêts divergent et l’argent vient à manquer. Racadot est abandonné par ses amis, à l’exception près du pauvre Mouchefrin. Désespéré et criblé de dettes, il convainc son dernier ami de tuer Astiné, la maîtresse de Sturel, pour lui voler ses bijoux. Racadot sera rattrapé par la justice et condamné à la guillotine.

- Roman à thèse : Barrès défend l’idée que l’école « déracine » ses étudiants pour en faire des citoyens sans attache, vivant dans l’abstraction et manquant d’esprit pratique. Coupés de leurs origines, ils sont des forces perdues pour le pays. 

- La raison graphique est omniprésente dans ce roman. Le défi est donc de lire « entre les lignes » afin de voir si le texte dit tout à fait ce que le narrateur affirme vouloir démontrer par l’exemple des jeunes lorrains. [=> problématique à mieux définir que cela...]

PLAN PROVISOIRE

     I.        Deux pouvoirs en présence : la lettre et le corps

a)   L’indigestion littéraire

b)   Le corps : entre animalité et sens pratique

   II.        Quand tout déraille…

a)   Chiffres partout, justice nulle part 

b)   Émiettement 

c)   Des lignes : géographique, éditoriale, de vie et de conduite

III.        À la recherche de l’unité perdue

a)   La fin du récit ?

b)   Unifier par le chiffre, la lettre et/ou le corps ?

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| PREMIÈRES IDÉES À ORDONNER ET TRIER |

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  I.        Deux pouvoirs en présence : la lettre et le corps

a)   L’indigestion littéraire

- Tous les personnages sont littératiens 

- Un narrateur littératien – intertextualités et citations omniprésentes 

- Narrateur envahissant => c’est lui qui lit et interprète l’histoire => dictature narratoriale (roman à thèse)

- Sturel rappelle Rastignac (cf « Un déraciné à la pension Vauquier », Marie-Odile Germain), mais aussi Sorel (cf préface de l’édition Folio Gallimard de Jean Borie)

- Sturel séduit avec les lettres de Rousseau – il offre des pages de La Nouvelle Héloïseà Thérèse et Astiné (sans grand succès) => décalage complet avec le monde | arrache les pages d’un livre de location

 

- Géographie littéraire : Sturel vit rue Saint-Beuve ; Astiné vit entre la rue Chateaubriand et la rue Balzac ; Roemerspacher vit face à l’ancien hôtel où vécurent Rousseau, Balzac et ses héros, George Sand et Vallès ; les lorrains se retrouvent au Café Voltaire 

 

- Mais sont des mauvais lecteurs : Renaudin porte un monocle => il ne voit que d’un œil (à moitié déniaisé par le milieu journalistique) (« ce jeune reporter, qui comprend les faits et non les esprits » (p.573)) ; Sturel ne vit que dans les livres et les contes => dictent sa conduite mais n’est pas adapté au monde ; Bouteiller coincé dans son langage philosophique à une réunion politique

 

=> le narrateur fait un reproche clair aux personnages : ils sont « les fils des livres », trop abstraits, ils manquent de sens pratique – la vie les déniaiserait => expérimenter avec son propre corps

 

b)   Le corps : entre animalité et sens pratique

- Quand il s’agit de corps, les plus avancés sont Racadot et Mouchefrin (les pauvres en somme) – Mouchefrin a beau être boiteux (bancal parce qu’entre deux régimes ?), nain et laid, il est capable de prouesses sexuelles qui font sa renommée

- Mouchefrin : MOUCHE-FREIN

- Constamment comparés à des animaux => plus leur situation se dégrade, plus les comparaisons sont de moins en moins flatteuses et les ramènent à la sauvagerie

- Autre type d’animalité : Taine et Roemerspacher en animaux philosophes => pas le même type d’animalité => remettre du corps mais surtout de la (bonne) nature => renforcer la théorie de l’enracinement et de l’héritage des ancêtres 

- Suret-Lefort : en tant qu’avocat, il est un orateur hors pair - tout comme Bouteiller : ils ont le ton, la posture, l’autorité qui en font des puissants => la lettre ne suffit pas, il faut du corps

- L’accent lorrain : marque l’appartenance à une communauté locale => le perdre c’est être déraciné (cf Bouteiller félicitant Suret-Lefort d’avoir perdu son accent)

- Supériorité du savoir lorrain transmis par l’oralité et par les femmes (liées au corps, à la nature) – cf travaux de Michelet sur le peuple –  elles sont l’histoire de la Lorraine, mais leurs morts annoncent la fin de cet héritage 

- Le corps lié au sens pratique et des réalités => Racadot présenté en ce sens comme supérieur à ses compatriotes par le narrateur

(« Le plus journaliste de l’équipe, c’est peut-être Mouchefrin, qui sait qu’on ne demande pas à son journal des pensées élevées, mais des faits, petits ou grands, du jour. » (p.665)=>le moins littéracien est celui qui comprend le plus)

 

- On peut scinder les personnages en deux groupes :

Les aisés (Sturel, Roemerspacher, Saint-Phlin) => dans l’abstraction + réflexions théoriques + lectures (Sturel et Roemerspacher) + écriture « supérieure » (seuls eux écrivent dans le journal) + ne sont pas concernés par les aspects matériels du journal

Les pauvres (Racadot, Mouchefrin, la Léontine) => présence constante du corps + animalité + relégués aux tâches administratives et à l’écriture du quotidien (c’est les seules fois où on les voit écrire ; Sturel écrit des lettres pour séduire, mais elles rappellent celles de Rousseau) + maîtrise des techniques de l’imprimerie (le corps du journal) + les seuls concernés par l’argent

- Renaudin et Suret-Lefort forment un groupe d’initiés : ne se mêlent pas tant des affaires du journal (Suret-Lefort écrit seulement sur la conférence Molé et Renaudin manipule Racadot, le non-initié, pour mieux ponctionner financièrement le journal)

 

   II.        Quand tout déraille…

a)   Chiffres partout, justice nulle part 

- Le gouvernement par le chiffre : l’argent fait tout (pour manger, pour le journal, pour la candidature de Bouteiller)

- Le chiffre envahit le texte et prend le pas sur la lettre :

« Aucune économie ne paraissait négligeable à Racadot. Naturellement, il vendait les billets de théâtre ; il vendait les livres sollicités des auteurs, des éditeurs. Un ouvrage de 3 fr. 50 est repris par les bouquinistes à 1 fr. 25 ; coupé, il ne vaut plus que 60 ou 75 centimes. À la Vraie République, on lisait les ouvrages en écartant les feuillets et en clignant de l’œil, la tête penchée comme un buveur qui tient le verre et fait claquer sa langue. Le directeur d’un journal a une carte de pesage qui trouve acquéreur pour 1,500, voire 2,000 francs. On peut aussi négocier les permis de chemin de fer. Lors d’une exécution capitale, Racadot parvint à placer pour 100 francs deux billets de presse donnant le droit d’approcher de la guillotine. Aussi le journal se déclarait, en toute circonstance, partisan de la peine de mort. » (belle ironie !) (p.676-677)

 

- Racadot : superposition corps/argent => il devient des billets de banque : « Quand Racadot met la main sur son cœur, il constate combien s’amincit la liasse de ses billets de mille. », (p.678)

« Il se remet à ses calculs. […] [D]epuis trois mois tous les chiffres qu’il aligne, et de trente-six façons dispose, aboutissent à un déficit. La multiplicité des excitations qu’il a reçues de ces calculs implacables irrite, puis détruit son énergie affolée. C’est Hercule impuissant dans un cul de basse-fosse, un ours au jardin zoologique. Vigoureux pour résister à des marches, à des veilles, à des débauches, il succombe à la détresse morale. » (p.692) 

=> déficit financier = anémie du corps

« Dans son privé, il pense plus économiquement, je veux dire par doit et avoir : ses méditations, au long de cette crise, ont été fort analogues au livre d’un commençant. » (p.699)

 

- les comptes : tableau de compte s’insère dans le texte (déjà vu dans Le Bachelier de Vallès : ce sont les pauvres qui font des comptes)

Estimations des recettes et dépenses du journal 

- Dans la correspondance : embrouiller le père avec les chiffres

« Regarde : le 11 de ce mois, les actions Parisien tramway-nord, étaient cotées 172 fr.50 ; le 19, elles montent à 200 francs ; le 20, elles sont à 250 francs. Eh bien ! le lundi 27, elles sont cotées 237 francs. En admettant que, le 10 ou le 11, tu en aies acheté dix actions, cela t’aurait donc coûté 1,725 francs, plus 10 francs de courtage environ : soit 1,735 francs. Tu aurais pu les revendre à 237 francs, soit 2,370 francs, moins 10 francs environ de courtage. Donc, du 11 au 27, tu aurais pu gagner 2,370 — 1,735 = 625 francs.

Je compte sur ta lettre ; envoie le plus d’argent possible. » (p.691)

 

- Accélération du temps : jusqu’au 5 mai, début de l’aventure, pas de date (hormis le 6 janvier, date de l’Épiphanie de Sturel lisant Rousseau) (Le Contrat socialaurait peut-être été plus formateur…) – à partir du 5 mai, déferlement de dates – accélération à la fin de l’aventure (avec les délais de paiement, les lettres attendues, les auditions judiciaires…) => les chiffres des dates se font pressant, de plus en plus nombreux et rapprochés => menacent le corps  (ne plus pouvoir manger, ne plus savoir où dormir)=> compte à rebours (date de paiement approchant, dix jours de délai pour payer, expulsion dans deux jours, etc.) =>oppression du chiffre et du calendrier

- Accélération des chiffres pour Sturel également « Le mercredi 27, aumatin, il se persuada que, la veille, il s’était tracé un programme : attendre le résultat de la démarche de Racadot au Palais. Ce 27, le 28 et le 29, il ne put tenir en place ; à plusieurs reprises, au café Voltaire, on le vit entrer, écouter ses amis, ressortir, revenir encore.» (p.719)  => Sturel entre dans la réalité

- « Si Bouteiller se présente en Meurthe-et-Moselle, il lui servira d’agent : il y conviendrait, étant du pays. […] Et voilà le but dont Racadot se croit séparé seulement par le manque de douze mille francs qui lui suffiraient à gagner août-septembre. »

=> l’argent a valeur de temps (« le temps c’est de l’argent ») (et du temps, on l’a vu, Racadot ne peut plus en acheter ; le temps lui pèse)

 

b)   Émiettement 

- Racadot tente de se sauver par la lettre 

=> Le journal rapiécé : « Hardiment, il fait un sacrifice : on se passera jusqu’à nouvel ordre d’un journal neuf ; un imprimeur, auquel il abandonne le produit des annonces, met le titre de la Vraie République et la date du jour en tête d’un texte cliché sur un journal de la veille au soir. […] Racadot s’attriste peu de voir modifier l’aspect typographique de son journal : il n’a pas l’amour-propre professionnel […] Alors, celui qui lui loue le journal intervient. […] il prétend que Racadot nuit à la Vraie République en cessant d’assurer « une rédaction selon les usages ». Les clauses du contrat n’étant pas remplies, il entend rentrer de droit dans sa propriété. » (p.687-688)

=> ne respecte plus les règles – pris par les chiffres manquant dans son porte-monnaie (qui ne sont que des papiers) et les lettres de sa signature

- 15 mai 1885 : le journal sort sans ses rédacteurs, mi mai –Expression en vénerie : « Mi-mai, mi-tête » - se dit en parlant des cerfs qui ont leur tête à moitié refaite. 

=> le journal est étêté, Racadot (animal) le sera bientôt

 

- Racadot se décompose => son corps devient une page blanche, sans écriture, sans histoire => le corps devient alors une table rase sur laquelle s’écrit autre chose : « Sur sa figure décharnée par l’effort et par l’angoisse, tout son passé s’efface. C’est physiquement un être prêt à recevoir, d’un dernier coup de pouce de la destinée, son caractère. Son visage blême apparaît aux curieux, aux parieurs qui l’épient, une page blanche. Cela est très dramatique. Ces joues creuses d’où saillit le profil, cette peau tendue, fatiguée, ce regard agité nous donneront demain le masque impérieux du jeune héros vainqueur ou bien la tête penchée, l’aspect phtisique du vaincu. » (p.686)

=> quand la lettre disparaît, ne reste plus que le corps (le caractère) => revient aux instincts (et amène au meurtre)

 

- La conférence de Racadot : discours également rapiécé  

« Racadot, des articles publiés à la Vraie République par Rœmerspacher et Sturel, avait extrait et mis bout à bout un certain nombre de fragments. Il les lisait et il parlait assis. Avec sa puissance naturelle, il eût été mieux à l’aise debout, la poitrine développée, osant des gestes et déchargeant tout le fiel amassé dans son cœur épouvanté. Son sujet un peu abstrait, c’était la Nouvelle vérité morale, mais il le fît « actuel », en exposant sur Victor Hugo des idées que lui avait suggérées le matin même un journal de M. Lissagaray (genre Pyat et Vallès). […] Des exclamations intolérantes avaient déjà haché le discours ; […] Sa riposte, servie par sa figure fébrile, avait plus de ton que ses petits papiers, où l’on croit entendre Sturel, Rœmerspacher… […] il n’avait aucune habitude de la parole ; au lieu de conquérir cette petite assemblée, il appliquait tout son effort à s’affirmer en face d’elle, à s’isoler. » (p.713-714)

- le corps d’Astiné identifié le jour de la conférence – deux corps sans tête (lui emprunte celles des autres)

 

c)   Des lignes : géographique, éditoriale, de vie et de conduite

- La ligne perdue regrettée par le narrateur : les racines qui s’enfoncent dans le sol, celles de l’arbre grandissant verticalement ; s’inscrire dans la continuité de la famille

- Volonté de retrouver une unité en faisant corps ensemble => l’association (cf Histoire des Treizede Balzac)

- Le pacte se conclue le 5 mai, jour de la mort de Napoléon, sur le tombeau de l’Empereur => marcher dans les pas d’un mort

- L’association : faire un cercle, une unité

- Mais ne suivront que leur propre ligne (individualisme) => l’unité n’est qu’apparente 

 

- La ligne éditoriale du journal est absente : chacun suit sa voie => conduit le journal à l’échec avant même la publication (« Racadot déploya son journal et il soupçonna que ce magnifique document était illisible. »=> le corps du journal est beau, pas ses « lettres »)

 

- La ligne morale implicite du pacte n’est pas respectée => pas de soutien à Racadot (il est le seul qui a vraiment « jouer le jeu »), chacun trace sa voie en marchant sur le corps de Racadot (qui a vraiment « bon dos ») (+ « raquer », terme argotique signifiant « payer, débourser »)

=> aurait-il fallu qu'elle soit écrite pour être respectée ? 

- La ligne de conduite dictée par la loi est bafouée par Racadot et Mouchefrin par le meurtre => la loi est écrite ici, Sturel et Roemerspacher s'indignent (alors que Racadot est bien plus dérangé par la violation du pacte moral)

- Aucune ligne ascendante pour Racadot : avant même de louer le journal, les comptes (tableau présent dans le texte) annoncent déjà qu’il est déficitaire (et donc perdant) – ce n’est pas une montée puis une chute (Saccard, Sorel…) => ce n’est qu’une chute du début à la fin

 

- On peut scinder Paris en deux : rive gauche (le quartier latin et ses écoles, le café Voltaire, Bouteiller, Taine), rive droite (le bureau du journal, le baron juif, Astiné

- Les personnages traversent peu la Seine => Bouteiller pour faire ses premiers pas dans les salons politiques ; Sturel pour voir Astiné ; les lorrains pour travailler au journal (seuls Racadot et Mouchefrin vivront là-bas, collés à l’imprimerie) ; Sturel, Renaudin et Racadot pour dîner aux Champs Élysées avec un homme aux activités suspectes 

- Le meurtre d’Astiné se fait hors du cercle parisien, dans une courbe de la Seine (« ils continuent vers Billancourt : ils tournent le dos à Paris… Peut-être qu’ils ignorent leur chemin. ») 

Lieu du meurtre d'Astiné (hors du cercle de Paris)

=> la déraciné est étêtée (comme le sera Racadot), dénudée (réduite au corps, difficile d’avoir son identité)

- Des courbes :

« ils gagnèrent le but séparément, par le train de petite ceinture et le tramway Porte-Maillot-Courbevoie. » (p.703)

 « La masse sombre des arbres dans l’île de Puteaux se penchait, en frissonnant, vers elle au-dessus de la Seine. […] comme il n’était pas minuit, […] Racadot assura qu’on approchait du Point-du-Jour. » (p.704)

=> l’aube (renaissance mais aussi mort), quai de Boulogne-Billancourt

«  Et, courbés, ils complètent leur boucherie par une affreuse précaution » (p.706)

=> plus de ligne morale, plus dans le droit chemin

 

- C’est Sturel qui décapite Racadot avec sa ligne morale et son absence de sens des réalités => il ne vit que dans la lettre et pas dans le chiffre (il refuse les magouilles et les demandes de financement à l’État) (« J’en ai assez de Racadot ; couponscourt et quittons-le. », p.684)

- Composition du premier numéro du journal le 24 juin : Saint Jean-Baptiste => décapité par Salomé (une femme, une juive, une orientale) => Sturel est le produit des femmes mais surtout d’Astiné (l’orientale, la déracinée)

 

III.        À la recherche de l’unité perdue

a)   La fin du récit ?

- Roman qui n’en est pas tout à fait un : la narration est sacrifiée à la réflexion, au narrateur, aux explications => ne pas laisser le texte s’échapper + le récit est constamment coupé (par les lettres, par les réflexions des personnages, par le narrateur et ses explications du type « chronique », des biographies (Portalis, Napoléon)…) => ligne du récit tranchée, hachée 

- L’intrigue, celle qui est supposée servir de formation commence véritablement au chapitre 12 (sur 20) (arrive au bout de 147p. et n’a que 111p. pour se développer et mourir !)

- À peine commencé, on tue les personnages associés à la narration : Astiné et ses contes (véritable Shéhérazade), Racadot et ses malheurs 

=> cf EISENZWEIG Uri, Naissance littéraire du fascisme, Paris, Seuil, « La Librairie du XXIsiècle », 2013 :

« Face à celles qui, plutôt que de raconter le passé, l’incarnent, la jeune Astiné, au contraire, ne semble le considérer que comme matière à narration. Étrangère, orientale, oui : mais c’est avant tout en générant du récit qu’Astiné joue un rôle dans Les Déracinés, qu’elle y devient personnage. Ce n’est certes pas la moindre particularité de ce texte de Barrès que de fonder sa propre nature romanesque sur l’assassinat du seul personnage qui, précisément, raconte. Mais aussi, à peine commence-t-il ainsi à devenir roman que Les Déracinéss’achève. […] [Barrès] situe [la] vérité du côté d’une réalité organique, quasi biologique (souvenons-nous des grands-tantes lorraines de Sturel qui, plutôt que de raconter « les mœurs anciennes », les incarnent), réalité qui voit son intégrité menacée par des déplacements/déracinements qui font événement (Astiné, les Juifs), c’est-à-dire récit […] » (p.42 et p.46)

 

- Sturet-Lefort dit à Mouchefrin doit s’en tenir à son récit (à des mensonges donc)

« - Que faisait Racadot, le soir du crime ?… Tous trois vous affirmez qu’il était avec vous ? C’est bien cela qu’il répondra au juge d’instruction ? Oui. eh bien ! rappelez vos souvenirs, mettez-vous d’accord sur chaque détail. Quoi qu’on essaie de vous faire déclarer, ne sortez pas de ce récit-là. […] Tiens-toi à ton récit ! Tu me comprends ! Sous aucun prétexte, n’en sors ! » (p.739)

=> seule reste la voix de Suret-Lefort, celle de l’institution judiciaire

 

- Ce n’est pas le narrateur qui raconte la décapitation de Racadot mais Renaudin, le journaliste – pas de récit mais une chronique (orale) 

=> pas de date non plus ! Ne fais plus partie de l'histoire (seul reste Victor Hugo, grande Histoire que préfère Sturel à celle de la petite histoire de Racadot)

 

- La voie des oiseaux ?

- Enfant, Bouteiller portait l’oiseau (utilisé en maçonnerie pour porter les outils en haut de l’échelle) ; la nuit, il étudiait 

Oiseau en maçonnerie 

- Le jour du meurtre : Astiné est coiffée d’un oiseau : « Un oiseau, un lophophore, vert et bleu, de ses ailes repliées, la coiffait. Sur une robe de dentelle noire, ouverte en carré et dont les manches venaient au coude, elle avait une jaquette de velours à côtes, de nuance tourterelle. La jupe de dessous à volants était relevée […] »

=> chasser l’oiseau =>Racadot et Mouchefrin font l’école buissonnière => Ils quittent la lettre (mais trop tard)

- « Au greffier, il cria qu’il le ferait destituer ; il qualifia tout le Palais et ses « enjuponnés » de lupanar réactionnaire, et, saisissant le tapis vert, envoya rouler sur le plancher encriers, dossiers, plumes, buvards, et la montre du magistrat. L’aiguille s’arrêta sur une heure mauvaise pour Racadot. 

- Je n’ai jamais vu un prévenu plus maladroit, dit avec conviction le greffier à son chef. 

En réalité, c’est une bête puissante qui, prise au piège, voudrait s’en arracher la patte. » (p.721)

=> mettre à sac le bureau du magistrat, renverser les outils de la lettre, le temps s'arrête + retour à l'animalité (exclu de la civilisation)

 

b)   Unifier par le chiffre, la lettre et/ou le corps ?

- L’institution et la lettre défont les socialités => et en même temps, sont les plus grands instruments unificateurs 

- La mort de Victor Hugo : « un vent terrible qui leur apportait Quasimodo, Hernani, Ruy Blas, les Burgraves, monseigneur Myriel, Fantine et le cher Gavroche, et des milliers de vers bruissants, et des mots surtout, des mots, des mots ! car le voilà son titre, sa force, c’est d’être le maître des mots français : leur ensemble forme tout le trésor et toute l’âme de la race. À ces écrivains de sa garde, Hugo est sacré comme le bienfaiteur qui leur a donné leurs modèles, leurs rythmes, leur vocabulaire. Durant ces longues heures nocturnes, ils se définissent son rôle historique dans la littérature française. C’est son aspect légendaire qui prévaut dans les masses et qui les courbe d’amour ; pour elles et fort justement, il est ceci : la plus haute magistrature nationale. Elles le remercient de l’appui magnifique qu’il a donné aux formes successives de l’idéal français dans ce siècle. Oui, c’est le chef mystique, le voyant moderne, non pas le romantique, élégiaque et dramaturge, que ces grandes foules assistent. » (p.727-728)

- Hugo devient le dieu d’un culte païen : « Comme tous les cultes de la mort, ces funérailles exaltaient le sentiment de la vie. […] Les bancs des Champs-Elysées, les ombres de ses bosquets furent jusqu’à l’aube une immense débauche. Paris fit sa nuit en plein air. C’eût été le chaos, si ce monde trouble n’avait eu son phare. […] Peut-être la grande ville cherchait-elle à réparer sa perte. Ces hommes, ces femmes avaient-ils quelque instinct des hasards brûlants d’où sort le génie ? Combien de femmes se donnèrent alors à des amants, à des étrangers, avec une vraie furie d’être mères d’un immortel ! » (p.728)

=> le corps revient en force pour soutenir la lettre

Des paradoxes :

- La lettre unit autant qu’elle désunit

- Le chiffre est injuste et impitoyable mais il est le seul qui permet d’agir, d’avancer

- Le corps est valorisé par le narrateur et pourtant, trop de corps condamne les personnages (alors que le « pas assez » ne détermine pas une chute non plus)

- Roemerspacher proclame la toute puissance de l’appartenance au groupe, et donc la soumission à ses lois => l’humain, animal social

« mais l'homme est un animal politique, une bête sociale, et ce qu’il a de mieux à faire pour sa sauvegarde, c'est de respecter la société dont il tire tout et qui, d'ailleurs, saurait bien l'y contraindre.» (p.715)

- Pourtant, Racadot a suivi à la ligne ce que l’institution lui a enseigné, il a respecté la ligne morale qu’impliquait l’association (contrairement à ses compatriotes)=> mais la ligne de départ n’est pas la même (pour Barrès, c’est le grand crime de l’école républicaine : faire croire aux pauvres qu’ils peuvent devenir des puissants de ce monde) (d’où l’échec d’un journal au titre de Nouvelle République)

- Le groupe a profité du marchepied social que sont les pauvres : Sturel et Roemerspacher ont affiné leurs pensées ; Suret-Lefort s’est fait connaître en défendant Racadot devant la justice ; Renaudin a écrit des articles sur l’affaire qui lui vaudront un beau succès (à partir du 1erjuin : nouvel élan en ce nouveau mois) 

=> respect du droit institutionnel mais est-ce une bonne ligne morale pour autant ? 

 

- Suret-Lefort est celui qui a tout compris, le mieux déraciné (a perdu son accent) : il maîtrise le corps et la lettre (et semble ne pas être soumis au chiffre)

=> SUR ET LE FORT

- Parallèle entre les noms Suret-Lefort/Sturel => il manque « fort » à Sturel => il est sûr de lui mais pas très fort…

 

Bibliographie préliminaire

BARRÈS Maurice,Les Déracinés, dans Maurice Barrès. Romans et voyages, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1994.

BORIE Jean, « Préface », dans BARRÈS Maurice, Les Déracinés, Paris, Gallimard, « Folio », 1988.

EISENZWEIG Uri, Naissance littéraire du fascisme, Paris, Seuil, « La Librairie du XXIsiècle », 2013.

 GERMAIN Marie-Odile, « Un déraciné à la pension Vauquier. Note sur quelques réminiscences balzaciennes dans un roman de Barrès », Littératures, n°1, 1980, p.73-83. 

KALIFA Dominique, RÉGNIER Philippe, THÉRENTY Marie-Ève, VAILLANT Alain (dir.), La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde, 2011.

WITTMANN Jean-Michel, « Pour une approche littéraire du fascisme. Barrès et la hantise du corps fragmenté », Revue italienne d’études françaises, n°7, 2017, [En ligne], <http://journals.openedition.org/rief/1433>.

 

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