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La figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart: quand la lecture crée le manque

La figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart: quand la lecture crée le manque

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La figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart: quand la lecture crée le manque

Le XIXe siècle voit l’alphabétisation massive de la population française et la démocratisation du livre. Est-ce pour cette raison que le livre et le lecteur sont des figures centrales dans la littérature de l’époque? Chez Émile Zola, même la courtisane se permet désormais d’exprimer des jugements littéraires:

Elle avait lu dans la journée un roman qui faisait grand bruit, l’histoire d’une fille; et elle se révoltait, elle disait que tout cela était faux, témoignant d’ailleurs une répugnance indignée contre cette littérature immonde, dont la prétention était de rendre la nature; comme si l’on pouvait tout montrer! comme si un roman ne devait pas être écrit pour passer une heure agréable! En matière de livres et de drames, Nana avait des opinions très arrêtées: elle voulait des œuvres tendres et nobles, des choses pour la faire rêver et lui grandir l’âme (Nana, Gallimard, p. 370)

Mais ce n’est pas parce qu’on lit qu’on comprend: les mauvais lecteurs abondent dans l’œuvre zolienne et dans toute la littérature du XIXe: qu’on pense évidemment à madame Bovary, à Louis Lambert et à Raphaël de Valentin chez Balzac, etc. Je me suis intéressé à la figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart parce que le sujet et complexe et pose problème: Zola est un fervent républicain, mais plusieurs de ses personnages républicains sont problématiques: dans le cas qui nous intéresse, ils demeurent toujours des demi-savants parce qu’ils sont de mauvais lecteurs. Il y a lieu d’interroger ce paradoxe, cette contradiction entre Zola chroniqueur et Zola romancier. J’étudierai ici quatre mauvais lecteurs des Rougon-Macquart: Silvère Mouret (La Fortune des Rougon), Serge Mouret (La Faute de l’abbé Mouret), Étienne Lantier (Germinal), et Angélique Rougon (Le Rêve). Il est à noter que je considère le terme « lecture » dans son acception la plus large; j’inclurai dans les lectures des personnages les images qu’ils consomment: gravures, vitraux, images de sainteté, etc.

Dans la première partie du présent travail, je décrirai la figure du mauvais lecteur. Je commencerai par montrer en quoi les quatre personnages étudiés sont des mauvais lecteurs. Puis, je tenterai de faire une typologie du mauvais lecteur, établissant lorsque possible des parallèles ou des différences entre les personnages, en commençant par leur description physique. La question semble anodine, mais la façon dont l’apparence d’un personnage est décrite peut éclairer son rapport à la lecture et au corps. Comment les personnages accèdent-ils au livre et aux lectures pour la première fois? Pourquoi commencent-ils à lire? Que lisent-ils? Quelle est leur formation? Comment lisent-ils (quand, où, dans quelle position corporelle, seuls ou avec d’autres, de façon émotive ou au contraire froide et analytique, etc.)? Dans la deuxième partie du travail, je m’intéresserai au manque créé par la lecture. Je m’intéresserai surtout au manque corporel, qui s’applique à tous ces personnages sauf Étienne. Je montrerai que, si la lecture sert d’exutoire temporaire pour leurs pulsions corporelles, elle stimule celles-ci sans les combler, amplifiant le manque ressenti et ses effets dévastateurs. C’est ici que se pose la question des effets des lectures sur les personnages étudiés.

 

La figure du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart

Le mauvais lecteur

D’entrée de jeu, voyons, voyons en quoi les quatre personnages cités sont de mauvais lecteurs. La tâche est facile pour Silvère et Étienne, parce que Zola ne cesse de parler de leurs « lectures mal digérées » et de leur « demi-instruction », de les décrire comme des « demi-savants », bref de souligner qu’ils n’ont pas compris ce qu’ils lisent:

Et [Silvère] s’enfonça dans l’étude, sans guide, passant des semaines à se creuser la tête pour comprendre les choses les plus simples du monde. Il devint ainsi un de ces ouvriers savants qui savent à peine signer leur nom et qui parlent de l’algèbre comme d’une personne de leur connaissance. Rien ne détraque autant un esprit qu’une pareille instruction, faite à bâtons rompus, ne reposant sur aucune base solide. (211)

Étienne aussi tombe dans « l’étude du goût sans méthode des ignorants affolés de science », qui le laisse sans réelles connaissances: « D’ailleurs, les moyens d’exécution demeuraient obscurs, il préférait croire que les choses iraient très bien, car sa tête se perdait, dès qu’il voulait formuler un programme de reconstruction. » (202) Bref, Silvère et Étienne sont des exemples du « républicain romantique » tel que défini par Zola dans ses chroniques:

Les romantiques sont partis à cheval sur des rêves humanitaires, […] l’égalité et la liberté brillant sur le monde ainsi que des soleils. [...] Rappelez-vous cette période de la République de 48. Tous les essais tentés par elle échouaient, parce que pas un ne posait sur le sol; elle était dévorée par l’humanitairerie, par un socialisme purement spéculatif, la rhétorique romantique et la religiosité des poètes déistes. […] Certes, les mots étaient superbes: la liberté, l’égalité, la fraternité, la vertu, l’honneur, le patriotisme. Mais ce n’était que des mots, et il faut des actes pour les administrer. Imaginez des hommes, […] qui tombent dans un pays dont ils ignorent tout, dont ils veulent tout ignorer, et qui ont l’étrange idée d’y appliquer un régime gouvernemental, purement théorique. [...] La dictature est au bout. (« La République et la littérature », article paru dans Le Messager de l’Europe, avril 1879, cité dans Cnockaert, 2015, p. 108)

Les rapports à la lecture de Silvère et d’Étienne seraient identiques si celui de Silvère n’était pas compliqué par son amour pour Miette, qui fait qu’il la voit jusque dans des lectures, comme les ouvrages politiques et économiques, n’ayant rien à voir avec l’amour:

S’il lisait une histoire romanesque, il épousait Miette au dénouement ou mourait avec elle. S’il lisait, au contraire, quelque pamphlet politique, quelque grave dissertation sur l’économie sociale, livres qu’il préférait aux romans, par ce singulier amour que les demi-savants ont pour les lectures difficiles, il trouvait encore moyen de l’intéresser aux choses mortellement ennuyeuses que souvent il ne parvenait même pas à comprendre; il croyait apprendre la façon d’être bon et aimant pour elle, quand ils seraient mariés. Il la mêlait ainsi à ses songeries les plus creuses. [...] Miette, dans son esprit, devenait nécessaire à l’abolissement du paupérisme et au triomphe définitif de la révolution. (275)

Silvère idéalise son amoureuse, qui devient l’incarnation de ses rêves politiques. Je reviendrai sur les conséquences de son incapacité à faire la distinction entre Miette et la République, à la voir comme une femme et non comme un idéal.

Angélique et Serge, qui partagent beaucoup de traits quant à leur rapport à la lecture, lisent tout aussi mal, même si la narration ne l’affirme pas explicitement. On peut souligner pour commencer qu’ils confondent les genres littéraires. Angélique lit La Légende dorée, un recueil d’hagiographies du XIIIe siècle, comme un roman d’amour ou un conte de fées.

Cependant, les semaines, les mois coulaient. Deux années s’étaient passées, Angélique avait quatorze ans et devenait femme. Quand elle lisait la Légende, ses oreilles bourdonnaient, le sang battait dans les petites veines bleues de ses tempes; et, maintenant, elle se prenait d’une tendresse fraternelle pour les vierges. (66)

Serge érotise fortement les images de la Vierge Marie:

Dès sept ans, il contentait ses besoins de tendresse, en dépensant tous les sous qu’on lui donnait à acheter des images de sainteté, qu’il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais il n’était tenté par les Jésus portant l’agneau, les Christ en croix, les Dieu le Père se penchant avec une grande barbe au bord d’une nuée; il revenait toujours aux tendres images de Marie, à son étroite bouche riante, à ses fines mains tendues. (127)

De manière légèrement différente, Angélique et Serge détournent la production religieuse de sa fonction originale.

Selon Éléonore Reverzy, la lecture d’Angélique est héroïque et non critique. Elle en reste à la lettre, sans interpréter le texte; sa lecture n’est que pur déchiffrement. Elle est d’abord séduite par les images (car l’édition dont elle dispose date de 1549, d’où un texte en moyen français difficile d’accès). Or, le mauvais lecteur est celui qui ne lève pas le voile des analogies et s’arrête aux images, sans percevoir qu’elles cachent autre chose: Angélique ne comprend pas l’allégorie et ne s’intéresse pas aux valeurs morales que personnifient les saintes, même si elle imite leur martyre et pratique avec excès les vertus qu’elles incarnent. (Reverzy, 2004, p. 142, 144) Par exemple, sa charité est problématique, car excessive et uniquement motivée par un mimétisme irréfléchi. Zola parle de son « emportement » (66) et de ses « crises » (130) de charité qui la portent à piller la maison de ses parents et à donner à des indignes, sans discernement. Il y a ici inscription du domaine clinique dans la passion, puisque la charité de la jeune fille relève d’un détraquement mental. De plus, Angélique, malgré son admiration pour Sainte Élisabeth, a des espoirs amoureux très peu humbles: « Il me prendra, et ce sera fait, pour toujours. Nous irons dans un palais dormir sur un lit d’or, incrusté de diamants. » (92-93) C’est en vain que sa mère lui dit qu’une fille de brodeurs ne peut espérer épouser le descendant d’une des plus anciennes familles de la noblesse française, riche de cinquante millions, qu’elle ne doit pas viser si haut: « Malheureuse, quand nous te marierons à quelque pauvre diable, tu te briseras les os, en retombant sur la terre. Le bonheur, pour nous misérables, n’est que dans l’humilité et l’obéissance. » (93)

Angélique rêve moins du Christ que du prince charmant; elle superpose de manière syncrétique leurs deux figures, tout comme les richesses spirituelles deviennent matérielles, économiques (Cnockaert, 2006, p. 154):

Oh! ce que je voudrais, ce que je voudrais, ce serait d’épouser un prince… Un prince que je n’aurais jamais vu, qui viendrait un soir, au jour tombant, me prendre par la main et m’emmener dans un palais… Et ce que je voudrais, ce serait qu’il fût très beau, très riche, oh! le plus beau, le plus riche que la terre eût jamais porté! Des chevaux que j’entendrais hennir sous mes fenêtres, des pierreries dont le flot ruissellerait sur mes genoux, de l’or, une pluie, un déluge d’or, qui tomberait de mes deux mains, dès que je les ouvrirais… (90)

Il n’y a donc aucun désir de transcendance, et La Légende dorée est lue et digérée comme un conte de fées plus que comme un texte mystique, ce qui s’expliquerait par le fait « qu’Angélique déchiffre le texte hagiographique au moyen de ses représentations qui doivent en premier lieu plus à l’iconographie religieuse qu’elle a déjà assidûment fréquentée qu’au texte mystique. » (Cnockaert, 2006, p. 154) En effet, avant de découvrir La Légende, Angélique est obsédée par l’imagerie religieuse: « [Hubertine] la vit s’enfiévrer pour des images, des petites gravures de sainteté, des Jésus qu’elle collectionnait; puis un soir, elle la trouva en pleurs, évanouie, la tête tombée sur la table, la bouche collée aux images » (54-55)

Bref, Angélique s’installe dans la démesure, dans le monde rêvé bien plus que dans la réalité. Elle désymbolise le texte en pratiquant au pied de la lettre. Puisque les saintes sont charitables, elle pense devoir se dépouiller de tous ses biens. Elle finit par imiter jusqu’à la mort l’exemple de sainte Agnès en montant au ciel pour épouser Jésus. La notion de bovarysme s’applique parfaitement dans son cas. Il s’agit d’une «[a]ffection [...] qui consiste à construire sa vision du monde à partir de ses lectures de romans. L’invalidité des univers romanesques à servir de modèles au monde réel entraîne une série de désillusions. Par extension, le terme désigne une pathologie de lecture. » (Christine Montalbetti, La Fiction, Paris, Flammarion, 2001, p. 225) En effet, La Légende dorée est certainement un milieu plus intéressant pour une jeune fille en quête d’amour que la maison des Hubert; pas étonnant qu’Angélique laisse libre cours à son imagination

 

Une typologie du mauvais lecteur

            Je vais maintenant tenter de brosser de façon systématique un portrait des quatre figures de lecteurs étudiées dans ce travail. Cela permettra d’expliquer, au moins partiellement, pourquoi Silvère, Étienne, Angélique et Serge lisent mal.

Description physique des personnages. Il y a peu à dire sur Angélique et Serge. Fait significatif, le corps de Serge n’est pas décrit avant la fin du premier tiers du livre, accentuant son absence de corporéité. (Cnockaert, 2018) Comme nous le verrons, le corps d’Angélique sera transformé par le livre.

Les physiques de Silvère et d’Étienne présentent un mélange de lourdeur et de légèreté, de l’ouvrier et de l’intellectuel, du corps et de l’esprit. Silvère a une face « maigre et allongée » (38), même s’il est « de taille moyenne, légèrement trapu » (39), et qu’« [a]u bout de ses bras trop développés, des mains d’ouvrier, que le travail avait déjà durcies, s’emmanchaient solidement; ses pieds, chaussés de gros souliers lacés, paraissaient forts, carrés du bout. » (Ibid.) On retrouve dans son visage à la fois la ligne droite et la courbe, « le front montueux, les arcades sourcilières proéminentes, le nez en bec d’aigle, le menton fait d’un large méplat, les joues accusant les pommettes et coupées de plans fuyants » (38) et « certaines mollesses charmantes, [...] certains coins de la physionomie restés vagues et enfantins. » (Ibid.) Le visage est donc marqué par deux forces allant dans des directions opposées: la première, verticale, va vers le haut, et montre le désir d’élévation « vers les hautes sphères de la pensée et de l’intellection » (Cnockaert, 2015, p. 108); la seconde, courbe, tend vers le bas et illustre « le poids du travail manuel et l’avilissement de l’état d’ouvrier ». (Ibid.) Zola décrit la « révolte sourde » qu’on voit dans ses yeux « contre l’abrutissement du métier manuel qui commençait à le courber vers la terre ». (39)

Cette coexistence de forces contradictoires, la cassure du corps et la volonté de se tenir droit, déterminent la dualité du personnage. Le portrait décrit la volonté extrême d’un jeune homme désirant s’évader d’un esclavage héréditaire et du milieu qui l’a physiquement et socialement forgé. (Cnockaert, 2015, p. 108)

Bref, le physique de Silvère peut contribuer à expliquer qu’il ne sera plus qu’un demi-savant malgré sa soif d’apprentissage: « Ce devait être une nature intelligente noyée au fond de la pesanteur de sa race et de sa classe, un de ces esprits tendres et exquis logés en pleine chair, et qui souffrent de ne pouvoir sortir rayonnants de leur épaisse enveloppe. » (39)

Si l’aspect physique d’Étienne est peu décrit, les rares indices dont on dispose montrent qu’il est tout en contrastes, un mélange de corps et d’esprit, comme Silvère. « Les flammes l’éclairaient, il devait avoir vingt et un ans, très brun, joli homme, l’air fort malgré ses membres menus. » (30) « Sa petite taille lui permettait de se glisser partout, et ses bras avaient beau être fins et blancs comme ceux d'une femme, ils paraissaient en fer sous la peau délicate, tellement ils menaient rudement la besogne. » (172) Étienne a à la fois la délicatesse associée à la femme (membres menus, bras fins et blancs, petite taille, peau délicate) et la force associée à l’ouvrier (bras qui paraissent en fer).

L’accès au livre. Étienne reçoit des livres et des journaux par correspondance, et se fait prêter des livres par Souvarine. (201-202) Silvère a trouvé Rousseau chez un fripier, « au milieu de vieilles serrures »; il se plonge dans la lecture « de tous les bouquins dépareillés qu’il trouvait chez les brocanteurs du faubourg ». L’acquisition du livre se fait sans plan ni système: il les prend au hasard. (274) Ceux-ci ne viennent pas d’une bibliothèque ou d’une librairie, mais de commerces ouvriers; impossible de se constituer ainsi une bibliothèque organisée ou complète. Un mode d’acquisition aussi aléatoire ne peut permettre une maîtrise intellectuelle des sujets abordés; il produit au mieux un demi-savoir mal digéré. L’acquisition du livre se fait également par hasard chez Angélique, qui trouve La Légende dorée, couverte de poussière, parmi des outils de brodeurs hors d’usage, et ne lit plus rien d’autre. (56-58) En revanche, l’accès au livre de Serge passe par la religion et son éducation de séminariste. Il est le seul personnage étudié dont l’accès au livre a été encadré par une institution. Sa lecture n’en sera pas moins problématique, puisque que Zola s’oppose à l’institution en question et à l’enseignement qu’elle propose: « Il a poussé dans la bêtise et dans l’ignorance. La serpe cléricale en a fait un tronc séché sans branches et sans feuilles. » (BnF, NAF 10294, f. 2)

Les raisons derrière la lecture. Nous l’avons vu, c’est par hasard qu’Angélique commence à se passionner pour la lecture: elle trouve La Légende dorée dans sa maison, et les images attirent sa curiosité. Serge lit dans le cadre de ses études au séminaire, et il s’intéresse plus particulièrement aux ouvrages qui l’aident à combler son besoin d’amour. Par exemple, « Seule, l’Écriture sainte le passionnait. Il y trouvait le savoir désirable, une histoire d’amour infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne volonté. » (146)

Étienne, lui, lit pour des raisons totalement différentes: il a une conscience instinctive de l’injustice sociale qu’il subit et une honte de son ignorance. Comme l’écrit Clélia Anfray, « l’homme du peuple cherche à comprendre le monde qui l’entoure en s’ouvrant à lui »; il « choisit de bouleverser son horizon d’attente, de libérer ses préjugés, pour s’ouvrir à de nouvelles perspectives et renouveler sa perception du monde. » (2010, p. 70) Silvère commence à lire pour des raisons semblables: « En peu de temps, il devint un excellent ouvrier. Mais il se sentait des ambitions plus hautes. » (210) Lui aussi éprouve une soif de connaissance, la volonté de se s’éloigner de sa condition d’ouvrier inculte.

Le choix de lectures. Étienne lit « l’Hygiène du mineur, où un docteur belge avait résumé les maux dont se meurt le peuple des houillères »; « des traités d’économie politique d’une aridité technique incompréhensible »; « des brochures anarchistes qui le bouleversaient »; « d’anciens numéros de journaux qu’il gardait ensuite comme des arguments irréfutables, dans des discussions possibles »; « l’ouvrage sur les Sociétés coopératives » (201-202). Silvère dévore « un volume de Rousseau » (212); « quelque pamphlet politique, quelque grave dissertation sur l’économie sociale »; mais aussi des romans amoureux. (275) Il y a donc une forte similitude entre les deux à cet égard. Comme l’écrit Clélia Anfray: « Ces lecteurs populaires préfèrent aux romans les ouvrages philosophiques, économiques et politiques, non plus les textes célébrant un monde idéalisé, mais les livres aux prises avec la réalité. » (2010, p. 70) Silvère lit des romans, mais prise surtout ses lectures politico-économiques. Son drame est qu’il lit tout de la même façon: les romans osés qu’il lit viennent faire écran sur ses lectures économiques et politiques; c’est pourquoi il voit Miette partout.

Serge lit des « livres de dévotion à la Vierge »; « l’Office de la Vierge »; « l’Écriture sainte »; L’Imitation de Jésus-Christ; etc. Il se montre sélectif dans ses lectures:

Le mépris de la science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder l’humilité de sa foi. Plus tard, en théologie, il ne suivait plus le cours d’Histoire ecclésiastique, de Rorbacher, que par soumission; il allait jusqu’aux arguments de Gousset, jusqu’à l’Instruction théologique, de Bouvier, sans oser toucher à Bellarmin, à Liguori, à Suarez, à saint Thomas d’Aquin. Seule, l’Écriture sainte le passionnait. Il y trouvait le savoir désirable, une histoire d’amour infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne volonté. (146)

Il aspire donc à une foi irréfléchie, intime et personnelle, toute en émotion.

Angélique, on l’a vu, ne lit que La Légende dorée; elle se désintéresse de toutes ses autres lectures après l’avoir découverte. La jeune fille sera particulièrement marquée par

le goût de la torture, de la mort, le sadisme des violences imposées à la fragilité et à la beauté du corps féminin, la jouissance bizarre de l’hagiographe à raconter les seins coupés ou brûlés, le sadomasochisme de la flagellation, le désir de la mortification, la haine du corps et la peur de la femme. (Mitterand, 1990, p. 106)

Elle retient beaucoup moins les épisodes de tendresse; la caresse la marque moins que la douleur. La torture représente un contact direct et brutal au corps, ce qui le réveille.

La formation des personnages. Dans tous les cas, les personnages commencent à lire avec une préparation inadéquate. Silvère et Étienne n’ont pas une formation scolaire suffisante; Zola ne cesse d’insister sur leur ignorance, comme nous l’avons vu ci-haut.

Le problème d’Angélique, Serge et Silvère est qu’ils n’ont jamais fait l’apprentissage du corps. Le cas de Silvère est particulier, parce qu’il était en train de faire cet apprentissage avant que ses lectures ne viennent faire écran entre lui et le corps de son amoureuse, Miette, autrement dit avant que le corpus ne tue le corps. Serge, lui, a reçu une formation au séminaire; forcément, on ne lui a jamais parlé de son corps. L’ignorance d’Angélique est double. D’abord, elle n’a pas accès à une grande culture livresque:

Hubertine s’était chargée de compléter l’instruction d’Angélique. D’ailleurs, elle pratiquait cette opinion ancienne qu’une femme en sait assez long, quand elle met l’orthographe et qu’elle connaît les quatre règles. […] Angélique ne se passionna guère que pour la lecture; malgré les dictées, tirées d’un choix classique, elle n’arriva jamais à orthographier correctement une page […] Pour le reste, la géographie, l’histoire, le calcul, son ignorance demeura complète. À quoi bon la science? C’était bien inutile. (53)

Lorsqu’elle découvre La Légende, Angélique perd tout intérêt pour ses autres lectures, déjà peu nombreuses: « Ses quelques livres classiques, si secs et si froids, n’existaient plus. » (58) C’est une lectrice inexpérimentée dont le corpus demeure très limité, ce qui explique peut-être son incapacité à détecter et comprendre l’allégorie. Mais, surtout, comme Serge, son éducation ne lui a jamais parlé du corps. Ne vit-elle pas dans une famille dévote, à l’ombre d’une cathédrale? Son esprit est forgé par le miracle; elle a grandi dans un conte, à un point tel qu’elle ignore les réalités les plus élémentaires de la vie:

- Le mal, le mal… »

Angélique articulait lentement ce mot, pour en pénétrer le sens. Et, dans ses yeux purs, c’était la même surprise innocente. Le mal, elle le connaissait bien, la Légende le lui avait assez montré. N’était-ce pas le diable, le mal? et n’avait-elle pas vu le diable toujours renaissant, mais toujours vaincu? À chaque bataille, il restait par terre, roué de coups, pitoyable.

« Le mal, ah! mère, si vous saviez comme je m’en moque!… On n’a qu’à se vaincre, et l’on vit heureux. »

Hubertine eut un geste d’inquiétude chagrine.

« Tu me ferais repentir de t’avoir élevée dans cette maison, seule avec nous, à l’écart de tous, ignorante à ce point de l’existence… Quel paradis rêves-tu donc? comment t’imagines-tu le monde? » (91-92)

L’ignorance du monde fait d’elle une mauvaise lectrice des livres et de la vie.

Bref, l’éducation de Serge et d’Angélique assure que le corps reviendra avec d’autant plus de force qu’il a été fortement refoulé, que le corpus a tenté de le tuer.

La façon dont lisent les personnages: heure, lieu, dans la solitude ou avec d’autres, position du corps, de façon analytique ou émotive. Ici, de fortes ressemblances unissent les quatre lecteurs étudiés. On peut présumer que Silvère, Angélique et Étienne lisent la nuit, puisqu’ils travaillent toute la journée. Zola l’affirme explicitement pour Silvère (274); au chapitre XI du Rêve, Angélique relit La Légende dorée chaque soir avant de se coucher. (274) Serge lit le jour pendant la messe et en se promenant, il lisait le matin au séminaire, mais il aime particulièrement l’Église le soir: « Sa messe du matin ne lui avait jamais donné les délices surhumaines de ses prières du soir. » (126)

La lecture se fait généralement dans des lieux intimes; elle est rarement publique, même si Angélique lit parfois La Légende à ses parents, et que Serge lit l’Évangile pendant la messe et lit en se promenant aux Artaud. En effet, Silvère lit dans le réduit où il dort, plaçant une lampe au chevet de son lit de sangles; Angélique lit également dans sa chambre, avant de se coucher. Serge aime regarder la Vierge sur l’autel. À de rares exceptions près, la lecture est donc solitaire. Le fait de lire au lit ne peut être anodin sur le plan des effets, puisqu’il porte aux rêveries fortement teintées d’érotisme.

La position du corps n’est pas facile à déterminer. Serge est souvent agenouillé. On peut présumer qu’Angélique et Silvère lisent allongés dans leurs lits.

Enfin, la lecture est très émotive, elle bouleverse le lecteur et provoque un émoi érotique chez lui. Pour Silvère, ce sont des « [n]uits de lectures fiévreuses […] nuits pleines, en somme, d’un voluptueux énervement, dont il jouissait jusqu’au jour, comme d’une ivresse défendue » (275); Étienne éprouve des « satisfactions d’amour-propre délicieuses, il se grisa de ces premières jouissances de la popularité » (209). Dans les deux cas, la lecture est assimilée à une masturbation intellectuelle. Serge regarde la Vierge « les lèvres balbutiantes » (126); nous avons vu que depuis sa puberté Angélique a les oreilles qui bourdonnent, le sang qui bat fort dans ses veines, et se prend d’une tendresse fraternelle pour les vierges. Comme nous le verrons, la lecture ne fait pas que procurer du plaisir: elle transforme le lecteur et sa perception du réel, et crée le manque.

Évidemment, comme nous sommes dans l’œuvre de Zola, on ne pourrait passer sous silence un autre facteur qui contribue à la mauvaise lecture: l’hérédité. Silvère, par exemple, est « prédisposé à l’amour de l’utopie par certaines influences héréditaires; chez lui, les troubles nerveux de sa grand-mère tournaient à l’enthousiasme chronique, à des élans vers tout ce qui était grandiose et impossible. » (275-276)

 

Le manque créé par la lecture

La lecture comme exutoire temporaire

Ce phénomène est particulièrement clair chez Serge et Angélique, même si je viens de montrer que la lecture provoque des jouissances énormes chez chacun des personnages étudiés. Elle permet de contrôler les désirs du corps tout en les comblant de façon non transgressive. Serge tente depuis son jeune âge d’utiliser la religion et les lectures qui l’accompagnent pour contrôler et assouvir ses désirs physiques:

Il se rappelait qu’à huit ans il pleurait d’amour, dans les coins; il ne savait pas qui il aimait; il pleurait parce qu’il aimait quelqu’un, bien loin. Toujours il était resté attendri. Plus tard, il avait voulu être prêtre, pour satisfaire ce besoin d’affection surhumaine qui faisait son seul tourment. Il ne voyait pas où aimer davantage. Il contentait là son être, ses prédispositions de race, ses rêves d’adolescent, ses premiers désirs d’homme. (64)

Les images et textes qu’il consomme lui permettent en effet d’assouvir ses désirs charnels: « D’ordinaire, il quittait l’autel, la chair sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. » (138). La référence à la chair n’est pas innocente: elle montre que ses lectures sont loin de répondre uniquement aux besoins de son esprit et de son âme. Au sortir de la prière, il est décrit comme un personnage qui vient d’avoir une relation sexuelle.

On assiste à une dynamique similaire chez Angélique. Avant même sa découverte de La Légende dorée, c’est l’imagerie religieuse (statues de la cathédrale, images de sainteté) qui a accompagné et stimulé ses désirs d’amour physique:

Plusieurs fois, [Hubertine] l’avait surprise à se baiser les mains. Elle la vit s’enfiévrer pour des images, des petites gravures de sainteté, des Jésus qu’elle collectionnait; puis, un soir, elle la trouva en pleurs, évanouie, la tête tombée sur la table, la bouche collée aux images. Ce fut encore une terrible scène, lorsqu’elle les confisqua, des cris, des larmes, comme si on lui arrachait la peau. Et, dès lors, elle la tint sévèrement, ne toléra plus ses abandons, l’accablant de travail, faisant le silence et le froid autour d’elle, dès qu’elle la sentait s’énerver, les yeux fous, les joues brûlantes. (54-55)

Le vocabulaire employé est très parlant. L’extase religieuse et sexuelle se confondent: « baiser », « s’enfiévrer », « évanouie », « abandons », « fous », « brûlantes »;  Zola convoque de nombreuses parties du corps en les érotisant: « les mains », « la bouche collée », « la peau », « les yeux fous, les joues brillantes ».

On observe ici un paradoxe. D’une part, La Légende apprend à Angélique à contrôler ses pulsions pubertaires: « Un soir qu’elle se baisait les mains, ainsi qu’elle en prenait parfois encore le plaisir, elle devint brusquement très rouge et se tourna, confuse, bien qu’elle fût seule, ayant compris que la sainte l’avait vue. Agnès était la gardienne de son corps. » (70) Les saintes (des images mentales qu’elle a créées) lui permettent donc de réprimer le désir qu’elle éprouve pour Félicien. Mais, d’autre part, sa lecture stimule ces mêmes pulsions, comme nous l’avons vu. Elle a donc pour double effet de stimuler ses émois pubertaires et de renforcer sa volonté de demeurer vierge: « Ainsi la légende est-elle tantôt la projection du désir et son aliment, tantôt sa répression, tantôt les deux simultanément. » (Millet: 259)

Une remarque s’impose ici. Serge et Angélique sont placés dans un cadre socialement acceptable et accepté, qui les libère de toute honte par rapport à leurs délires et ébats mystiques. (Cnockaert, 2003, p. 134) En effet, les deux peuvent prétendre que leurs désirs et leurs rêves ne sortent pas du religieux et du sacré. Mais, surtout, Serge et Angélique effectuent un transfert du charnel au mystique, « du corps en corps de langage par le biais du fantasme. » (Ibid., p. 134) Ceci explique la forte charge érotique conférée à des images mystiques. Serge consomme les images de sainteté de la même façon qu’Angélique:

Dès sept ans, il contentait ses besoins de tendresse, en dépensant tous les sous qu’on lui donnait à acheter des images de sainteté, qu’il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais il n’était tenté par les Jésus portant l’agneau, les Christ en croix, les Dieu le Père se penchant avec une grande barbe au bord d’une nuée; il revenait toujours aux tendres images de Marie, à son étroite bouche riante, à ses fines mains tendues. Peu à peu, il les avait toutes collectionnées: Marie entre un lis et une quenouille, Marie portant l’enfant comme une grande sœur, Marie couronnée de roses, Marie couronnée d’étoiles. C’était pour lui une famille de belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grâce, le même air de bonté, le même visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que, malgré leur nom de mère de Dieu, il n’avait point peur d’elles comme des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son âge, être les petites filles qu’il aurait voulu rencontrer, les petites filles du ciel avec lesquelles les petits garçons morts à sept ans doivent jouer éternellement, dans un coin du paradis. (je souligne) (127-128)

Les images de sainteté qui stimulent les désirs de nos personnages montrent toujours des personnages jeunes, beaux, et de sexe opposé au leur. C’est donc dire que leur valeur religieuse n’a guère d’importance à leurs yeux; si elle en avait, Serge pourrait très bien se contenter d’images représentant des figures masculines.

Cette volonté de transfert explique aussi un étonnant mélange des genres, l’utilisation d’images de l’union sexuelle et de l’amour charnel pour désigner le « mariage » mystique:

Alors, je monterai à vos lèvres, ainsi qu’une flamme subtile; j’entrerai en vous, par votre bouche entr’ouverte, et les noces s’accompliront, pendant que les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge, s’aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa blancheur vierge! Avoir tout l’amour, couché sur des ailes de cygne, dans une nuée de pureté, aux bras d’une maîtresse de lumière dont les caresses sont des jouissances d’âme! Perfection, rêve surhumain, désir dont mes os craquent, délices qui me mettent au ciel! Ô Marie, Vase d’élection, châtrez en moi l’humanité, faites-moi eunuque parmi les hommes, afin de me livrer sans peur le trésor de votre virginité! (je souligne) (La Faute de l’abbé Mouret, p. 161)

Cette phrase de Jean-Louis Cabanès à propos du Rêve s’applique tout aussi bien à La Faute de l’abbé Mouret: « Le texte a beau faire intervenir le miraculeux, invoquer la pureté, tout parle ici le langage du désir. » (Cabanès, 202, p. 45)

 

La lecture comme créatrice de manque

Dans tous les cas, si la lecture permet à court terme de combler les pulsions sexuelles, elle ne peut évidemment les satisfaire à long terme. En effet, on ne peut répondre aux besoins du corps sans passer par le corps. En particulier, Serge et Angélique se mentent à eux-mêmes, prétendent qu’ils sont capables de faire disparaître leurs désirs charnels. Colette Becker souligne que la dévotion de Serge à Marie est une tentative de tromper ses sens, que son mysticisme n’est que l’expression d’une sensualité qui s’ignore. La proximité constante du corps rend impossible de l’ignorer:

Les extases de Serge et celles d’Angélique révèlent que l’entreprise d’ascétisme se condamne elle-même, en ce que son discours contre la vie charnelle se déploie à l’ombre même de ce désir de la chair tant décrié. Et le rêve d’une chair souffrante est l’exutoire pauvre de la position de martyr que réclament tout autant Serge qu’Angélique: plus la répression est grande, plus la douleur est intense et plus l’espoir d’une félicité, d’une jouissance, est assuré. (Cnockaert, 2003, p. 131)

En effet, Serge et Angélique rêvent d’anéantir leur chair. Serge « fermait la porte de ses sens, cherchait à s’affranchir des nécessités du corps, n’était plus qu’une âme ravie par la contemplation. » (63) Pour lui, un moyen d’éliminer le corps est de le faire souffrir: « Il jeûnait, il se mortifiait, pour lui faire l’offrande de sa chair meurtrie. » (131) Après la rencontre d’Albine et la crise qui en résulte, le besoin se fait plus pressant:

[F]aites que je redevienne enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j’aie cinq ans. Prenez mes sens, prenez ma virilité. Qu’un miracle emporte tout l’homme qui a grandi en moi. Vous régnez au ciel, rien ne vous est plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force, que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre consentement. (159-160)

Même chose chez Angélique: « Il semblait qu’elle était heureuse de se lasser, qu’elle avait le besoin de briser son corps, voulant être calme. » (222-223) On remarque la violence du vocabulaire employé: « chair meurtrie », « foudroyer », « briser son corps ». Douleur et plaisir sont ici synonymes; l’un ne vient pas sans l’autre.

En effet, la mortification peut créer un plaisir. Serge éprouve une grande jouissance en faisant souffrir son corps, ce qui explique sa volonté de rester longtemps agenouillé. « Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la dalle, devenaient tellement douloureux, qu’il éprouvait peu à peu un évanouissement de tout son être, une extase dans laquelle il se voyait grand conquérant, maître d’un empire immense [...] » (140) On voit ainsi que

[...] les comportements corporels et spirituels s’épaulent et se renforcent l’un l’autre. Sur le mode autant de la douleur que de la jouissance (les deux étant ici synonymes), Serge se délecte d’une volupté exquise. Aussi, force est d’admettre que le roman, bien qu’il présente le corps par la négative (souffrance, rejet, reste, dissolution), n’en camoufle pas moins les délices dont il est le réceptacle et le bénéficiaire. (Cnockaert, 2018)

 Il s’agit maintenant de voir de plus près le manque que ressent chacun des quatre personnages étudiés. Chez Serge, la lecture contribue à amplifier ses désirs, à augmenter son besoin refoulé et inconscient d’avoir une relation sexuelle avec une femme. D’où le manque, évidemment, parce qu’il est prêtre et qu’il ne peut satisfaire son besoin physique qu’au prix d’une énorme transgression. La façon dont lui et Albine lisent les Amours sculptés et peints du Paradou est éloquente:

Serge prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s’imaginait être né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de plâtre, culbutés au bord de l’alcôve, l’égayèrent au point qu’il monta sur une chaise pour attacher la ceinture d’Albine au cou du plus petit d’entre eux, un bout d’homme, le derrière en l’air, la tête en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu’il ressemblait à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de pitié:

- Non, non, détache-le… Ça l’empêche de voler.

Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes, qui occupèrent vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à quels jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé d’Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les deux. Albine donnait des explications.

- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu’en arrivant ici, j’ai pu distinguer encore une dame couchée. Mais, depuis le temps, elle s’en est allée.

Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d’impur leur vînt de ces jolies indécences de boudoir. Les peintures, qui s’émiettaient comme un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient assez mortes pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait s’être complu l’ancien amour dont l’alcôve gardait la lointaine odeur, avaient disparu, mangés par le grand air; si bien que la chambre, ainsi que le parc, était naturellement redevenue vierge, sous la gloire tranquille du soleil.

- Bah! ce sont des gamins qui s’amusent, dit Serge, en redescendant de la table… Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi? (211-212)

Ils se turent. De la peinture déteinte, mangée par le temps, se levait une scène qu’ils n’avaient point encore aperçue. C’était une résurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une image ravivée, dont les détails semblaient reparaître un à un, dans la chaleur de l’été. La femme couchée se renversait sous l’étreinte d’un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras rejetés, le torse abandonné, la taille roulante de cette grande fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchées par de petits Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse à la couche de nouvelles poignées de roses. On distinguait aussi l’effort du faune, sa poitrine soufflante qui s’abattait. Puis, à l’autre bout, il n’y avait plus que les deux pieds de la femme, lancés en l’air, s’envolant comme deux colombes roses.

- Non, répéta Albine, elle ne me ressemble pas… Elle est laide.

Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant l’air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu’à l’épaule, pour montrer qu’elle avait le bras plus blanc. Et ils se turent une seconde fois, revenant à la peinture, ayant sur les lèvres des questions qu’ils ne voulaient pas se faire. Les larges yeux bleus d’Albine se posèrent un instant sur les yeux gris de Serge, où luisait une flamme.

- Tu as donc repeint toute la chambre? s’écria-t-elle, en sautant de la table. On dirait que ce monde-là se réveille.

Ils se mirent à rire, mais d’un rire inquiet, avec des coups d’œil jetés aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudités étalant des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade, s’étonnant à chaque panneau, s’appelant pour se montrer des membres de personnages qui n’étaient certainement pas là le mois passé. C’étaient des reins souples pliés sur des bras nerveux, des jambes se dessinant jusqu’aux hanches, des femmes reparues dans des embrassades d’hommes, dont les mains élargies ne serraient auparavant que le vide. Les Amours de plâtre de l’alcôve semblaient eux-mêmes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne parlait plus d’enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des hypothèses à voix haute. Ils devenaient graves, ils s’attardaient devant les scènes, souhaitant que la peinture retrouvât d’un coup tout son éclat, alanguis et troublés davantage par les derniers voiles qui cachaient les crudités des tableaux. Ces revenants de la volupté achevaient de leur apprendre la science d’aimer. (259-261)

J’ai longuement cité ces deux passages parce que la comparaison est éloquente. Initialement, les images érotiques ne sont pas comprises, et les protagonistes les abordent de façon tout à fait ludique. S’ils sont vaguement inquiets et fâchés de ne pas tout comprendre, ils ne sont pas troublés, comme le prouve la rapidité avec laquelle ils cessent de s’y intéresser: « Bah! ce sont des gamins qui s’amusent, dit Serge, en redescendant de la table… Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi? » Dans le second extrait, les images ont changé à leurs yeux: « Tu as donc repeint toute la chambre? », demande Albine. Elles sont désormais troublantes, car elles leur parlent de ce qu’ils sont en train d’apprendre mais ne connaissent pas encore; l’art achève leur éducation. Le corps a réinvesti et reconquis les images. En effet, les peintures sont d’abord « assez mortes » pour qu’on ne voie plus que les genoux et les coudes des corps; puis émergent les « reins souples pliés sur des bras nerveux », les « jambes se dessinant jusqu’aux hanches », les « bras rejetés », le « torse abandonné », la « taille roulante », la « poitrine soufflante »,  etc. Bref, les peintures et sculptures du Paradou montrant des « membres de personnages qui n’étaient certainement pas là le mois passé » symbolisent le passage de l’enfance au moment liminaire qu’est l’adolescence. Le masque de l’ignorance et de l’enfance est tombé; les yeux de Serge et Albine sont maintenant ouverts pour voir le désir qu’ils ressentent et le manque qu’ils doivent ainsi combler.

La lecture d’Angélique stimule son désir de vivre l’amour charnel avec un homme, d’autant qu’au début du roman elle n’a pas l’intention de finir comme les saintes; elle s’éprend de Félicien parce qu’il ressemble au saint Georges de La Légende (et à Jésus). Le problème est que cet amour est impossible, car le père de Félicien s’y oppose; il ne sera possible qu’au prix d’un miracle, la résurrection d’Angélique, miracle fragile et éphémère parce que la jeune fille meurt dès le premier baiser. On pourrait voir sa mort comme un choix qu’elle fait: elle se sacrifie et renonce avec bonheur au mariage et à la maternité dont elle avait initialement envie pour demeurer « pure ». Le corpus l’a finalement convaincue de nier le corps, ce qu’elle ne peut faire qu’en mourant, en abandonnant son enveloppe corporelle.

Comme Angélique, Silvère est plongé en plein rêve par le livre. Ses lectures mal digérées lui font fantasmer une République parfaite, idéale. Tant qu’elle n’existera pas, il y aura manque. Il a maintenant envie de se battre pour son idéal politique. Cependant, son engagement dans la bande républicaine n’assouvira pas réellement son besoin de combattre. « Grisé », il attaque un gendarme dont il crève l’œil; cet événement le trouble, le « dégrise » immédiatement: « Il regarda ses mains, il lâcha la carabine; puis il sortit en courant, la tête perdue, secouant les doigts. » (235) Cet acte de violence ne lui a donné aucune satisfaction, et, de surcroît, elle sera à l’origine de sa mort, puisque le gendarme se vengera en l’exécutant. La lecture crée aussi le manque pour Miette puisqu’elle est maintenant un idéal plutôt qu’une femme, ce qui fait que Silvère lui refuse la relation sexuelle qu’elle souhaite. Il créé le manque chez elle en refusant de lui donner ce qui ferait d’elle une femme « complète »:

Miette ne se défendait plus. C’était elle, maintenant, qui collait sa bouche sur celle de Silvère, qui cherchait avec une muette ardeur, cette joie dont elle n’avait pu d’abord supporter l’amère cuisson. Le rêve d’une mort prochaine l’avait enfiévrée; elle ne se sentait plus rougir, elle s’attachait à son amant, elle semblait vouloir épuiser, avant de se coucher dans la terre, ces voluptés nouvelles, dans lesquelles elle venait à peine de tremper les lèvres, et dont elle s’irritait de ne pas pénétrer sur-le-champ tout le poignant inconnu. Au-delà du baiser, elle devinait autre chose qui l’épouvantait et l’attirait, dans le vertige de ses sens éveillés. Et elle s’abandonnait; elle eût supplié Silvère de déchirer le voile, avec l’impudique naïveté des vierges. Lui, fou de la caresse qu’elle lui donnait, empli d’un bonheur parfait, sans force, sans autres désirs, ne paraissait pas même croire à des voluptés plus grandes. [...]

« Je ne veux pas mourir sans que tu m’aimes, murmura-t-elle; je veux que tu m’aimes encore davantage… »

[...] Elle eût, dans son innocence, frappé du pied comme un enfant auquel on refuse un jouet.

« Je t’aime, je t’aime », répétait Silvère défaillant. (253)

            Remarquons la reprise de plusieurs mots utilisés pour désigner les extases religieuses d’Angélique et de Serge: « enfiévrée », « fou », « baiser », etc.

Enfin, les lectures mal digérées d’Étienne lui donnent de l’orgueil, l’envie de se distinguer des autres:

Dès lors, il s’opéra chez Étienne une transformation lente. Des instincts de coquetterie et de bien-être, endormis dans sa pauvreté, se révélèrent, lui firent acheter des vêtements de drap. Il se paya une paire de bottes fines, et du coup il passa chef, tout le coron se groupa autour de lui. Ce furent des satisfactions d’amour-propre délicieuses, il se grisa de ces premières jouissances de la popularité: être à la tête des autres, commander, lui si jeune et qui la veille encore était un manœuvre, l’emplissait d’orgueil, agrandissait son rêve d’une révolution prochaine, où il jouerait un rôle. Son visage changea, il devint grave, il s’écouta parler; tandis que son ambition naissante enfiévrait ses théories et le poussait aux idées de bataille. (209)

En se sentant devenir moins ignorant, il devient orgueilleux; il se sent désormais supérieur aux autres mineurs et veut en faire la preuve publiquement. La lecture a donc un effet paradoxal sur lui: tout en lisant sur l’égalité, il développe le besoin de s’élever au-dessus des autres mineurs. Son rêve collectif de justice cède rapidement la place à un rêve individuel de prestige et de pouvoir. Il y aura donc manque quand son autorité sera questionnée et qu’il tombera en disgrâce. On peut présumer que cette recherche de prestige s’adresse aussi à Catherine. Il est peut-être significatif qu’Étienne commence à lire après avoir emménagé chez les Maheu, où il vit dans une intimité constante avec l’objet de son désir. On remarque que, comme elle le fait pour les autres lecteurs étudiés ici, la lecture « enfièvre » Étienne.

On en arrive à la question des pouvoir du livre. Selon plusieurs penseurs, l’écriture permet le pouvoir, voire la domination (Lévi-Strauss, 1955, p. 350-351; Goody, 1979, p. 252-253) Roger Chartier montre que la domination masculine était permise par un système pédagogique qui n’enseignait qu’aux hommes la lecture, soulignant l’« opposition  entre  le  pouvoir  masculin, qui est à  la  fois  pouvoir  sur  l’écriture  et  pouvoir de l’écriture, et l’infériorité féminine traduite et renforcée par le seul apprentissage de la lecture » (2001, p. 784) Or, si les fils du coron lisent et écrivent « comme des professeurs » (205), Étienne est un des rares personnages du roman à écrire: la Maheude et ses voisines lui font écrire leurs lettres; secrétaire de l’association syndicale, il touche des appointements pour ses écritures. (209) S’il dissémine son message politique de façon orale, c’est sans doute en grande partie parce que c’est le seul moyen de rejoindre tout le monde, puisque les pères savent seulement signer leur nom, et les grands-pères ne savent même pas faire cela. (205) Bref, l’appropriation, aussi déficiente soit-elle, du texte écrit par Étienne change ses relations avec les autres habitants du coron, lui confère le pouvoir, sinon la domination:

Sur les moyens d’exécution, il se montrait plus vague, mêlant ses lectures, ne craignant pas, devant des ignorants, de se lancer dans des explications où il se perdait lui-même. [...] Et les Maheu avaient l’air de comprendre, approuvaient, acceptaient les solutions miraculeuses, avec la foi aveugle des nouveaux croyants, pareils à ces chrétiens des premiers temps de l’Église, qui attendaient la venue d’une société parfaite, sur le fumier du monde antique. (207-208)

Remarquons la référence aux débuts du christianisme, qu’on retrouve aussi dans Le Rêve: « Il faut donc faire d’Angélique une chrétienne primitive s’abandonnant aux mains de Dieu, disant que sans lui elle ne serait rien, ayant la foi, la croyance des premiers siècles. » (BnF, NAF 10324, f. 191-192) Le livre a de la puissance quand il est reçu par un public naïf et ignorant. Les Maheu, qui ne lisent pas, n’ont pas de choix que d’écouter Étienne avec admiration. Comment pourraient-ils le contredire, alors qu’ils en connaissent encore moins que lui? Soulignons également que, chez Zola, le peuple a une fois presque aveugle en tout ce qui est écrit. (Anfray, 2010, p. 71) Bref, c’est le livre qui permet à Étienne d’avoir l’oreille des mineurs et de devenir leur tête pensante.

En revanche, le livre ne fait pas de Silvère un dominant; son oncle Antoine, le faux républicain, l’opportuniste qui a « une façon intéressée de considérer le triomphe de la république, comme une ère d’heureuse fainéantise et de mangeailles sans fin » (213), profite de ses idéaux pour le manipuler; sa lecture ne génère pas de puissance, elle est détournée au profit de la puissance et de l’intérêt d’un autre:

D’une douceur d’enfant, il eut des haines politiques farouches. Lui qui n’aurait pas écrasé une mouche, il parlait à toute heure de prendre les armes. La liberté fut sa passion, une passion irraisonnée, absolue, dans laquelle il mit toutes les fièvres de son sang. Aveuglé d’enthousiasme, à la fois trop ignorant et trop instruit pour être tolérant, il ne voulut pas compter avec les hommes; il lui fallait un gouvernement idéal d’entière justice et d’entière liberté. Ce fut à cette époque que son oncle Macquart songea à le jeter sur les Rougon. Il se disait que ce jeune fou ferait une terrible besogne, s’il parvenait à l’exaspérer convenablement. Ce calcul ne manquait pas d’une certaine finesse. (Ibid.)

Comment expliquer cette différence entre Silvère et Étienne? Sans donner de réponse définitive, on peut postuler qu’une partie de l’écart vient du fait qu’Étienne a un réseau social nettement plus étendu que Silvère, qui fréquente essentiellement trois personnes: son amoureuse, Miette, sa grand-mère fêlée, Adélaïde, et son méchant oncle, Antoine. Difficile pour lui de trouver un groupe à diriger. Il rejoint la milice républicaine trop peu de temps avant sa mort pour y gagner de l’influence.

Le cas d’Angélique montre particulièrement bien que l’écrit a des effets sur le corps. Michel de Certeau parle de « l’écriture d’un texte sur les corps ». (1990, p. 210) La jeune fille est effectivement transformée physiquement par sa lecture de La Légende dorée. Fille adoptive de modestes brodeurs, elle épouse le descendant d’une famille appartenant à la plus ancienne noblesse de France, riche de cinquante millions. Inspirée par l’hagiographie, elle parvient à préserver sa virginité tout en se mariant. Les saintes lui ont fourni des figures d’identification tellement fortes qu’elles provoquent une imitation de leur martyre; le corps d’Angélique dépérit pendant les derniers chapitres à un point tel qu’elle n’est plus, au moment de sa (deuxième) mort, qu’une ombre. (283) La lecture, dans ce cas, est mortelle pour le corps, au sens propre du terme. Elle l’est aussi, quoique plus indirectement, dans La Fortune des Rougon: les lectures de Silvère l’ont poussé à s’engager dans la révolte qui lui a coûté la vie. Nous l’avons vu, elles l’ont empêché de s’unir charnellement à Miette; symboliquement, elles ont donc tué le corps de son amoureuse avant même qu’elle ne soit atteinte par une balle. Dans Germinal, le livre est également mortifère: s’il n’avait pas lu, Étienne n’aurait sans doute poussé les mineurs à déclencheur une grève ayant provoqué de nombreux décès. Enfin, dans La Faute de l’abbé Mouret, les lectures de Serge le convainquent de « tuer » son corps, ce qu’il ne pourra cependant pas faire avant d’en avoir fait l’expérience et l’apprentissage. Et cet apprentissage a coûté la vie à Albine:

Le corps de la jeune fille a servi d’autel sacrificiel au devenir-homme du jeune abbé. En elle, Serge a enseveli son adolescence. L’inhumation d’Albine met fin à l’initiation. Serge quitte à jamais le paradis comme Étienne quitte l’enfer du Voreux, en laissant derrière lui un corps mort, la dépouille de la faute consommée. (Cnockaert, 2003, p. 133)

Plus globalement, le livre est une technologie de l’intellect, terme utilisé par Jack Goody pour désigner, au premier niveau, « la manière dont l’écriture affecte les opérations cognitives et intellectuelles, termes qui [...] recouvrent au sens large la compréhension du monde dans lequel nous vivons, et plus spécifiquement les méthodes que nous employons pour y parvenir. » (2007, p. 208) Comme le montrent Marie Scarpa et Jean-Marie Privat dans leur étude du Colonel Chabert (2010), la littératie a une emprise sur la destinée humaine, qui qu’on soit. Si ce travail a prouvé une chose, c’est qu’aucun des personnages étudiés n’est sorti indemne de ses lectures, que celles-ci ont transformé, avec des conséquences souvent dramatiques, leurs réalités, sans parler de celles de Miette, Albine, Catherine, Félicien, etc.

 

Conclusion

Il nous reste à voir comment les personnages réussissent ou échouent dans leurs tentatives de combler leur manque. Serge fait l’expérience de l’amour physique, devenant ainsi un homme complet: « Serge venait, dans la possession d’Albine, de trouver enfin son sexe d’homme, l’énergie de ses muscles, le courage de son cœur, la santé dernière qui avait jusque-là manqué à sa longue adolescence. Maintenant, il se sentait complet. » (278) Ayant fait l’expérience du corps, il peut retourner sereinement à la vie contemplative. De son côté, Angélique refuse le corps, ce qui fait que le sien se dématérialise au point de disparaître:

Une langueur, en effet, épuisait Angélique, depuis qu’elle ne se croyait plus aimée de Félicien. Elle avait la blessure au flanc, elle en mourait un peu à chaque heure, discrète, sans une plainte. D’abord, cela s’était traduit par des lassitudes: un essoufflement la prenait, elle devait lâcher son fil, restait une minute les yeux pâlis, perdus dans le vide. Puis, elle avait cessé de manger, à peine quelques gorgées de lait; et elle cachait son pain, le jetait aux poules des voisines, pour ne pas inquiéter ses parents. (233-234)

Plus tard, Félicien la retrouve « si blanche, si réduite, d’une légèreté de plume qu’un souffle emporte ». (253) À sa (deuxième) mort, son corps n’existait déjà plus: « [d]epuis longtemps, il sentait bien qu’il possédait une ombre. » (283)

 Mais, comme le montre Zola dans le Dossier préparatoire, il s’agit d’une fin heureuse, fin qui ne l’est cependant que dans le contexte d’un esprit détraqué comme celui d’Angélique, qui entend ses voix à la manière d’une sainte (ou d’une folle) et, comme le souligne Marie Scarpa, prend ses rêves pour la réalité (2009, p. 122):

Je ne voudrais pas même autour d’elle beaucoup de douleur. L’évêque s’y attendait, l’avait compris; arranger cela avec Dieu. Félicien la voit lui échapper comme une vision qui remonte au ciel. Lui même [sic] a senti qu’il ne tenait qu’une ombre, depuis la maladie. Bien indiquer cela. [...] C’est une montée au ciel et non une mort. Ca vaut mieux. Les orgues jouent. La foule acclame. Cela doit rester triomphal. Et c’est la fin logique du rêve. (souligné dans le texte) (BnF, NAF 10323, f. 306)

 Chez Serge et Angélique, c’est donc le livre qui l’emporte, puisqu’ils finissent par renoncer avec sérénité au corps. Le triomphe n’est cependant pas aisé: le prêtre doit commettre le péché de chair, la jeune fille doit renoncer à la vie terrestre.

On ne peut pas en dire autant d’Étienne et Silvère. Le premier ne renonce pas au corps, puisqu’il cherche et réussit à assouvir son désir pour Catherine (et donc son besoin de domination). En tuant son rival Chaval peu de temps avant, il reste un barbare. À la fin du roman, il quitte pour poursuivre le travail syndical; peut-être pourra-t-il satisfaire le besoin de domination qu’ont fait naître chez lui ses lectures. Silvère, lui, connaît l’échec. D’abord, parce qu’il meurt sans que son idéal politique ait pris corps, mais aussi parce qu’il s’éteint avant d’avoir fait l’apprentissage du corps, sans satisfaire le désir charnel de son amoureuse, la laissant ainsi « incomplète »:

Les regards de ces grands yeux navrés lui faisaient mal. Il y voyait un immense regret de la vie. Miette lui disait qu’elle partait seule, avant les noces, qu’elle s’en allait sans être sa femme; elle lui disait encore que c’était lui qui avait voulu cela, qu’il aurait dû l’aimer comme tous les garçons aiment les filles. À son agonie, dans cette lutte rude que sa nature sanguine livrait à la mort, elle pleurait sa virginité. Silvère, penché sur elle, comprit les sanglots amers de cette chair ardente. Il entendit au loin les sollicitations des vieux ossements; il se rappela ces caresses qui avaient brûlé leurs lèvres, dans la nuit, au bord de la route: elle se pendait à son cou, elle lui demandait tout l’amour, et lui, il n’avait pas su, il la laissait partir petite fille, désespérée de n’avoir pas goûté aux voluptés de la vie. (318-319)

Il est possible de généraliser sur le lien entre les personnages, leurs lectures et la réalité. Les personnages approchent le texte et l’image avec une formation incomplète. Ils se projettent eux-mêmes, incluant leur « milieu » (pulsions héréditaires, éducation, formation) sur le texte, qui s’en retrouve déformé. Le personnage (avec son milieu) agit donc comme un prisme déformant sur ce qu'il lit. Par exemple, La Légende dorée perd toute valeur symbolique pour devenir un roman érotique ou un conte de fées qu’Angélique croit véridique. Des images de sainteté sont lues comme des images érotiques dans Le Rêve et La Faute de l’abbé Mouret. Enfin, le livre mal digéré créée une nouvelle réalité pour les personnages: pour Angélique et Serge, un monde érotico-religieux plein de figures fantomatiques qui non seulement existent mais communiquent avec eux; pour Silvère et Étienne, un monde pourri qu’ils veulent changer sans le comprendre. Ici, le livre déjà déformé agit comme prisme déformant sur la réalité. On a donc un jeu de miroirs (déformants) entre le personnage (et son milieu), la lecture et la réalité. Chaque personnage se construit un monde fictif et faux. La remarque suivante à propos de Silvère s’applique à tous les personnages étudiés dans ce travail:

le jeune homme entrevoit pareillement la réalité à travers le filtre des rêves de papier. Le livre n’explique pas la réalité, il lui donne sa consistance. Don Quichotte et Silvère modèlent l’extérieur selon des stéréotypes et des schémas littéraires dans lesquels ils se sont eux-mêmes projetés. (Cnockaert, 2003, p. 108)

Revenons pour terminer sur le paradoxe apparent évoqué en introduction. Alors que Zola journaliste ne cesse de louer les bienfaits de l’éducation pour permettre au peuple de s’élever, Zola romancier tient un tout autre discours. En effet, les seuls autodidactes qui parviennent à s’élever sont des personnages très peu républicains qui ne lisent jamais: Octave Mouret ou Aristide Rougon/Saccard, par exemple. En revanche, les républicains autodidactes comme Silvère Mouret et Étienne Lantier sont de mauvais lecteurs incapables de devenir plus que des demi-savants, de se libérer de l’abrutissement du travail manuel. Certes, on pourrait souligner qu’à travers eux Zola ne dénonce pas le républicanisme, mais une de ses incarnations, celle des républicains romantiques, qui demeurent dans les rêves humanitaires, sans aucune connaissance. Et nous pouvons nuancer le tableau en évoquant des figures plus positives comme le docteur Pascal, grand savant qui pourrait incarner la République « naturaliste » prônée par Zola, et à qui il arrive de payer ses malades au lieu d’en être payé. Mais cela ne suffit pas pour faire le tour de la question. Formulons une dernière hypothèse. Est-il possible que le romancier naturaliste dénonce davantage les mauvaises lectures que le républicanisme en tant que tel? Il semble en effet condamner toute livre qui n’est pas un roman naturaliste. S’ils s’étaient intéressés à la littérature naturaliste, les personnages auraient été prévenus des dangers d’une lecture sans plan ni système, en plus d’apprendre le corps.

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