Université du Québec à Montréal

Les trajectoires interrompues: Analyse graphique du quadrillage existentiel des «Travailleurs de la mer»

Les trajectoires interrompues: Analyse graphique du quadrillage existentiel des «Travailleurs de la mer»

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Il serait possible de résumer Les travailleurs de la mer par le mot «naufrage». Le naufrage par définition est ce qui brise la ligne horizontale poursuivie par le navire. Engloutie par la mer, c’est verticalement que l’embarcation se voit ouvrir les portes des profondeurs de l’abîme. Cette métaphore qui traversera tout le roman n’aura de cesse d’annoncer des naufrages.

C’est l’histoire du naufrage volontaire de la Durande, effectué par son capitaine sieur Clubin, dans l’optique de voler mess Lethierry et de se faire passer pour mort. Il s’agit parallèlement de la chute de Gilliatt, le héros du roman, qui visitera l’abîme, représenté par l’écueil des Douvres, et qui en reviendra perdant alors que la femme qu’il aime lui préférera un autre. Il se suicidera d’ailleurs par la noyade à la fin. C’est aussi la chute conjointe de la religion et, plus subtile encore, de l’ancien régime et des Lumières. Ces deux points se comprennent au travers du travail de Gilliatt qui légitimera l’utilisation de la machine malgré le refus clérical, les religieux ayant vu le naufrage comme un signe de la providence, mais aussi des échecs de mess Lethierry, propriétaire de la Durande, à comprendre le fonctionnement de la mécanique de son navire et ensuite de la faire accepter par les insulaires, qui n’y voient que péché.

Ces trois chutes mettent en scène les limites des trois idéologies cohabitant dans l’univers plus ou moins fermé de l’archipel de la Manche. La vision passéiste de la religion ne parvenant pas à concilier sa parole à celle progressiste de la modernité, c’est une lutte qui se joue; la politique c’est la «guerre continuée par d’autres moyens1», disait Michel Foucault. C’est pourquoi ce combat est avant tout une joute rhétorique, il s’agit d’imposer une vision du monde, car comme le disait Jack Goody, le langage modifie «notre aptitude à appréhender le monde cognitivement, à le comprendre et à le manipuler2». Seul le retour du moteur de la Durande aura le poids nécessaire pour faire basculer la vision providentielle des autorités religieuses locales et imposer une nouvelle volonté auctoriale, un nouveau récit existentiel.

Nous postulons donc qu’au moins deux visions du monde s’opposent sur ces îles, une vision chrétienne et une «tendance libérale vers le progrès3», les «degrés dans la littératie4» et leur «arraisonnement graphique dans les sociétés littéracisées5», et c’est en ce sens que nous le ferons, puisque c’est autour de la modulation de ces trois grandes lignes que se jouera la division sociale de l’archipel. Nous verrons de prime abord comment les manifestations littéraires influent sur les rapports sociaux, nous verrons ensuite comment les capacités littératiennes, en fonction de leurs degrés, modifient le rapport ontologique de l’être face au monde, pour finalement renverser la perspective et démontrer comment le rapport au monde déteint sur le rapport à l’arraisonnement graphique, et influe sur les relations aux diverses formes d’écritures.

Pour ce faire, et tout au long de ce travail, nous diviserons les habitus littératiens en trois, celui des habitants de l’île, se restreignant au Livre saint, ceux des marins, grands lecteurs notamment des philosophes des Lumières, et puis finalement celui de Gilliatt, sorte de figure liminaire qui permettra le dialogue. Nous poursuivrons ces différents réseaux de droites parallèles, sécantes et perpendiculaires, sorte de quadrillage des trajectoires personnelles et sociales, qui nous permettront de lire l’individu dans le monde et le monde dans l’individu. Nous verrons alors comment les mondes s’entrechoquent et comment les lignes se brisent et dévient pour donner lieu à de nouveaux tracés. Dans ce darwinisme existentiel et graphique, nous démontrerons que le récit ontologique aussi subit la sélection naturelle et procède d’une lutte pour l’espace à la fois sociale, mondaine et linguistique. Comme le disait le penseur anglais, «s’il s’agit d’une île […] de nouvelles formes mieux adaptées aux modifications du climat ne peuvent pas facilement pénétrer6». Nous démontrerons donc comment la modernité, beaucoup plus adaptée au climat, fera sa place dans les eaux de la Manche, quitte à effacer une espèce plus ancienne, les chrétiens.

La littérature et le mal

La fabrique de certains personnages dans Les travailleurs de la mer semble se tisser sur un mode précis: celui de la réputation. En effet, la construction identitaire d’un personnage comme Gilliatt passe en tout point par la liste de commentaires des autres insulaires. Son nom, par exemple, n’est que la déformation d’«un nom quelconque dont la prononciation guernesiaise et l’orthographe paysanne avaient fait Gilliatt» (TM, 53). Son impopularité s’explique notamment par «la maison qu’il habitait [...] ensuite son origine» (TM, 55); et cette dernière est problématique, car inconnue, et les «gens de pays n’aiment pas qu’il y ait des énigmes sur les étrangers» (TM, 55). Ils lui inventent donc une origine, il «est le fils qu’une femme a du diable» (TM, 61). Nous pourrions continuer la liste qu’Hugo étale sur plusieurs pages, mais le point est simplement que ces gens n’aimaient pas se heurter à un personnage ambigu, c’est-à-dire sur lequel «l’opinion n’était pas bien fixée» (TM, 61). Comme ne manque pas de le souligner le titre du premier chapitre, «un mot sur une page blanche» suffit à composer «une mauvaise réputation» (TM, 49), et «dans les villages, on recueille des indices sur un homme; on rapproche des indices; le total fait une réputation» (TM, 60).

Comme le souligne Jack Goody, «ranger des mots (ou des “choses”) dans une liste, c’est en soi déjà une façon de classer, de définir un “champ sémantique”, puisqu’on inclut certains articles et qu’on en exclut d’autres7». Gilliatt nous semble alors se trouver dans la mauvaise liste. Mais c’est aussi souligner le rapport herméneutique que les habitants de la Manche entretiennent entre eux, et advenant qu’ils ne parviennent à lire l’autre, ils comblent les blancs8 à partir de ce qu’ils ont à portée de main. Ce qui a pour effet de faire de l’identité une sorte de longue liste où s’alignent reproches ou louages, et ce n’est pas autrement que le narrateur nous livre Gilliatt, le fond rejoint ici la forme.
De plus, cette question herméneutique n’est pas sans rapport avec le lien que les gens entretiennent avec la littérature. En tant qu’ils offensent un certain type de mentalité, les livres sont une autre raison de l’impopularité de Gilliatt ̶  et sans doute la plus importante en ce qui nous concerne. Dans la liste de défauts composant sa réputation, nous retrouvons effectivement le fait qu’il possède «de gros livres qu’il avait sur une planche, et où il lisait» (TM, 55). Cette situation pourrait être anodine, si nous ne la retrouvions pas chez d’autres personnages socialement problématiques comme mess Lethierry, sur lesquels nous reviendrons.

L’avantage herméneutique des habitus littératiens, c’est qu’ils permettent de déterminer qui suit la Bible ou non, scindant par le fait même les habitants en au moins deux camps9, deux éthos. Cette dichotomie transparait d’ailleurs directement dans le répertoire de détails construisant l’identité de mess Lethierry, lui qui avait «un défaut; un gros. Il haïssait, non quelqu’un, mais quelque chose, le prêtre. Un jour, lisant, ̶  car il lisait ̶  dans Voltaire, ̶  car il lisait Voltaire, ̶  ces mots: “les prêtres sont des chats”, il posa le livre, et on l’entendit grommeler à demi-voix: je me sens chien.» (TM, 95) Le rapport au Livre, dans bien des cas, suffit à créer un rapprochement ou un éloignement à partir duquel découlera tout un ensemble de perceptions et de comportements. C’est pourquoi Gilliatt, tout comme mess Lethierry, est impopulaire: «il n’était pas aimé dans la paroisse» (TM, 55).

Si la dualité herméneutique nous semble présente, c’est parce qu’elle donne lieu à deux figures opposées: ceux qui subissent le Livre et ceux qui se servent des livres. Ce que démontre d’ailleurs le fait que le diable n’est jamais bien loin lorsqu’il est question de littérature, de vieux matelots par exemple rapportent l’avoir «très souvent vu de loin, assis en lisant dans un livre» (TM, 51). Une sorte d’équation s’écrit donc avec le diable, la littérature et le progrès, et réciproquement, puisque dans «les îles comme Guernesey, la population est composée d’hommes qui ont passé leur vie à faire le tour de leur champ et d’hommes qui ont passé leur vie à faire le tour du monde» (TM, 72).

Hugo rapporte par ailleurs dans ses notes que «le mot Voltaire est, à ce qu’il parait, une des prononciations du nom de Satan10». L’anathème, prononcé contre ce digne représentant de la littérature et des Lumières, serait même le point d’intersection des différentes religions chrétiennes de l’île. Face au philosophe, «Genève enchérit sur Rome11 ». De Job, celui qui subit aveuglément, à Voltaire, rationaliste par excellence, chaque vision possède ses extrêmes, d’un côté il y a une rigueur morale qui a «pour esprit la lettre» (TM, 187), de l’autre une rigueur contractuelle se basant sur la «parole d’honneur» (TM, 74 et 182). Entre les deux, il y a Gilliatt «le malin» (TM, 191), le «Job Prométhée» (TM, 236) dont l’aventure occupe justement la section médiane du roman, sa seconde partie12.Victor Hugo, dans les notes prises lors de son exil à Guernesey, ne manque pas de souligner la tendance dualiste des îles de la Manche. Étant «des morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l’Angleterre13», une sorte de schizophrénie culturelle s’installe. Les habitants de la Manche ne sont «pas anglais sans le vouloir, mais ils sont français sans le savoir14», vivent «une féodalité de droit, une république de fait15», «huguenotes, [les îles] admettent le catholicisme émigré16». Bref, ce lieu permet ce qu’Hugo nomme la «compatibilité des extrêmes17». C’est pourquoi les travailleurs de la mer, tels que mess Lethierry ou Gilliatt, apparaissent aussi marginaux face aux autres habitants, qui dépendent pourtant du travail de ces marins. Ces personnages vivent une sorte de ségrégation silencieuse, «on les appelle émigrés, réfugiés, aventuriers. S’ils restent, on les tolère, s’ils s’en vont, on est content» (TM, 54), parce qu’à l’instar de Gilliatt, ils ont «[leurs] idées à [eux]» (TM, 66). Ce qui en fait des étrangers par définition18, même s’ils vivent et travaillent sur l’île.

La polysémie du mot «malin» est d’ailleurs intéressante en soi, en ce qu’elle réfère à la fois à Satan, l’ange punit par Dieu, et à Prométhée, le Titan punit par Zeus, dont le nom, en grec ancien, signifie littéralement «le rusé» selon Hésiode. Nous avons donc un parallèle entre le péché et la technique19 qui nous annonce le passage de la religion vers une certaine modernité par le biais de Gilliatt, nous reviendrons sur ce point dans la troisième partie de ce travail. Pour l’instant, cette caractéristique nous indique surtout que la particularité du personnage liminaire de ce roman est de ne pas se laisser enfermer dans une lecture précise, qu’elle soit biblique ou mythologique, morale ou juridique. Prométhée, Ève, Satan, Job et Voltaire ne sont qu’une partie des visages adoptés par le héros du roman. Aucune de ces métaphores n’apparait pourtant suffisante, puisqu’elles se chevauchent toutes.

C’est aussi dire que les textes ne définissent pas le protagoniste, contrairement à la Bible pour les chrétiens, mais aussi les livres de Voltaire pour les marins comme Lethierry. Gilliatt les maîtrise tous, et les habitants ne manquent pas de l’accuser de sorcellerie. Les livres qu’il lit, parmi lesquels nous retrouvons tout de même Voltaire, «étaient inquiétants» (TM, 55). Plus encore cependant, ce «sont précisément les livres qu’un homme ne lit pas qui l’accusent le plus» (TM, 56). Face à la provenance obscure des sciences de Gilliatt, qui s’explique aisément par le fait que les insulaires ont une compétence littératienne restreinte20, les gens deviennent rapidement méfiants, même si, «chose terrible, [en suivant] ses conseils, on s’en trouvait bien» (TM, 59). Un répertoire trop volumineux de connaissances extrabiblique devient alors rapidement un enjeu, peu importe que le savoir provienne de livres ou d’observations empiriques.

Gilliatt, en tant qu’observateur du monde, est donc, aux yeux des autres insulaires, à mi-chemin entre un apprenti sorcier− «Gilliatt, non sans de sérieux motifs, vivait en odeur de sorcellerie» (TM, 56)−, puisqu’il «exhibe l’attribut majeur de son pouvoir» sur le livre et passe pour un «possédé21», et un illettré savant, personnage combinant «marginalité sociale et détention supposée d’un savoir qui lui viendrait autant de l’observation directe des phénomènes que de la tradition secrète du métier22». Quoi qu’il en soit des figures elles-mêmes, les habitants semblent simplement confondre diverses méthodes d’acquisition de savoir afin de les rejeter en bloc. Gilliatt n’est pourtant ni «si haut, ni si bas. C’était un pensif. Rien de plus» (TM, 66). Il sait simplement lire, et surtout lire le monde. Sa marginalité lui a permis de développer sa propre cosmologie, il est de ceux dont «la solitude dégage un égarement sublime» (TM, 66). Daniel Fabre fait mention d’une autre figure qui nous apparait tout autant représentative du marin. Celui-ci est surtout un fervent adepte de l’«école buissonnière» et de «la voie des oiseaux23». Le navigateur, lorsqu’il siffle dans le pré par exemple, peut faire venir «un corbeau, et un moment après[,] une pie» (TM, 60). Les exemples sont multiples, mais pour faire court, son «faible pour les oiseaux» sert aussi de «signe auquel on reconnait généralement les magiciens» (TM, 60).

Maintenant, que les Guernesiais confondent toutes formes de savoirs extrabibliques ne nous oblige pas à en faire autant. Nous avons tout de même soulevé deux modes de lecture différents chez Gilliatt, celui des écrits et celui de l’environnement. Laissons de côté le premier, sur lequel nous reviendrons, afin de nous pencher sur ce héros qui «voyait la nature un peu étrangement» (TM, 66), c’est-à-dire par «analogie» (TM, 67). Pour lui, par exemple, «l’analogie indique que l’air doit avoir ses poissons comme la mer a les siens» (TM, 67). Cette forme de «pensée à l’état nébuleuse» serait comme «le commencement de l’inconnu, au-delà [duquel] s’offre la vaste ouverture des possibles» (TM, 67). Le travailleur de la mer apparait donc réellement comme une figure ouverte et complexe, plutôt qu’inscrite fixement dans son habitus littératien. Son va-et-vient constant entre le livre et le monde, l’alphabet et «les graphies inventées24», en fait donc un nomade délinquant parcourant ces univers comme s’ils n’avaient aucune frontière, seulement des «limites, [d]es zones de contacts, [d]es lignes de fractures et [d]es moments d’émergence25».

Le narrateur, à ce stade-ci du roman, décrit cette aptitude qu’a Gilliatt dans un contexte de songe, d’hallucination et d’illumination, et cette faculté associative n’est d’ailleurs pas sans rappeler les «Correspondances» de Baudelaire, pour qui la nature laisse «parfois sortir de confuses paroles; /[...] Comme de longs échos qui de loin se confondent/Dans une ténébreuse et profonde unité/Vaste comme la nuit et comme la clarté/les parfums, les couleurs et les sons se répondent26». Ce désœuvrement, qui donne pourtant une vision d’ensemble, n’est cependant pas uniquement l’apanage du poète prophète ou du rêveur. Nous pouvons avoir une autre interprétation de cet «Inconnu» (TM, 66) et de ces «choses sombres du monde ignoré» (TM, 67), si nous y réfléchissons aussi par analogie. Lorsque le narrateur parle du rêve comme d’un «aquarium pour la nuit» ou «des lointains de l’abîme» habités par des «hydres» (TM, 67), ce sont des métaphores aquatiques n’allant pas sans rappeler la description de l’écueil des Douvres, dans lequel Gilliatt va physiquement s’enfoncer au deuxième livre du roman. En ce lieu, tout comme dans les rêves, nous pouvons «voir l’imagination de l’Inconnu. [...] Le gouffre [y] est analogue à la nuit. Là aussi il y a sommeil, sommeil en apparence du moins, de la conscience de la création» (TM, 152).

De quoi donner un sens concret à toutes ces métaphores. Nous postulons donc que la mer représente une sorte de livre qu’on ne lit pas, l’absence de texte oblige, mais qu’on peut néanmoins déchiffrer lorsqu’on possède le regard du protagoniste, un regard ouvert à la raison graphique des éléments. Un travailleur de la mer se doit d’être une sorte de lecteur de la mer27,

le vrai pilote est le marin qui navigue sur le fond plus encore que sur la surface. La vague est un problème extérieur continuellement compliqué par la configuration sous-marine des lieux où le navire fait route. Il semblait, à voir Gilliat voguer sur les bas-fonds et à travers les récifs de l’archipel normand, qu’il eut sous la voûte du crâne une carte du fond de la mer (TM, 64).

Il explicite donc l’implicite28 pour reprendre Goody, puisqu’«une fois qu’on a assimilé ce genre de dispositifs d’ordre essentiellement graphiques que sont un alphabet ou une table arithmétique, on peut s’en servir sans papier ni crayon pour ordonner tout ensemble de données diverses29». Sachant cela, nous voudrions maintenant établir une sorte de parallèle entre ceux qui subissent ou travaillent avec la mer, et ceux qui subissent le Livre par rapport à ceux qui usent de la littérature. Voilà les idées que nous allons explorer dans les deux prochaines sections.

Toile de fond

En ce qui concerne la lecture de la mer, Hugo lui-même, toujours dans ses notes d’exil, semble avoir lu Baudelaire, alors qu’il écrit ressentir «l’ordre profond du grand désordre naturel30» et qu’il présente la nature comme «des grandes fraternités31». D’autant plus que dans les Travailleurs, il est justement question «des collaborations secrètes des éléments» (TM, 201). Ceux qui parviennent à lire ces relations sont alors avantagés, puisque «se faire servir par l’obstacle est un grand pas vers le triomphe» (TM, 215). Symbole de progrès donc, ce mode de pensée est nécessairement allogène aux îles. Par rapport au bateau de mess Lethierry, le premier bateau à vapeur à naviguer dans la Manche, un prédicateur de Guernesey ne manque pas de soulever ces questions précisément: «A-t-on le droit de faire travailler ensemble l’eau et le feu, que Dieu a séparés? Cette bête de feu et de fer ne ressemble-t-elle pas à Léviathan? N’était-ce pas refaire dans la mesure humaine le chaos?» (TM, 79, l’auteur souligne) D’ailleurs, ce n’était «pas la première fois que l’ascension du progrès [était] qualifiée de retour au chaos» (TM, 79). Le bonheur d’une espèce est donc le malheur d’une autre, «les individus, disait encore Darwin, possédant un avantage quelconque, quelque léger qu’il soit d’ailleurs, [ont de] meilleures chances de vivre et de se reproduire32».

Nous voyons donc que physique et métaphysique sont ici intimement liées pour qui sait lire le rêve tout comme la mer. Une sorte d’«Immanence formidable» (TM,  240) s’organise afin de donner vie à la mer et d’en faire une espèce contre laquelle il faut lutter pour l’existence. Celle-ci «est patente et secrète; elle se dérobe, elle ne tient pas à divulguer ses actions» (TM, 194). Deux lectures de la mer sont alors minimalement possibles, la lecture providentielle et transcendante du révérend Hérode33, et la lecture positiviste de mess Lethierry34. Entre ces deux visions, où «la mer, compliquée du vent, est un composé de forces [et] un navire est un composé de machines, [...] s’engage ce combat qu’on appelle navigation» (TM, 156). Dans cette lutte pour la modernité, l’un combat la mer, l’autre la subit; «le savant conjecture, l’ignorant consent et tremble» (TM, 239), comme le dit si bien le narrateur. Entre les deux, il y a celui qui comprend les mécanismes, car «les éléments savent ce qu’ils font et où ils vont. Aucune force n’est aveugle. L’homme doit épier les forces et tacher de découvrir leur itinéraire» (TM, 156). Il nous semble apercevoir Spinoza synthétiser ici Job et Voltaire, alors que Gilliatt nous semble littéralement accorder un pouvoir de discernement à l’univers lui-même (et non plus simplement aux espèces l’habitant).

Spinoza, disait Gilles Deleuze,

veut dire une chose très rigoureuse quand il dit que tout à une âme. Ça veut dire, tout corps, si simple qu’il soit, même la particule la plus élémentaire, vous ne pouvez la séparer de son pouvoir de discernement qui constitue son âme. [...] Les actions et réactions des corps sont inséparables du discernement des âmes.35

Cette vision, à mi-chemin entre science naturelle et métaphysique, nous apparait comme une sorte de point de fuite. Le narrateur du roman ne dit pas autrement,

l’homme participe à ce mouvement de translation, et la quantité d’oscillations qu’il subit, il l’appelle la destinée. Où commence la destinée? Où finit la nature? Quelle différence y a-t-il entre un évènement et une saison, entre un chagrin et une pluie, entre une vertu et une étoile. Une heure n’est-ce pas une onde? Les engrenages continuent, sans répondre à l’homme, leur révolution impassible. Le ciel étoilé est une vision de roues, de balanciers et de contrepoids. C’est la contemplation suprême doublée de la suprême méditation (TM, p. 240).

L’ironie de cette position, de par le parallèle qu’elle établit entre la machine, la nature et le destin, souligne le fait que tout le monde aperçoit la même chose, mais l’interprète différemment; et la «nature», au final, ne se réduit jamais entièrement à une seule de ces positions, à l’instar des multiples figures de Gilliatt. Jacques Bouveresse, il nous semble, disait quelque chose de très juste à propos de cette question lorsqu’il écrivait que «le monde de l’homme de bien et celui du méchant, celui de l’homme heureux et celui de l’homme malheureux se révèleraient en fin de compte identiques s’ils pouvaient être décrits complètement; et pourtant il s’agit de mondes différents36». Au fond, en dehors du langage, tout n’est qu’action et réaction, ou discernement des éléments.

Entre manger ou être mangé donc, il faut simplement savoir canaliser ce mouvement organique, s’y insérer comme l’on s’insère dans la machine et adopter une trajectoire commune. Gilliatt, afin d’effectuer seul le sauvetage de La Durande, «avait pour combustible l’épave, l’eau pour moteur, le vent pour souffleur, une pierre pour enclume, pour art son instinct, pour puissance sa volonté» (TM, 227). Presque tous ses outils lui proviennent de son environnement local. Sa tactique consiste à se fondre dans son milieu, y participer, ce marin était là «comme une gaine» (TM, 209). Il nous semble alors adéquat de faire appel à l’ontologie des corps mou, dur et fluide développée par le philosophe juif, ne serait-ce que par ce que cette question du milieu et du corps est traité par Gilliatt plus tôt dans le roman en ces termes. Les poissons qu’il imaginait par analogie dans l’air ne sont pas visibles, car diaphanes. Pour lui ils sont à l’image des «gros animaux inattendus, de formes diverses, de l’espèce méduse, qui hors de l’eau, ressemblaient à du cristal mou, et qui rejetés dans l’eau, s’y confondaient avec leur milieu» (TM, 66).

Nous pourrions dire, en d’autres termes, que la question du livre et de la mer est tributaire de celle des «formes» de vie, idéelle ou réelle. Pour Spinoza, une

chose est dite finie en son genre, qui peut être limité par une autre de même nature. Par exemple un corps est dit fini, parce que nous en concevons toujours un autre plus grand. De même une pensée est limitée par une autre pensée. Mais un corps n’est pas limité par une pensée ni une pensée par un corps37.

Ce postulat physiciste est logique uniquement dans la mesure où nous postulons («est dite») une dichotomie entre le corps et l’esprit. Mais, la substance (qu’il nomme aussi corps) elle-même ne s’y réduit pas: «j’entends par substance ce qui est en soi et conçu par soi14». Cette substance n’a pas d’intérieur ou d’extérieur, elle procède par affection ou par marquage des corps, lorsque «les individus composant le Corps humain sont affectés [...], le Corps humain lui-même est affecté38». L’affection est vue ici comme «ce qui modifie la constitution d’une chose et ce qui la constitue comme essence39», elle est en quelque sorte la récriture des corps à partir des limites variables imposées par ce qui l’entoure. C’est le résultat de l’interaction entre la proie et le prédateur, mais aussi le rapport entre le contenant et le contenu, plus clairement démontré par le travail des comprachicos dans l’Homme qui rit: «Quand on juge que cela a pris et que le monstre est fait, on casse le vase, l’enfant en sort, et l’on a un homme ayant la forme d’un pot40». Si ce dernier change de contenant ou de milieu, il peut aussi changer sa morphologie. Darwin soulignait le fait que soumettre un organisme «à de nouvelles conditions d’existence» produisait «chez eux une quantité appréciable de variations41».

Contrairement aux espèces naturelles cependant, Spinoza considère que c’est l’âme qui trace les limites d’un «intérieur», et «le corps humain existe conformément au sentiment que nous en avons42». Ainsi les affections du corps permettant à l’âme d’en venir à imaginer le corps comme une chose unie, ils en effectuent le traçage. La genèse de l’imaginaire est aussi celle de l’individu. C’est pourquoi il est considéré «conçu par soi». L’univers, l’immanence formidable, est donc présenté comme une grande âme remplie de corps, dont certains ont la particularité de s’ériger en corps propre, en «écriture d’écriture43», c’est-à-dire «comme une certaine manière d’être tracé, et une certaine manière de tracer l’étendu et de produire des signes44». Nous pouvons donc dire ici que puisque tout est dans tout− «toute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante et mangée. Les proies s’entremordent» (TM, 283)−, et que tout corps est composé d’une infinité d’autres corps, seule une certaine combinaison entre l’arbitraire de l’âme et la contingence du monde, peut délimiter un intérieur par rapport à un extérieur.

Henri Bergson, critiquant l’unité des corps postulée par Aristote, ne manque pas de souligner ce point précisément:

Puisqu’on peut en dire autant d’une partie de cette partie, la totalité du corps se résoudra en une série de limites, dont chacune sera une surface embrassant une autre surface. Dès lors la surface elle-même se divisera en lignes, la ligne en parties de lignes incluses les unes dans les autres.45 

Conséquemment, dans cette régression ad infinitum de l’univers jusqu’au plus petit corps, chaque relation est proportionnelle et offre une mise en abime infinie et métonymique pour qui sait exploiter la «juxtaposition des parties14» de cette spirale sans fin46. C’est en ces termes qu’est décrit le combat de l’homme de mer face à l’océan: «Pendant deux longs mois les consciences qui sont dans l’invisible avaient assisté à ceci: d’un côté les étendues, les vagues, les vents, les éclairs, les météores; de l’autre, un homme; d’un côté la mer, de l’autre une âme; d’un côté l’infini, de l’autre un atome.» (TM, 294)

Matérialisme et idéalisme sont solidement imbriqués dans ces âmes (in)corporelles. Le corps devient un lieu d’interaction entre les différents modes de traçages:

est mou tout ce qui apte ou se prête à être revêtu de traces; le mou est le lieu moyen, entre le dur et le fluide, au sein duquel un corps est modifié par des autres, qui y laissent leurs traces; [...] on pourra comprendre le dur comme ce qui résiste le plus à la traçabilité, et donc aussi ce qui retient le plus les traces; et le fluide comme ce qui, n’opposant pratiquement pas de résistance, ne retient quasiment pas les traces des corps extérieurs47.

La façon dont ceux-ci interagissent détermine alors le degré de difficulté qu’aura une substance à «changer sa situation» et un individu à revêtir une autre figure48». C’est-à-dire le degré d’obstacle entravant la possibilité d’une trajectoire harmonisée avec le circuit du monde. Si l’on reprend la figure du Révérend Hérode, sa pensée théologique semble postuler l’essence humaine comme une limitation des corps par l’écriture49, qui est alors vue comme le corps solide par excellence et le plus grand obstacle à la liberté de mouvement et de pensée. A contrario, mess Lethierry, avec sa vision cartésienne, domine le monde grâce à son entêtement50. Il est un corps dur— surtout dans son bateau à vapeur51— traçant le corps de la mer52. Ces deux corps durs ont une difficulté extrême à changer leur situation, ils ont ou sont des obstacles, puisque pour l’un tout est déjà écrit, pour le second il s’agit d’un combat à gagner. Gilliatt en revanche, véritable fils de la mer, semble particulièrement habile à se remodeler dans son environnement. Il est un corps mou particulier, tendant presque vers le fluide, dont le seul véritable homologue apparait être les céphalopodes comme la pieuvre et la méduse. À l’instar de Gilliatt se trouvant dans son environnement comme une gaine, «la pieuvre nageant reste, pour ainsi dire, dans le fourreau». (TM, 280).

Nous pouvons à présent rendre compte d’une thèse sous-tendant tout ce développement, c’est-à-dire le rapport morphologique de l’écriture à l’éthique et la lutte que cela engendre, car «pour le droit aussi bien que pour la religion, la spécificité des pratiques locales, c’est-à-dire de la coutume, doit venir compléter le caractère universel de l’écrit53». Tel que nous l’avons souligné plus tôt, mess Lethierry, dans son combat contre la religion, s’oppose aux prêtres, tels chats et chiens. Lorsque celui-ci «sentait leurs griffes latentes, il montrait les dents» (TM, 96). Par rapport à ces deux modes de défense, le céphalopode, «chose épouvantable, c’est mou» (TM, 279).

Dans sa typologie de la pieuvre, le narrateur ne manque pas de souligner l’avantage des armes molles face aux armes dures: «la pieuvre n’a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, [...] pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée. Qu’est-ce donc que la pieuvre? C’est la ventouse.» (TM, 279, nous soulignons) Hugo, plus loin, prend soin de développer la comparaison plus encore: «Vous avez affaire au vide ayant des pattes. Ni coup d’ongle, ni coup de dents; une scarification indicible. Une morsure est redoutable; moins qu’une succion. La griffe n’est rien près de la ventouse» (TM, 281). L’avantage de cette arme c’est qu’elle ne trace pas l’autre, elle l’incarne, «la griffe, c’est la bête qui entre dans votre chair; la ventouse, c’est vous-même qui entrez dans la bête» (TM, 281)54. De quoi dénoncer subtilement le dogmatisme de la science et de la religion, tout en maintenant le vocabulaire darwinien.

Mess Lethierry tout comme le révérend Hérode procèdent tous deux à des traçages différents et pourtant similaires. Le premier inscrit un sillage dans l’océan qui «faisait derrière le navire une longue rue frangée d’écume qui se prolongeait presque sans torsion à perte de vue» (TM, 156). Le second marque les âmes avec l’Écriture sainte: «la conscience, la voici. Le livre était une bible» (TM, 189). Son passage, «Dieu le choisit» et, avec son «doigt invisible» (TM, 190), le trace55. Dans les deux cas, conformément à notre raisonnement, ce ne sont que deux formes d’affections parmi d’autres. Celles-ci vont même jusqu’à avoir la ligne droite en commun, même si perpendiculaire plus que parallèle, si l’on considère la ligne horizontale du navire et celle verticale de la transcendance.

Progrès et conservatisme se confondent sur ce point, ce sont deux différentes façons de briser l’harmonie et les proportions de l’univers par la dure linéarité d’une parole sanctifiée. Hugo, dans ses notes d’exil, établit même que la «nef, la cale en haut, c’est une église; la voute en bas, c’est un navire; le récipient de la prière, retourné dompte la mer56». Tous deux cherchent une narration linéaire, qu’elle soit Écriture ou parole d’honneur, même si pourtant, comme le souligne François Dagognet avec un certain nietzschéisme, «l’homme qui parle, nécessairement trompe, impose, tyrannise. Mais celui qui use de la parole contre la parole, qui écrit pour désécrire, sape les relations objectives et instituées57». Ce dernier point nous apparait faire la spécificité de Gilliatt face aux deux autres personnages, en ce que de

«par son décentrement, son absence fondamentale de direction, d’orientation, de normes, [son] espace linguistique s’offre ici sur le mode d’une expansion volumétrique, globale, instantanée». Non plus une transformation du sens, mais son renversement et la création parallèle d’un «médium» plus vaste, étoilé, arborescent, vertigineux.58

Cette idée est confirmée par le narrateur, qui nous mentionne que l’homme de mer «avait une manière à lui de traverser dans tous les sens le pays sans être vu de personne» (TM, 338). Le rapprochement que fait Dagognet entre la science et l’art, par ailleurs, n’est pas sans rappeler le regard de Gilliatt qui lit la mer et le rêve à la manière d’un poète prophète.

Gilliatt se débarrasse des contraintes linéaires de la narration «à force d’observation, de rêverie et de solitude» (TM, 249). Il devient simplement un «voyant du temps» (TM, 249) alors que tout «résistait autour de lui dans une sorte de silence terrible» (TM, 234). Il en vient donc à pratiquer cette «néo-écriture, louangée par Dagognet, délivrée des contraintes vocales, directement lisible et optique, franchement iconographique ou expressive59». Cet acte, c’est celui qu’Hugo nomme la contemplation, une phase «caractérisée par l’abandon corps et âme à la pression de l’infini60». C’est ainsi que Gilliatt parvient à organiser son opération de sauvetage: «tout le naufrage était là, classé et étiqueté. C’était quelque chose comme le chaos en magasin.» (TM, 214) Il organise, au sens antique de l’organonle désordre de la nature, ou plutôt, puisque le chaos aussi a une logique, il s’organise au sein de ce désordre61.
Tous deux, Gilliatt et la mer, participent à la récriture constante du réel et de leurs corps, par leur constante adaptation. Leur interaction multiplie l’ordre des possibles sur le mode combinatoire. Ils ont un rapport organologique, que Dagognet définit comme «l’occupation optimale de l’espace62» par la conciliation entre la nécessité et la contingence des choses. La mer s’attaquant au navire échoué liquéfie littéralement le «corps» du bateau:

La Durande avait la plaie qu’aurait un homme coupé en deux; c’était un tronc ouvert laissant échapper un fouillis de débris semblables à des entrailles; [...] les fibres et les nerfs du navire étaient à nu et pendaient. Ce qui n’était pas fracassé était désarticulé; [...] aucune adhésion dans ce monceau hideux, partout la déchirure, la dislocation, et la rupture, et ce je ne sais quoi d’inconsistant et de liquide qui caractérise tous les pêle-mêle, depuis les mêlées d’homme qu’on nomme bataille jusqu’aux mêlées d’éléments qu’on nomme chaos. Tout croulait, tout croulait, et un ruissellement de planches, de panneaux [...] s’était arrêté au bord de la grande fracture de la quille. (TM, 198) 

Tout comme la pieuvre, la mer «boit vivant», se «superpose», «s’incorpore», «s’amalgame» à sa proie (TM, 280). Ce travail de décodage et de réencodage, que nous nommerions volontiers réactualisation de la forme et de la matière, c’est la «tâche prométhéenne63» du naturaliste, ou de ce qu’Hugo nomme le philosophe naturel, celui qui, comme Gilliatt, observe «la simultanéité cosmique en pleine apparition» (TM, 238)

Ce rapport morphologique est double, de prime abord le rapport à la littératie influence le rapport au monde, c’est ce que nous voulions démontrer dans cette section. Gilliatt, adepte du diagramme plutôt que de la parole, ne procède pas par linéarité, mais par vue d’ensemble. Ce qui lui permet d’être dans le monde et d’en exploiter les possibilités, à se «délinéariser et à se réorganiser entre64» comme le dit Dagognet. Deleuze souligne que pour Spinoza, «nous sommes tous des modes, c’est-à-dire que nous ne sommes pas des êtres, nous sommes des manières d’être65». Ces modes d’êtres sont à la fois écriture et lecture du monde, à la fois écriture et lecture de soi. Les habitus littératiens et les habitus mondains sont donc en constante dialectique. Nous avons vu comment les premiers divisaient l’île, mais aussi comment ils affectaient les seconds. Il nous faut désormais voir comment ces derniers opèrent un renversement en affectant à son tour le rapport aux textes.

Habiter l’île, la mer, le livre

L’unité de Gilliatt avec son environnement lui permet de survivre à sa quête désespérée. Celui-ci, en ce sens, ne subit pas le destin, il le maîtrise, contrairement à nos deux personnages extrémistes que sont Hérode et Lethierry. Il est donc une sorte de providence. Cette relation au monde, Gilliatt la redouble dans sa relation aux mots, qu’il ne se contente pas de subir bêtement. Toujours fidèle à son surnom, c’est avec malignité que celui-ci déjoue l’âpreté du langage. Que le contrat soit oral ou écrit, rien ne semble jamais contraindre le personnage liminaire du roman. Dans cette section-ci, nous nous attarderons principalement sur les documents «officiels» tels que le testament de la mère de Gilliatt, le contrat oral de mariage avec Déruchette, la lettre d’autorisation de mariage de mess Lethierry.
C’est dans un chapitre intitulé «Pour ta femme, quand tu te marieras» (sans les guillemets cependant, l’indice typographique importe ici), qu’apparait le testament de la mère de Gilliatt, qui n’est pas en soi un document officiel. Il s’agit plutôt d’un simple «petit papier où on lisait ceci écrit de la main de la morte: Pour ta femme, quand tu te marieras (TM, 54)», abandonné sur une malle contenant un trousseau de jeune fille. Nous pouvons toutefois supposer la performativité du document testamentaire, et le fait que cette mallette remplira sa fonction. Or, il n’en est rien. À l’autre bout du roman, dans un chapitre pareillement intitulé, mais avec des guillemets66 cette fois, c’est le testament qui est relativisé par Gilliatt. Alors que le coffre était «destiné à la femme qu’«[il épouserait]» (TM, 337), l’homme de la mer l’offrira plutôt à Déruchette, s’apprêtant à convoler en voyage de noces avec le révérend adjoint Ebenezer, en l’envoyant sur leur navire. Comme elle lui demande «pourquoi ne pas le garder pour votre femme, quand vous vous marierez?», il lui répondra «je ne me marierai probablement pas». Il déjoue donc la logique de l’écrit en ne remplissant pas les conditions minimales de son application.

Pourtant, le travailleur de la mer aurait été en droit de donner cette mallette à la nièce de mess Lethierry sans annuler le testament de sa mère, puisque Déruchette lui avait promis de se marier avec lui s’il sauvait la machine de la Durande. Toutefois, même s’il sauve le moteur du navire, il n’apparait pas plus soumis au pouvoir d’un contrat oral. C’est le deuxième type de parole rejetée par le marin. Avant de partir pour son opération de sauvetage, Gilliatt assiste à un rassemblement chez un mess Lethierry se morfondant d’avoir perdu son navire. Tandis que celui-ci se demande si un homme pouvant rapporter la machine existe, Déruchette clame haut et fort qu’elle «l’épouserai[t]» (TM, 182). Gilliatt s’assure alors de la chose: «Vous l’épouseriez, miss Déruchette?» (TM, 182); aussitôt approuvé par la figure paternelle de Lethierry: «Déruchette l’épouserait. J’en donne ma parole d’honneur au Bon Dieu.» (TM, 182) C’est ainsi que le batelier quitte l’île avec un contrat marital en poche. Au retour de son voyage, celui-ci s’aperçoit cependant que Déruchette aime le révérend adjoint. En galant homme, celui-ci dira à mess Lethierry qu’il n’épousera pas Déruchette, car il «ne l’aime pas» (TM, 317). Il usera donc de ce mensonge afin de prendre la faute sur lui, et soustraire la main de Déruchette à l’autorité paternelle auquel il n’est pas soumis. Il tentera donc de briser un contrat avec Lethierry, chose impossible s’il en est une: «Eh bien, arrange-toi pour l’aimer, car elle n’épousera que toi.» (TM, 317)

Ce surplus d’autorité ne contraindra pourtant pas le protagoniste bien longtemps. Loin de subir le texte, il est l’auctor et non un simple lector, pour reprendre la terminologie bourdieusienne67, Gilliatt ne se contentera pas seulement de briser le contrat, il le détournera littéralement afin de s’en débarrasser pour de bon et protéger Déruchette de tout embarras avec son oncle. En phase de négation, Lethierry s’obstine à vouloir procéder au mariage, même s’il doit quitter pour acheter des matériaux pour le nouveau navire qu’il projette de construire. Il signe donc une lettre qui autorise le révérend à procéder au mariage et l’envoie à Gilliatt. Il est drôle de noter par ailleurs que le messager à qui il demande de transmettre la lettre transporte aussi une «malle» (TM, 326) vers le Cashmere, navire qu’empruntera Déruchette quelques heures plus tard. L’auteur souligne en quelque sorte les deux visions rectilignes s’affrontant, Lethierry imagine son tracé parallèle à celui de Gilliatt: «Je désire que le mariage se fasse le plus tôt possible, tout de suite serait le mieux. Je m’occupe de Durande, occupe-toi de Déruchette» (TM, 326); mais la trajectoire sécante de la lettre et de la malle nous indique plutôt deux visions carrément opposées, se croisant a contrario en perpendiculaire à ce point précis de l’espace-temps.

Le reste de la scène confirmera d’ailleurs cette impression, alors que Gilliatt se servira de l’imprécision des termes de la lettre afin de jouer avec le double sens des mots. La logique derrière l’idée de Gilliatt est que ce n’est que par principe que Lethierry veut faire respecter le contrat: «Il refuserait si le mariage [de Déruchette et d’Ebenezer] était à faire, dit Gilliatt, il consentira quand le mariage sera fait.» (TM, 330). Il s’attaquera donc à la figure du père afin de dénuder la véritable logique contractuelle inscrite derrière l’obstination: «Elle ne dépend que d’elle. Son oncle n’est que son oncle.» (TM, 330), au point même où le religieux Ebenezer, pensif, se dira qu’«un oncle n’est pas un père» (TM, 330). Nous avons montré plus tôt que Gilliatt transformait les obstacles en réussites, ici il est «l’obstacle [et] il se changeait en providence» (TM, 332). Nous n’avons donc jamais quitté le terrain des corps fluides et durs, ceux qu’on traverse, ceux qui nous absorbent ou ceux qui nous bloquent. Si Gilliatt n’est plus un obstacle pour le couple cependant, le consentement de Lethierry n’en demeure pas moins un pour le doyen:

Toutefois, il y a un obstacle […] Je ne saurais, à cause des dispenses à accorder et de l’irrégularité que je prends sur moi, passer outre si vite sans m’informer près de mess Lethierry, à moins qu’on ne me montre sa signature. Quelle que soit ma bonne volonté, je ne puis, me contenter d’une parole qu’on vient de me redire. Il me faudrait quelque chose d’écrit (TM, 333).

Le «Malin» déjouera encore une fois la logique de l’écriture en montrant la lettre lui étant adressée, dictée par l’oncle: «Va chez le doyen pour avoir les dispenses. Je désire que le mariage se fasse le plus tôt possible, tout de suite serait le mieux.» (TM, 333). Celle-ci a l’avantage d’être «signé Lethierry» (TM, 333) et d’être irréférentielle, permettant à Gilliatt d’en faire une sorte de passe-droit.

Gilliatt ne plie donc pas face à l’écriture, tout comme il ne plie pas face à la mer. Contrairement à Lethierry, qui n’est que pure obstination, c’est par sa souplesse qu’il résiste. Ce rapport aux obstacles traduit d’une certaine manière le rapport herméneutique et auctorial du batelier avec le monde l’entourant. C’est ainsi qu’un penseur comme Charles Sanders Peirce réfléchit le processus d’interprétation à partir de la résistance du monde, qui en retour permet l’effort68 et éventuellement la compréhension de l’interprétant, si le schéma ternaire parvient à être complété. Iser, citant Ingarden, ne disait pas autrement: «Lorsque la phrase consécutive n’a pas de connexion perceptible avec celle qui la précède, le cours de la pensée est obstrué. Cet obstacle se traduit par un étonnement plus ou moins vif [...]. Cet obstacle doit finalement être levé pour que reprenne son cours normal.69» Pour lui il s’agit d’une «fonction essentielle14» de la lecture. C’est pourquoi l’activité de lecture opère parallèlement entre le monde et le texte, et noue la lecture avec l’éthique, «là où la carte découpe, le récit traverse70» disait de Certeau. Tous deux témoignent d’une façon d’être dans le monde; et comme le remarque David Charles, «l’homo faber de la révolution industrielle s’affronte désormais à un bloc, dont l’épistémologie hugolienne fait la figure récurrente de l’inconnu et du faux71». Cette figure échoue cependant, car comme Gilliatt, Il doit aussi être homo duplex, «une sorte de Janus dont la face passée regarderait vers le réel, tandis que le visage tourné vers l’avenir contemplerait l’infini», puisque «le poète ne peut être “plus fort que le songe” s’il n’a appris à s’ancrer dans le réel72».

Les habitants de l’île, prêtres et révérends inclus, en bon lectores ne font que répéter la parole sanctifiée, voire pétrifiée de la Bible. Leur rapport au livre induit un rapport similaire au monde. Face aux étrangers, ils plaquent leurs propres figures du mal, tel que les sorciers et le diable, sur les indéterminations identitaires et par la suite se plaignent de devoir les «subir»; et face à la mer, ceux-ci sont à l’image de Job qui «ne dit rien d’inconvénient de Dieu» quand bien même il dut perdre «tout ce qu’il possède73». Ils sont entièrement inscrits dans une axiomatique de la résignation. Les travailleurs de la mer ont la chance d’être lettrés, libre de naviguer et donc d’ouvrir leurs horizons et de se «perfectionner», comme le disait Darwin. Ce sont d’habiles lecteurs lisant texte et mer. Face aux religieux, beaucoup plus conservateurs, ils peuvent représenter une certaine modernité technologique. Ces deux figures sont caractéristiques par le fait que la première regarde le passée et l’autre l’avenir, mais tous deux ne s’accordent pas. L’homo faber échoue à faire passer son récit en l’absence d’un homo duplex.

Même si l’île permet une certaine compatibilité des extrêmes, la frange chrétienne se réjouira de la destruction de la Durande, comme s’il s’agissait d’un signe de la providence. Comme personne ne sait comment fonctionne le moteur du navire à vapeur, son naufrage représentera un retour à la case départ de l’échelle de l’évolution, «le progrès était aboli» (TM, 178). Victor Hugo résume admirablement bien cette idée en un seul paragraphe:

Et dire que c’était fini! se rappeler ces traversées liant la France à l’Archipel, ces mardis du départ, ces vendredis du retour, la foule sur le quai, ces grands chargements, cette industrie, cette prospérité, cette navigation directe et fière, cette machine où l’homme met sa volonté, cette chaudière toute puissante, cette fumée, cette réalité! Le navire à vapeur, c’est la boussole complétée; la boussole indique le droit chemin, la vapeur le suit. L’une propose, l’autre exécute. Où était-elle sa Durande, cette magnifique et souveraine Durande, cette maîtresse de la mer, cette reine qui le faisait roi! Avoir été dans son pays l’homme-idée, l’homme succès, l’homme révolution! y renoncer! abdiquer! N’être plus! faire rire! Être un sacoù il y a eu quelque chose! Être le passé quand on a été l’avenir! aboutir à la pitié hautaine des idiots! voir triompher la routine, l’entêtement l’ornière, l’égoïsme, l’ignorance! voir recommencer bêtement les va-et-vient des coutres gothiques cahotés sur les flots! voir la vieillerie rajeunir! (TM, p. 307)

C’est pourquoi il est encore limité à ce point-ci de parler d’une réelle modernité technicienne.

Les marins comme Lethierry représentent en quelque sorte une première étape à l’évolution technique. Si Pena-Ruiz et Scot insistent sur le double larcin de Prométhée74, c’est que le feu n’est utile qu’à court terme s’il n’est pas jumelé l’habileté technique. Le Voltaire que Lethierry respecte tant, peu importe sa modernité, «est immédiatement antérieur à la Révolution française; il la prépare, mais reste un homme de l’ancien régime75». Seul Gilliatt semble suffisamment compétent pour transformer son ignorance en connaissance. C’est pourquoi il est possible de voir le sauvetage du moteur de la Durande comme un Deus ex machina démontrant le caractère providentiel du protagoniste. Ce qui se démontre aussi bien par son rapport à l’écriture, en témoigne le bonheur de Déruchette qui se marie avec l’homme qu’elle aime. La nièce de Lethierry épousant un religieux nous indique alors clairement que le passage d’une idéologie à l’autre peut désormais s’effectuer sous le patronage du travailleur de la mer.

                                                                  *

Les personnages dans Les travailleurs de la mer, en ce qu’ils sont insulaires, sont donc des espèces luttant sur plusieurs fronts. La violence des rapports sociaux découle directement des habitus littératiens, et ceux-ci sont en lutte constante pour le maintien de leur existence. Pourtant cette dernière est avant tout menacée par la nature, plus que par une autre idéologie. Ce qui n’empêche pas certains insulaires de subir la mer, tout comme ils subissent l’étranger. L’éthique est donc redoublée par la physique et par la métaphysique, fondant une catégorie que l’on pourrait nommer l’ontologie, le rapport de l’être au monde. En retour, la première et la seconde catégorie terminent leur circuit dans le rapport au texte et dans les modes de lecture. Ils ont alors une incidence poétique. Certains lisent les textes, mais la majorité ne fait que les subir.

Ces diverses lignes que nous avons tenté d’exposer tout au long de la présente recherche, forment donc un quadrillé existentiel laissant ses traces à la fois dans la mer et sur l’île. En focalisant sur celles-ci, nous pouvons les lire, mais aussi rendre compte du fait que des trajectoires sont déviées, d’autres sont confondues et finalement certaines disparaissent. Les idées, les formes de vie et les modes de lectures sont donc constamment en conflit pour exister, et seuls les corps les plus souples sont en mesure de s’adapter assez rapidement. Comme ce n’est pas une lutte naturelle, l’enjeu n’est pas la nourriture, comme chez Darwin, mais la littérature elle-même, socle premier des idées. Car chaque être organisé s’efforce de propager les siennes et seule la destruction «d’une espèce concurrente» ouvre la possibilité d’installer son récit existentiel «suivant une progression géométrique L’origine des espèces, op. cit., p. 77.[/fn> ». C’est donc sa reproduction qui est mise en péril. Le récit final de Déruchette cependant nous permet au moins d’envisager de nouvelles variantes d’arraisonnement graphique ne passant ni par Lethierry ni par Hérode pour le futur. Plus qu’une transition du second au premier, c’est une un retour vers une matrice de possibilité qu’aura finalement permis Gilliatt.

Pour citer ce document:
Diaz-Brosseau, Jordan. 2016. « Les trajectoires interrompues: Analyse graphique du quadrillage existentiel des "Travailleurs de la mer" ». Dans Imaginaire de l'écrit dans le roman. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 10/2016. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/imaginaire-de-lecrit-dans-le-roman/les-trajectoires-interrompues-analyse-graphique-du>. Consulté le 21 juillet 2017.
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