Université du Québec à Montréal

Corps et corpus chez le mauvais lecteur: La Fortune des Rougon, La Faute de l’abbé Mouret et Le Rêve d’Émile Zola

Corps et corpus chez le mauvais lecteur: La Fortune des Rougon, La Faute de l’abbé Mouret et Le Rêve d’Émile Zola

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Corps et corpus chez le mauvais lecteur: La Fortune des Rougon, La Faute de l’abbé Mouret et Le Rêve d’Émile Zola

 

Le XIXe siècle voit l’alphabétisation massive de la population française et la démocratisation de l’accès au livre. Chez Zola, même la courtisane sans éducation exprime des jugements littéraires:

Elle avait lu dans la journée un roman qui faisait grand bruit, l’histoire d’une fille; et elle se révoltait, elle disait que tout cela était faux, témoignant d’ailleurs une répugnance indignée contre cette littérature immonde, dont la prétention était de rendre la nature; comme si l’on pouvait tout montrer! comme si un roman ne devait pas être écrit pour passer une heure agréable! En matière de livres et de drames, Nana avait des opinions très arrêtées: elle voulait des œuvres tendres et nobles, des choses pour la faire rêver et lui grandir l’âme. (Nana, Gallimard, 2002 [1977], p. 370)

Mais ce n’est pas parce qu’on lit qu’on comprend. Les mauvais lecteurs abondent chez Zola et dans toute la littérature du XIXe siècle: qu’on pense évidemment à Emma Bovary de Flaubert, mais aussi à Louis Lambert et à Raphaël de Valentin chez Balzac, pour n’en nommer que quelques-uns. Dans cet article, je propose de m’intéresser à la figure ambiguë et complexe du mauvais lecteur dans Les Rougon-Macquart en prenant comme exemples Silvère Mouret (La Fortune des Rougon), Serge Mouret (La Faute de l’abbé Mouret), et Angélique Rougon1 (Le Rêve). Il est à noter que je considère le terme « lecture » dans son acception la plus large: j’inclurai dans les lectures des personnages les images qui leur sont données à lire: gravures, images de sainteté, etc.

J’étudierai plus spécifiquement la relation entre corps et corpus chez ces quatre personnages. Quel impact le corpus a-t-il sur le corps? Michel de Certeau a montré que la lecture et l’écriture ont des conséquences corporelles, qu’elles impliquent un travail d’incorporation, d’intextuation. (1990, p. 205-210) Jack Goody souligne la dialectique permanente entre oralité/corps et écriture, autrement dit entre corps et corpus2. Or, l’incorporation, la mise en ordre du corps n’opèrent pas dans les romans qui nous intéressent, fait qu’il y a lieu d’interroger. Dans un premier temps, je montrerai que les lectures sont absorbées de manière inadéquate parce qu’aucun personnage (hormis Serge) n’a de guide. Ensuite, je me pencherai sur l’ensauvagement produit par le livre. Pourquoi toutes les figures étudiées confèrent-elles une dimension érotique à leurs lectures? Pourquoi le corps trouve-t-il un si grand degré de liberté face à la loi et aux normes? Quelle forme prend cet ensauvagement? Pourquoi la mise en ordre du corps que doit normalement opérer le livre n’a-t-elle pas lieu? Dans l’univers zolien, le livre ne suffit pas; la nature a partie liée avec le savoir, ce que n’ont pas compris Silvère et Serge. Chez les garçons, la maîtrise graduelle du monde naturel et social que permet la voie des oiseaux représente en effet l’accès à l’identité sexuelle et, dans un deuxième temps, aux langages amoureux. (Fabre, 1986, p. 7) Il sera question de cette rivalité entre la nature et le livre, autrement dit de l’oralité (présence du corps) et de l’écriture. Enfin, je soulignerai que la lecture ne peut remplacer l’expérience empirique en mettant l’accent sur le décalage entre l’éducation recommandée à l’époque et celle que reçoivent les personnages étudiés dans les romans. Ce sera un moyen de montrer qu’on ne peut faire l’économie de l’apprentissage du corps.

 

Lectures sauvages

 

Silvère3 et Angélique n’ont pas de guide, pas d’individu ou d’institution qui pourrait encadrer et contrôler leur lecture. Leur éducation est insuffisante. Silvère a une formation scolaire très limitée: « Il n’apprit qu’un peu d’orthographe et d’arithmétique à l’école des frères, que les nécessités de son apprentissage lui firent quitter à douze ans. Les premiers éléments lui manquèrent toujours. » (209) Manquant des outils nécessaires pour devenir plus qu’un demi-savant, il construira un édifice qui repose sur des bases instables. Dans Le Rêve, Hubertine décide de ne pas envoyer sa fille adoptive à l’école par crainte des mauvaises fréquentations. (52) Sans surprise, le savoir livresque d’Angélique est donc fort limité:

Hubertine s’était chargée de compléter l’instruction d’Angélique. D’ailleurs, elle pratiquait cette opinion ancienne qu’une femme en sait assez long, quand elle met l’orthographe et qu’elle connaît les quatre règles. […] Pour le reste, la géographie, l’histoire, le calcul, son ignorance demeura complète. À quoi bon la science? C’était bien inutile. (53)

Zola souligne que, malgré sa passion pour la lecture, elle est incapable d’orthographier correctement une page (Ibid.) Comme Silvère, elle ne maîtrise pas certaines bases élémentaires. Son corpus littéraire est on ne peut plus limité; en découvrant La Légende dorée de Jacques de Voragine, elle perd tout intérêt pour ses autres lectures, déjà très peu nombreuses: « Ses quelques livres classiques, si secs et si froids, n’existaient plus. » (58) L’hagiographie deviendra pour elle le livre unique, le seul qui façonne sa vision du monde, son rapport à la réalité.

Néanmoins, leur manque de formation ne freine pas leur enthousiasme, enthousiasme problématique qui pousse Silvère à brûler les étapes, à vouloir tout lire, à chercher à tout savoir immédiatement. Il entend acquérir des connaissances complexes alors qu’il lui manque certaines aptitudes élémentaires: « Il devint ainsi un de ces ouvriers savants qui savent à peine signer leur nom et qui parlent de l’algèbre comme d’une personne de leur connaissance. » (210) Il affectionne particulièrement les pamphlets politiques et les graves dissertations sur l’économie sociale. (275) Le jeune homme vise donc un niveau inatteignable compte tenu de sa formation; il lui manque un savoir préalable qui permettrait de choisir les bonnes lectures, difficulté propre sans doute à sa classe sociale. Dans le cas d’Angélique, le problème est que La Légende dorée, hagiographie du XIIIe siècle, devient le seul livre à ses yeux, le seul qui oriente ses comportements et sa perception de la réalité. Or, c’est un livre problématique et difficile à comprendre à plusieurs égards. Marie Scarpa souligne qu’au XIXe siècle il ne faisait pas partie des lectures recommandées par l’Église en raison de son caractère trop cru, trop fantastique. (2009, p. 146) On y retrouve en effet de nombreuses scènes de tortures ainsi que des épisodes fantastiques (diables, monstres, etc.) qui retiennent l’attention de Zola au moment de la documentation préalable, puis celle d’Angélique, à qui le romancier prête ses traits de lecteur4. De plus, Zola a choisi de placer entre les mains de son héroïne un livre à l’aspect étrange, une édition de 15495. L’écriture en moyen français, avec ses caractères inhabituels, rend évidemment le livre plus difficile d’accès et, dans un premier temps, imprègne de peur l’expérience livresque d’Angélique: « Les deux colonnes serrées du texte, dont l’impression était restée très noire sur le papier jauni, l’effrayaient, par l’aspect barbare des caractères gothiques. » (57-58) C’est donc l’aspect visuel et non le fond du livre qui inquiète la jeune fille. Sa première perception de l’ouvrage en est une visuelle, et non de compréhension, comme celle des enfants devant les images: « Longtemps elle-même ne s’intéressa guère qu’à ces images, ces vieux bois d’une foi naïve, qui la ravissaient. » (57) C’est grâce aux images qu’elle finit par s’intéresser au message de La Légende dorée: Zola indique qu’elle s’attaque au texte parce qu’elle est curieuse de savoir ce que représentent les gravures. (Ibid.)

La seule façon de surmonter ces difficultés serait un apprentissage structuré et encadré qui permettrait de poser peu à peu les bases manquantes. Or, la lecture est aléatoire et sans guide. Silvère, en effet, trouve son volume de Rousseau chez un fripier, « au milieu de vieilles serrures » (212); il se plonge sans vision d’ensemble dans la lecture « de tous les bouquins dépareillés qu’il trouvait chez les brocanteurs du faubourg » (209) L’acquisition du livre se fait de façon entièrement aléatoire. Comme le souligne Clélia Anfray, « Le livre demeure indéfectiblement rattaché à la condition sociale de l’ouvrier, depuis son achat chez un artisan de quartier, jusqu’à son rangement dans une armoire ou au fond d’une malle. » (2010, p. 75) Silvère conserve effectivement ses livres sur une planche au-dessus de son lit de sangles, et les prend au hasard. (274) L’ordre des lectures est donc aussi aléatoire que la méthode d’acquisition. Enfin, personne n’encadre le jeune homme dans sa lecture: il lit seul, la nuit, dans son réduit. (274) Dans Le Rêve, Angélique trouve La Légende par hasard, couverte de poussière, parmi des outils de brodeurs hors d’usage. (56-58) Vieux, négligés, mêlés à d’autres articles du commerce, les livres s’acquièrent sans système et demeurent des objets isolés au lieu de former un corpus cohérent. Comme celle de Silvère, la lecture que pratique Angélique sort des normes institutionnelles. Soulignons qu’elle aussi est laissée à elle-même: elle lit seule, dans sa chambre, et ses parents adoptifs ne font rien pour lui interdire cette lecture dangereuse car obsessionnelle, ni même pour tenter d’en atténuer les conséquences les plus fâcheuses.

 

L’ensauvagement du corps par le livre

 

Le livre, qu’il soit bien incorporé ou non, a un impact sur le corps. Comme le rappelle V. Cnockaert à la suite de M. de Certeau et J. Goody, « [L]’écriture et ses techniques modèlent, ordonnent nos manières de penser et de se comporter, ce qui les apparente à une orthopédie, les Écritures ne cessant pas de faire le marquage du territoire corporel. » (2018, p. 82) Or, ce travail ne s’opère pas dans les trois cas étudiés ici. On assiste en effet, chez Angélique, Serge et Silvère, à l’ensauvagement du corps par la lecture, qui tient au fait qu’ils en perdent le contrôle, sont incapables de le réguler, d’en contrôler les désirs. Leurs corps trouvent donc une manière de liberté, que ce soit face à la loi, aux préceptes religieux, ou aux normes sociales.

 

Serge et Angélique: la primauté de l’image

 

Serge Mouret entre en religion pour des raisons bien particulières:

Il se rappelait qu’à huit ans il pleurait d’amour, dans les coins; il ne savait pas qui il aimait; il pleurait parce qu’il aimait quelqu’un, bien loin. Toujours il était resté attendri. Plus tard, il avait voulu être prêtre, pour satisfaire ce besoin d’affection surhumaine qui faisait son seul tourment. Il ne voyait pas où aimer davantage. Il contentait là son être, ses prédispositions de race, ses rêves d’adolescent, ses premiers désirs d’homme. (64)

Il fait le pari que l’amour spirituel, divin, lui offrira plus de jouissances que l’amour charnel, terrestre. Depuis ses études au séminaire, il tente donc de tuer son corps, de devenir un être purement spirituel capable d’atteindre l’union mystique. Pour ce faire, il s’appuie notamment sur des exercices de mortification corporelle: « Il jeûnait, il se mortifiait, pour lui faire [à la Vierge Marie] l’offrande de sa chair meurtrie. » (131) Ses efforts semblent porter leurs fruits, puisqu’il prétend n’avoir jamais subi la tentation et que son travail d’anéantissement corporel est bien entamé: « Certains de ses organes avaient disparu dissous peu à peu; ses membres, son cerveau, s’étaient appauvris de matière pour s’emplir d’âme, d’un air subtil qui le grisait parfois d’un vertige, comme si la terre lui eût manqué brusquement. » (150-151) À certains égards, cette absence de corporéité est confirmée par le texte, puisque la première (brève) description physique de Serge n’apparaît qu’à la fin du premier tiers du livre.

Or, cette impression est trompeuse: cet abandon du corporel cache « d’une part qu’une jouissance se loge dans ce fantasme de disparition et, d’autre part que ces préparatifs sont conjoints à des exercices spirituels où les Écritures possèdent un pouvoir sur le corps et le désir, qui ne penche pas nécessairement du côté de leur éradication. » (Cnockaert, 2018, p. 80) En effet, Serge éprouve une « jouissance indicible » (141) à rester agenouillé pendant de longues heures. Les comportements spirituels et corporels du séminariste s’épaulent et se renforcent mutuellement. « Sur le mode autant de la douleur que de la jouissance (les deux étant ici synonymes), Serge se délecte d’une volupté exquise. » (Ibid., p. 81)

Serge, on le voit, a échoué dans sa tentative de sublimer ses désirs charnels en désirs spirituels. Colette Becker souligne dans sa présentation du roman que la dévotion du jeune homme à Marie est une tentative de tromper ses sens, que son mysticisme n’est que l’expression d’une sensualité qui s’ignore. (12) Contrairement à ce que pense le jeune homme, il est impossible de s’entretenir avec son désir sans l’épreuve et l’« abaissement » de la contrainte charnelle. (Cnockaert, 2018, p. 67) Zola souligne surtout l’hypocrisie de la vie contemplative qui ne peut exister, quoiqu’elle le prétende, en dehors du désir du corps. (Ibid., p. 81) Les demandes et les prières de plus en plus inquiètes et insistantes de Serge à la Vierge le prouvent:

 

- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j’aie cinq ans. Prenez mes sens, prenez ma virilité. Qu’un miracle emporte tout l’homme qui a grandi en moi. Vous régnez au ciel, rien ne vous est plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force, que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre consentement. Je veux être candide, de cette candeur qui est la vôtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon cœur, ni le travail de mes désirs. (159-160)

On voit bien que le corps demeure au centre des préoccupations de Serge, malgré ce que le texte laisse entendre et ce que Serge croit. La sublimation a échoué, le « miracle » qui devait emporter l’homme charnel n’a pas eu lieu. L’ensauvagement de Serge tient donc au fait qu’il a perdu le contrôle de son corps, qu’il n’a pas réussi à le domestiquer, à le mettre en ordre; il ne peut que le nommer morceau par morceau et, ce faisant, ressasser sa corporalité et ses désirs charnels. Par ses lectures et ses prières dont il retient seulement les images, il est devenu un prêtre amoureux, une figure on ne peut plus problématique dans le contexte de l’institution à laquelle il appartient.

Cet ensauvagement résulte en grande partie de la façon dont le jeune homme lit les textes et les images religieuses. En effet, il prête à toutes ses lectures, qu’elles soient livresques ou iconographiques, une dimension érotique qu’elles n’ont pas (ou, du moins, ne devraient pas avoir). Par exemple, « [s]eule, l’Écriture sainte le passionnait. Il y trouvait le savoir désirable, une histoire d’amour infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne volonté. » (146) Les textes religieux sont dénaturés, puisque Serge y projette ses désirs charnels. Son obsession pour les images de sainteté est éloquente:

Dès sept ans, [Serge] contentait ses besoins de tendresse, en dépensant tous les sous qu’on lui donnait à acheter des images de sainteté, qu’il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais il n’était tenté par les Jésus portant l’agneau, les Christ en croix, les Dieu le Père se penchant avec une grande barbe au bord d’une nuée; il revenait toujours aux tendres images de Marie, à son étroite bouche riante, à ses fines mains tendues. (127)

L’iconographie l’emporte sur le texte. Le « texte », le message religieux semble de moindre importance ici: autrement, toutes les images se vaudraient. Celles-ci n’intéressent Serge que si elles représentent la Vierge, comme le prouve son rejet de toutes celles montrant des figures saintes masculines. Leur valeur se mesure à leur capacité à satisfaire ses désirs d’amour maternel, voire charnel. À l’évocation du corps sexué de Serge (« ma virilité » [159], « l’homme qui a grandi en moi » [Ibid.], le « sexe » [Ibid.], « le travail de mes désirs » [160], etc.) qui transparaît sous la quête de la pureté correspond, du côté féminin, les images sensuelles et « tendres », montrant une « étroite bouche riante » et des « fines mains tendues ». Soulignons que, par leur nature, les images de sainteté se prêtent bien à la lecture qu’en fait Serge: ce sont des représentations visuelles, souvent très belles, de corps et de visages humains.

Le besoin d’amour charnel est notamment projeté sur la Vierge Marie, dont Serge fait une figure érotique, un objet de désir:

Alors, je monterai à vos lèvres, ainsi qu’une flamme subtile; j’entrerai en vous, par votre bouche entr’ouverte, et les noces s’accompliront, pendant que les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge, s’aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa blancheur vierge! Avoir tout l’amour, couché sur des ailes de cygne, dans une nuée de pureté, aux bras d’une maîtresse de lumière dont les caresses sont des jouissances d’âme! Perfection, rêve surhumain, désir dont mes os craquent, délices qui me mettent au ciel! Ô Marie, Vase d’élection, châtrez en moi l’humanité, faites-moi eunuque parmi les hommes, afin de me livrer sans peur le trésor de votre virginité! (161)

Serge a beau invoquer la pureté, la virginité, tout son discours parle le langage du désir. Sa demande de lui « livrer sans peur le trésor de [sa] virginité » est on ne peut plus suggestive. Nous sommes en plein délire amoureux et mystique, résultant d’une imagination désordonnée. Dans ce travail de sublimation pas vraiment atteint, il se comporte comme s’il pouvait parler à Marie, la toucher, lui baiser les pieds (159). Ses hallucinations sont nombreuses; il s’imagine notamment qu’elle se penche pour lui donner ses bandeaux de cheveux à baiser. (127) Il la voit à la fois comme sa mère et sa « chère maîtresse » (130), amour incestueux donc: « lui, habitait le bel intérieur de Marie, s’y appuyant, s’y cachant, s’y perdant sans réserve, buvant le lait d’amour infini qui tombait goutte à goutte de ce sein virginal. » (Ibid.) Tout se passe comme si Marie était à ses yeux une femme réelle, en chair et en os; une projection subjective est transformée en projection objective. (Cnockaert, 2018, p. 80)

Ce passage contient les dernières paroles prononcées par Serge avant sa maladie: l’incapacité à satisfaire les désirs du corps est devenue trop douloureuse, trop problématique. Jusqu’à la rencontre d’Albine6, il avait réussi à combler ses désirs par la prière et le contact avec la Vierge: « D’ordinaire, il quittait l’autel, la chair sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. » (138) Or, cet exutoire temporaire ne suffit plus. Le corps de Serge, déjà mis à mal dans ses visions fantasmatiques, s’hystérise: il devient le lieu de tous les combats, de toutes les angoisses. Il devra désormais passer par la « contrainte charnelle » pour combler ses besoins sexuels et régler la tension permanente qui l’habite. J’y reviendrai.

Chez Angélique, on assiste à un combat permanent entre le corps et l’esprit. D’une part, sa lecture de La Légende dorée semble l’aider à contrôler ses vices héréditaires, l’orgueil et la passion. Les saintes dont elle lit l’histoire lui fournissent des figures d’identification pour développer des vertus et surtout combattre ses penchants ataviques: sainte Catherine incarne la sagesse; sainte Élisabeth, l’humilité; sainte Agnès, sa préférée, la chasteté. Comme le souligne Zola, les deux dernières répondent précisément aux deux tares de la jeune fille: « et deux Sainte [sic] surtout, d’abord Sainte Elisabeth, contre son orgueil, et Sainte Agnès contre sa passion ». (BnF, NAF 10323, f. 34) Il s’agit clairement de domestiquer son corps: « Un soir qu’elle se baisait les mains, ainsi qu’elle en prenait parfois encore le plaisir, elle devint brusquement très rouge et se tourna, confuse, bien qu’elle fût seule, ayant compris que la sainte l’avait vue. Agnès était la gardienne de son corps. » (70) Plus tard, sa lecture de La Légende lui permet de résister à son envie de céder à ses désirs charnels en s’enfuyant avec celui qu’elle aime, alors qu’elle a promis à ses parents qu’elle ne chercherait pas à le revoir:

 

Puis, chaque fois, jusqu’à présent, à la minute de son extrême détresse, une fraîcheur la soulageait. C’était la grâce qui avait pitié, qui entrait en elle lui rendre son illusion. Elle sautait pieds nus sur le carreau de la chambre, elle courait à la fenêtre, dans un grand élan; et là, elle entendait de nouveau les voix, des ailes invisibles effleuraient ses cheveux, le peuple de la Légende sortait des arbres et des pierres, l’entourait en foule. Sa pureté, sa bonté, tout ce qu’il y avait d’elle dans les choses, lui revenait et la sauvait. Dès lors, elle n’avait plus peur, elle se savait gardée: Agnès était de retour, en compagnie des vierges, errantes et douces dans l’air frissonnant. C’était un encouragement lointain, un long murmure de victoire qui lui parvenait, mêlé au vent de la nuit. Pendant une heure, elle respirait cette douceur calmante, mortellement triste, affermie en sa volonté d’en mourir, plutôt que de manquer à son serment. (233)

L’écriture semble donc remplir correctement sa fonction de domestication, de mise en ordre du corps: Angélique devient une jeune fille obéissante, qui refuse de s’enfuir avec Félicien malgré son envie de le faire. Les saintes sont des projections mentales de la jeune fille, incarnations de son surmoi, qui lui permettent de réprimer ses élans. Or, les ombres au tableau sont nombreuses. Comme chez Serge, la lecture stimule le corps: « Deux années s’étaient passées, Angélique avait quatorze ans et devenait femme. Quand elle lisait la Légende, ses oreilles bourdonnaient, le sang battait dans les petites veines bleues de ses tempes; et, maintenant, elle se prenait d’une tendresse fraternelle pour les vierges. » (66) Les vies de saints, qui visent à fournir des modèles de vertus, sont donc détournées de leur fonction prévue: de modèles de vertu elles deviennent les éveilleuses de la chair. Serge par désir charnel direct, Angélique par identification, les deux personnages se laissent obséder par les saintes et tombent dans un délire charnel.

Chez Angélique, l’iconographie l’emporte encore sur le texte. Pour ne citer qu’un exemple, son rêve d’épouser un beau jeune prince est né de l’iconographie de La Légende dorée et présenté au moyen d’un lexique sensuel et exalté: « Peu à peu, à force de le voir perçant le monstre de sa lance, tandis que la fille du roi levait ses mains jointes, Angélique s’était passionnée pour saint Georges. » (104) Son imagination et son désir sont stimulés par des images n’ayant rien de religieux, puisque la scène où le jeune homme terrasse un monstre appartient bien davantage au registre du conte de fées. La lance du saint pourrait d’ailleurs facilement être considérée comme un symbole phallique. Comme Serge, Angélique se passionne également pour les images de sainteté, qu’elle confond avec les images profanes:

[Hubertine] la vit s’enfiévrer pour des images, des petites gravures de sainteté, des Jésus qu’elle collectionnait; puis un soir, elle la trouva en pleurs, évanouie, la tête tombée sur la table, la bouche collée aux images. Ce fut encore une terrible scène, lorsqu’elle les confisqua, des cris, des larmes, comme si on lui arrachait la peau.  (54-55)

Encore une fois, l’image n’intéresse le personnage que si elle représente des belles jeunes personnes du sexe opposé. Remarquons aussi la forte incorporation des images: celles-ci se confondent avec le corps de la jeune fille à un point tel qu’elle les dévore (« la bouche collée aux images ») et qu’elles sont, en même temps, assimilables à sa peau. Angélique devient un être de corpus autant que de corps.

La lecture d’images et de textes religieux comble et stimule donc les désirs charnels d’Angélique. Sa sexualité est paradoxalement éveillée par un ouvrage qui ne cesse de faire l’éloge de la chasteté; comme chez Serge, la lecture stimule et réveille le corps tout en prétendant le nier. Le livre a trois effets sur Angélique: répression (sainte Agnès lui permet de résister à ses crises de tentation), satisfaction (le plaisir qu’elle ressent en lisant) et stimulation (création de nouveaux désirs, comme celui d’épouser Georges/Félicien).

Angélique sort conséquemment des limites, des cadres imposés par la société. Marie Scarpa souligne que son mariage avec Félicien est une mésalliance, car à la fois trop endogamique (les deux se ressemblent) et trop exogamique (une trop grande distance sociale les sépare). Or, elle ne serait pas tombée amoureuse du jeune homme si elle n’avait pas lu La Légende dorée. Par ailleurs, sa lecture ne l’a pas rendue plus humble, au contraire: elle ne cesse jamais de vouloir épouser un noble riche alors qu’elle est la fille de modestes brodeurs, ce qui est impensable au XIXe siècle. Mais, surtout, la lecture a fait naître chez elle des désirs irréconciliables. Si elle souhaite épouser Félicien et vivre heureuse avec lui, elle rêve également de chasteté éternelle: « Ah! mourir d’amour comme [les saintes], mourir vierge, éclatante de blancheur, au premier baiser de l’époux! » (251) Les effets contradictoires de la répression et de la stimulation du corps ont été lourds de conséquences. Devant l’impossibilité de devenir à la fois l’épouse/mère et la vierge, la seule solution est la mort. Le dilemme d’Angélique rejoint et rappelle une contradiction fondamentale du christianisme, qui célèbre la fertilité des femmes tout en dénonçant leur corps et leur sexualité, qui a inventé une femme ayant donné naissance tout en conservant sa virginité.

Cette ambiguïté s’observe dans l’écriture d’Angélique, la broderie dont elle est passée maître. Marie Scarpa souligne que la broderie favorise à la fois l’élévation spirituelle et l’éveil du désir et de la sexualité (2011, p. 92). Cette dualité est symbolisée par le fait que la jeune fille doit savoir à la fois broder au fil blanc et au fil rouge (Ibid., p. 93-95). Il y a donc une tension permanente entre pureté et impureté, entre le rouge de la femme et le blanc de la chaste pureté de la jeune fille:

Le problème relève de la quadrature du cercle: éduquer une fille c’est la révéler à sa nature, autrement dit l’orienter vers la conjugalité et la maternité tout en la préservant de sa nature même, celle de la bête lubrique qui est rapide au creux de son ventre et qu’un rien peut déchaîner. [...] Or la descendance des hommes passe par la dangereuse tradition du ventre des femmes. Il faut donc trouver un moyen de garder leur innocence tout en les rendant suffisamment désirables pour les marier. [...] L’idéal serait donc que les filles soient mères sans cesser d’être vierges. Mais l’idéal est inaccessible. Angélique ne sera pas vierge, elle ne sera pas mère; la stérilité est donc la contrepartie d’une éducation qui a su la préserver de sa nature. Une éducation défaillante aurait fait d’elle ce que Gervais a fait de Nana. (Carles et Desgranges, 1989, p. 24-27)

D’un côté, Angélique semble donc avoir été bien domestiquée, puisque l’éducation l’emporte sur le milieu (elle ne devient pas une seconde Nana), la pureté de la jeune fille est préservée. Mais, en même temps, elle demeure une exaltée (Scarpa, 2009, p. 58); malgré sa capacité à résister à la tentation, elle n’a jamais cessé d’être une créature orgueilleuse et passionnée, marquée de fil rouge. La lecture et l’écriture n’ont donc rempli leur rôle qu’à moitié. Elles lui ont même donné des désirs qui la placent en dehors des normes, des prescriptions sociales. Ni mère, ni sainte7, Angélique demeure une éternelle ensauvagée.

 

Silvère: quand la lecture remplace le corps

 

Comme Serge et Angélique, Silvère lit de façon confuse, voyant dans des lectures économiques ou politiques une histoire d’amour:

Le soir, retiré dans le réduit où il couchait, après avoir accroché sa lampe au chevet de son lit de sangles, il retrouvait Miette à chaque page du vieux volume poudreux qu’il avait pris au hasard sur une planche, au-dessus de sa tête, et qu’il lisait dévotement. Il ne pouvait être question, dans ses lectures, d’une jeune fille, d’une créature belle et bonne, sans qu’il la remplaçât immédiatement par son amoureuse. Et lui-même il se mettait en scène. S’il lisait une histoire romanesque, il épousait Miette au dénouement ou mourait avec elle. S’il lisait, au contraire, quelque pamphlet politique, quelque grave dissertation sur l’économie sociale, livres qu’il préférait aux romans, par ce singulier amour que les demi-savants ont pour les lectures difficiles, il trouvait encore moyen de l’intéresser aux choses mortellement ennuyeuses que souvent il ne parvenait même pas à comprendre; il croyait apprendre la façon d’être bon et aimant pour elle, quand ils seraient mariés. Il la mêlait ainsi à ses songeries les plus creuses. (274-275)

S’il préfère les lectures sérieuses aux romans d’amour, il les lit comme des histoires romantiques; la confusion des codes en crée une sémantique et herméneutique. Le roman érotico-amoureux vient se superposer au livre sérieux et lui prêter ses traits, créant de façon syncrétique une nouvelle forme de livre, qui stimule son corps et son esprit alors qu’il devrait ne s’adresser qu’à son intellect: « Nuits de lectures fiévreuses, pendant lesquelles son esprit tendu ne pouvait se détacher du volume qu’il quittait et reprenait vingt fois; nuits pleines, en somme, d’un voluptueux énervement, dont il jouissait jusqu’au jour [...] » (275) Comme Serge et Angélique, Silvère lit avec son cœur, mais surtout avec son corps. Il lit en cherchant partout celui de son amoureuse, Miette. Sa lecture lui donne avant tout un plaisir charnel. Il est loin de pouvoir atteindre le détachement intellectuel du savant. On assiste à une érotisation du savoir, qui remplacera la jouissance du corps. Encore une fois, les registres religieux (« dévotement ») et charnel (nuits « fiévreuses ») se confondent; la lecture comble d’autres besoins que celui qu’elle vise explicitement, soit celui de l’instruction.

L’amalgame, la confusion des genres fait une victime: son amoureuse, Miette. Silvère rêve en effet d’une société « où la femme, toujours sous les traits de Miette, était adorée par les nations à genoux. » (275) La jeune fille est inséparable de la République. Cet amour sera désincarné parce qu’idéalisé: depuis qu’il lit, Silvère voit la jeune fille comme un idéal politique, et non plus comme une femme en chair et en os. Le corps et le corpus ont fusionné pour ne former qu’un tout uni, mais dangereux. Silvère empêchera l’incarnation de Miette en femme « complète » en refusant l’intimité physique avec elle:

Miette ne se défendait plus. C’était elle, maintenant, qui collait sa bouche sur celle de Silvère, qui cherchait avec une muette ardeur, cette joie dont elle n’avait pu d’abord supporter l’amère cuisson. Le rêve d’une mort prochaine l’avait enfiévrée; elle ne se sentait plus rougir, elle s’attachait à son amant, elle semblait vouloir épuiser, avant de se coucher dans la terre, ces voluptés nouvelles, dans lesquelles elle venait à peine de tremper les lèvres, et dont elle s’irritait de ne pas pénétrer sur-le-champ tout le poignant inconnu. Au-delà du baiser, elle devinait autre chose qui l’épouvantait et l’attirait, dans le vertige de ses sens éveillés. Et elle s’abandonnait; elle eût supplié Silvère de déchirer le voile, avec l’impudique naïveté des vierges. Lui, fou de la caresse qu’elle lui donnait, empli d’un bonheur parfait, sans force, sans autres désirs, ne paraissait pas même croire à des voluptés plus grandes. [...]

« Je ne veux pas mourir sans que tu m’aimes, murmura-t-elle; je veux que tu m’aimes encore davantage… »

[...] Elle eût, dans son innocence, frappé du pied comme un enfant auquel on refuse un jouet.

« Je t’aime, je t’aime », répétait Silvère défaillant. (253)

 

Les regards de ces grands yeux navrés lui faisaient mal. Il y voyait un immense regret de la vie. Miette lui disait qu’elle partait seule, avant les noces, qu’elle s’en allait sans être sa femme; elle lui disait encore que c’était lui qui avait voulu cela, qu’il aurait dû l’aimer comme tous les garçons aiment les filles. À son agonie, dans cette lutte rude que sa nature sanguine livrait à la mort, elle pleurait sa virginité. (318-319)

Le livre a tué le corps. Depuis qu’il s’est plongé dans la lecture, Silvère comble tous ses désirs charnels, comme le prouve le « voluptueux énervement » qu’il ressent chaque soir en lisant. Il n’a pas besoin de passer par la sexualité et la chair pour ressentir un plaisir sexuel; la jouissance se situe désormais hors corps. Le corpus a pris la place du corps, et, comme pour Angélique et Serge, la lecture est devenue le lieu du corps, le lieu où celui-ci s’exprime. Sa satisfaction est telle qu’il l’estime complète: « empli d’un bonheur parfait, sans force, sans autres désirs, [il] ne paraissait pas même croire à des voluptés plus grandes. » Le corps de l’autre est disparu; Silvère « défaillant » ne voit plus Miette, n’est pas capable de percevoir ses désirs et ses besoins. Le livre est venu faire écran entre son corps et celui de la jeune fille. Véronique Cnockaert souligne que

sa manière sauvage de lire les livres, par bouts, par « miettes », préfigure le rapport qu’il entretiendra avec la jeune Marie—bien surnommée « Miette »—et avec la république qu’il ne saisit, elle aussi, que par fragments. La question du fragment n’est pas négligeable, car la fragmentation du savoir en altère le sens, ce qui n’est pas sans répercussion sur la façon qu’a le jeune homme d’envisager la république et l’amour… (2015, p. 109) [souligné dans le texte]

Silvère s’ensauvage en lisant. Il acquiert un savoir « mal digéré », ce qui signifie une incorporation problématique du texte. Sa République est entièrement utopique, puisque c’est un « Éden » (213), et désincarnée, car elle se situe à l’extérieur du temps humain: « Aveuglé d’enthousiasme, à la fois trop ignorant et trop instruit pour être tolérant, il ne voulut pas compter avec les hommes; il lui fallait un gouvernement idéal et d’entière liberté. » (Ibid.) Silvère est donc un autodidacte manqué, un des républicains romantiques dont Zola dénonce l’idéalisme qui ne repose sur aucune connaissance solide:

Les romantiques sont partis à cheval sur des rêves humanitaires, […] l’égalité et la liberté brillant sur le monde ainsi que des soleils. [...] Rappelez-vous cette période de la République de 48. Tous les essais tentés par elle échouaient, parce que pas un ne posait sur le sol; elle était dévorée par l’humanitairerie, par un socialisme purement spéculatif, la rhétorique romantique et la religiosité des poètes déistes. […] Certes, les mots étaient superbes: la liberté, l’égalité, la fraternité, la vertu, l’honneur, le patriotisme. Mais ce n’était que des mots, et il faut des actes pour les administrer. Imaginez des hommes, […] qui tombent dans un pays dont ils ignorent tout, dont ils veulent tout ignorer, et qui ont l’étrange idée d’y appliquer un régime gouvernemental, purement théorique. [...] La dictature est au bout. (« La République et la littérature », article paru dans Le Messager de l’Europe, avril 1879, cité dans Cnockaert, 2015, p. 108)

Plus Silvère lit, moins il est en mesure de comprendre le monde autour de lui. Comme don Quichotte, il voit la réalité à travers le filtre de ses rêves de papier. « Le livre n’explique pas la réalité, il lui donne sa consistance. Don Quichotte et Silvère modèlent l’extérieur selon des stéréotypes, des schémas littéraires dans lesquels ils se sont eux-mêmes projetés. » (Cnockaert, 2003, p. 108) Le livre se pose comme miroir déformant entre Silvère et la réalité, que ce soit la réalité politique ou la réalité du corps. La cause est sans doute à chercher, au moins en partie, dans son hérédité: « chez lui, les troubles nerveux de sa grand-mère tournaient à l’enthousiasme chronique, à des élans vers tout ce qui était grandiose et impossible. » (275-276) « Hystérie ou enthousiasme, folie honteuse ou folie sublime. Toujours ces diables de nerfs! » (311), déclare à voix basse le docteur Pascal lorsque son cousin lui expose ses objectifs révolutionnaires. La lecture ne fait donc qu’accentuer des prédispositions héréditaires, et donc les problèmes dont son corps et son esprit ont hérité. Il y a trop de corps malades dans la famille de Silvère pour que le sien soit épargné.

Le corps de Silvère est également problématique à un autre égard: sa description physique annonce qu’il aura de la difficulté à bien incorporer le texte. Son corps présente un mélange de lourdeur et de légèreté, de l’ouvrier et de l’intellectuel, du corps et de l’esprit. Il a une face « maigre et allongée » (38), même s’il est « de taille moyenne, légèrement trapu » (39), et qu’« [a]u bout de ses bras trop développés, des mains d’ouvrier, que le travail avait déjà durcies, s’emmanchaient solidement; ses pieds, chaussés de gros souliers lacés, paraissaient forts, carrés du bout. » (Ibid.) On retrouve dans son visage à la fois la ligne droite et la courbe, « le front montueux, les arcades sourcilières proéminentes, le nez en bec d’aigle, le menton fait d’un large méplat, les joues accusant les pommettes et coupées de plans fuyants » (38) et « certaines mollesses charmantes, [...] certains coins de la physionomie restés vagues et enfantins. » (Ibid.) Le visage est donc marqué par deux forces allant dans des directions opposées: la première, verticale, va vers le haut, et montre le désir d’élévation « vers les hautes sphères de la pensée et de l’intellection » (Cnockaert, 2015, p. 108); la seconde, courbe, tend vers le bas et illustre « le poids du travail manuel et l’avilissement de l’état d’ouvrier ». (Ibid.) Zola décrit la « révolte sourde » qu’on voit dans ses yeux « contre l’abrutissement du métier manuel qui commençait à le courber vers la terre ». (39)

Cette coexistence de forces contradictoires, la cassure du corps et la volonté de se tenir droit, déterminent la dualité du personnage. Le portrait décrit la volonté extrême d’un jeune homme désirant s’évader d’un esclavage héréditaire et du milieu qui l’a physiquement et socialement forgé. (Cnockaert, 2015, p. 108)

Le physique de Silvère contribue donc à expliquer qu’il ne sera plus qu’un demi-savant malgré sa soif d’apprentissage: « Ce devait être une nature intelligente noyée au fond de la pesanteur de sa race et de sa classe, un de ces esprits tendres et exquis logés en pleine chair, et qui souffrent de ne pouvoir sortir rayonnants de leur épaisse enveloppe. » (39) L’intelligence, l’esprit, la compréhension du texte, sont enfermés dans une prison corporelle, ce qui signifie que l’entreprise d’éducation de Silvère est condamnée depuis le début. Posture étonnante chez un auteur républicain qui, ailleurs, ne cesse de vanter les mérites de l’éducation comme moyen permettant au peuple de s’élever: « Fermez les cabarets, ouvrez les écoles » (1978, p. 537), déclare-t-il à propos de L’Assommoir8.

Les élans amoureux de Silvère nuisent à sa lecture, et sa lecture l’empêche de jouir de son corps en rendant impossible son union charnelle avec Miette. Corps et corpus s’influencent mutuellement pour produire un jeune homme liminaire, qui possède un demi-savoir plus dangereux qu’une absence totale de connaissance, et qui ne comprend aucun code: ni celui de la politique, ni celui du corps.

 

La voie du corps

 

Si la lecture des personnages étudiés pose problème, c’est que, chez Zola, la nature a partie liée avec le savoir; tout n’est pas dans les livres, ce que ne comprennent pas Silvère et Serge. La deuxième partie de La Faute de l’abbé Mouret, qui commence après la maladie de Serge et débouche sur sa faute avec Albine, illustre bien ce point. Le jeune homme, en effet, emprunte au Paradou ce qu’on pourrait appeler la « voie des plantes ». Difficile de ne pas voir un lien avec les travaux de Daniel Fabre sur les récits d’apprentissage:

Chaque étape, de l’enfance à l’adolescence, est marquée par une progression dans la maîtrise du monde naturel et social, qui emprunte la voie des oiseaux. Strictement réservée aux garçons, celle-ci représente, dans un lieu métaphorique luxuriant, l’accès à l’identité sexuelle et, dans un second temps, aux langages amoureux. (1999, p. 7)

Au début de la deuxième partie, Serge est effectivement revenu en enfance. Il éprouve une « joie d’enfant » (167), une « peur d’enfant » (174); fait une « moue d’enfant » (185), s’exprime par un « babillage d’enfant » (189); etc. « Ah! le cher bambin » (176), s’exclame Albine lorsqu’il s’endort à son cou. Sa maladie a effacé toute trace de son passé, de sa mémoire:

- Je vais être tout neuf. Ça m’a joliment nettoyé, d’être malade… Mais qu’est-ce que tu me demandais? Non, personne n’était là. Je souffrais tout seul, au fond d’un trou noir. Personne, personne. Et, au-delà, il n’y a rien, je ne vois rien… Je suis ton enfant, veux-tu? Tu m’apprendras à marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant. Ça m’est bien égal, tout ce qui n’est pas toi. Je te dis que je ne me souviens plus. Je suis venu, tu m’as pris, c’est tout. (170)

Devenu un être vierge, une créature neuve, il peut commencer son éducation, il peut être initié. Son mépris de la chair et de la nature est oublié; les livres ont quitté son esprit, ils n’opèrent plus; le principal obstacle à l’apprentissage du corps s’est effacé. Serge obéira à la nature, et non au livre, devenant lui-même une page blanche; il s’agit d’une inversion complète de la première partie du roman.

 Le jardin du Paradou, où la faute charnelle aura lieu, mérite qu’on l’étudie quelque peu, ne serait-ce que parce que c’est lui qui pousse Serge et Albine à la faute, qui permet l’apprentissage du corps: « C’était le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il s’était prêté au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au dernier jour, il venait de les conduire dans l’alcôve verte. Maintenant, il était le tentateur, dont toutes les voix enseignaient l’amour. » (275) Au temps de Louis XV, c’était un « petit Versailles » (81) avec un palais superbe et d’immenses jardins, autrement dit un lieu domestiqué, fortement marqué par la ligne droite. À l’époque du roman, le Paradou est à l’abandon depuis longtemps, et la nature sauvage a tout envahi. La ligne droite, les traces laissées par l’humain ont presque entièrement disparu. La sauvagerie de l’endroit, qui, nous le verrons, aura un impact sur l’ensauvagement du corps de Serge, est renforcée par son isolement: « depuis cette époque lointaine, pas un regard n’était entré dans ce vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues. » (Ibid.) Seul Albine et son oncle Jeanbernat y vivent; à l’extérieur, seuls le docteur Pascal et la Teuse (sa servante) savent que Serge s’y trouve pendant sa convalescence. Il est donc placé dans un lieu aussi cloîtré que le séminaire.

La découverte du Paradou est indissociable de l’accès à l’identité sexuelle. En effet, le jardin a un effet déterminant sur le corps de Serge:

Son corps entier entrait dans la possession de ce bout de nature, l’embrassait de ses membres; ses lèvres le buvaient, ses narines le respiraient; il l’emportait dans ses oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. [...]

Mais elle s’arrêta, à quelques pas, regardant Serge avec un étonnement ravi, frappée au cœur.

- Comme tu es beau! cria-t-elle.

Et elle s’approcha davantage; elle resta là, noyée en lui, murmurant :

- Jamais je ne t’avais vu.

Il avait certainement grandi. Vêtu d’un vêtement lâche, il était planté droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine carrée, les épaules rondes. Son cou blanc, taché de brun à la nuque, tournait librement, renversait légèrement la tête en arrière. La santé, la force, la puissance, étaient sur sa face. Il ne souriait pas, il était au repos, avec une bouche grave et douce, des joues fermes, un nez grand, des yeux gris, très-clairs, souverains. Ses longs cheveux, qui lui cachaient tout le crâne, retombaient sur ses épaules en boucles noires; tandis que sa barbe, légère, frisait à sa lèvre et à son menton laissant voir le blanc de la peau. (187-188)

Le corps du jeune homme est transformé par la nature à un point tel qu’Albine croit le voir pour la première fois. Fait significatif, c’est aussi la première fois qu’il est décrit physiquement en détail dans le roman9. C’est la nature qui permet au corps de naître. Elle intègre littéralement le corps, par les sens de Serge (lèvres, narines, oreilles, yeux).

Il ne reste donc plus à Serge et à Albine qu’à apprendre le langage de l’amour.  « Dans un deuxième temps, le déploiement du corps laisse place à celui du désir des futurs amants; il scande la narration et lui donne sa logique. » Chaque promenade correspond effectivement à une heure de la journée (Zola condense dans le Dossier préparatoire le récit de la chute sur une journée) qui correspond à son tour à une étape de l’évolution du désir des jeunes amoureux (Cnockaert, 2003, p. 132):

10 heures/Les Prairies. Des amoureux de douze ans, empressés, jouant à l’amourette./Le temps, pas de notion./Le vague amour avant le sexe. [...] 12 heures/La forêt. Le premier amour, l’adolescence encore discrète, les rougeurs. Ils ne s’assoient pas. L’allure lente d’Albine à travers de la forêt. Posée, déjà grande personne/la pudeur. [...] 2 heures/Les rochers. La flamme éclate, toujours ignorants. Soupirs tièdes. Nature plus ardente. Ils se perdent, et se retrouvent avec un baiser brulant, qui leur donne un frisson. (BnF, NAF 10294, f. 45) [souligné dans le texte]

C’est donc le jardin qui pousse à la faute en stimulant sans cesse le désir charnel que ressentent les deux personnages. Il agit comme un livre qui leur permet de comprendre ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre:

Dans le jardin, une alliance intime entre les amants et la flore se noue. Le Paradou s’avère alors un espace de déchiffrement à travers lequel les personnages peuvent lire et entendre l’écho de leur désir. La nature inspire les amants et dévoile leurs ébats à venir. Dans ce hors-temps et cet autre “hors-monde”, elle se présente comme l’unique centre de perspective, le jardin se transforme en observatoire à partir duquel ils peuvent l’un et l’autre prendre la mesure de leur désir. (Cnockaert, 2003, p. 132)

Un exemple montre clairement le travail d’enseignement opéré par la nature. Les deux scènes où Serge et Albine regardent les œuvres qui ornent le pavillon du Paradou, que je me permets de citer longuement pour les besoins de la démonstration, sont éloquentes:

Serge prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s’imaginait être né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de plâtre, culbutés au bord de l’alcôve, l’égayèrent au point qu’il monta sur une chaise pour attacher la ceinture d’Albine au cou du plus petit d’entre eux, un bout d’homme, le derrière en l’air, la tête en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu’il ressemblait à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de pitié:

- Non, non, détache-le… Ça l’empêche de voler.

Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes, qui occupèrent vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à quels jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé d’Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les deux. Albine donnait des explications.

- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu’en arrivant ici, j’ai pu distinguer encore une dame couchée. Mais, depuis le temps, elle s’en est allée.

Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d’impur leur vînt de ces jolies indécences de boudoir. Les peintures, qui s’émiettaient comme un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient assez mortes pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait s’être complu l’ancien amour dont l’alcôve gardait la lointaine odeur, avaient disparu, mangés par le grand air; si bien que la chambre, ainsi que le parc, était naturellement redevenue vierge, sous la gloire tranquille du soleil.

- Bah! ce sont des gamins qui s’amusent, dit Serge, en redescendant de la table… Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi? (211-212)

 

Ils se turent. De la peinture déteinte, mangée par le temps, se levait une scène qu’ils n’avaient point encore aperçue. C’était une résurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une image ravivée, dont les détails semblaient reparaître un à un, dans la chaleur de l’été. La femme couchée se renversait sous l’étreinte d’un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras rejetés, le torse abandonné, la taille roulante de cette grande fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchées par de petits Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse à la couche de nouvelles poignées de roses. On distinguait aussi l’effort du faune, sa poitrine soufflante qui s’abattait. Puis, à l’autre bout, il n’y avait plus que les deux pieds de la femme, lancés en l’air, s’envolant comme deux colombes roses.

- Non, répéta Albine, elle ne me ressemble pas… Elle est laide.

Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant l’air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu’à l’épaule, pour montrer qu’elle avait le bras plus blanc. Et ils se turent une seconde fois, revenant à la peinture, ayant sur les lèvres des questions qu’ils ne voulaient pas se faire. Les larges yeux bleus d’Albine se posèrent un instant sur les yeux gris de Serge, où luisait une flamme.

- Tu as donc repeint toute la chambre? s’écria-t-elle, en sautant de la table. On dirait que ce monde-là se réveille.

Ils se mirent à rire, mais d’un rire inquiet, avec des coups d’œil jetés aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudités étalant des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade, s’étonnant à chaque panneau, s’appelant pour se montrer des membres de personnages qui n’étaient certainement pas là le mois passé. C’étaient des reins souples pliés sur des bras nerveux, des jambes se dessinant jusqu’aux hanches, des femmes reparues dans des embrassades d’hommes, dont les mains élargies ne serraient auparavant que le vide. Les Amours de plâtre de l’alcôve semblaient eux-mêmes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne parlait plus d’enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des hypothèses à voix haute. Ils devenaient graves, ils s’attardaient devant les scènes, souhaitant que la peinture retrouvât d’un coup tout son éclat, alanguis et troublés davantage par les derniers voiles qui cachaient les crudités des tableaux. Ces revenants de la volupté achevaient de leur apprendre la science d’aimer. (259-261)

Initialement, les images érotiques ne sont pas comprises, et les protagonistes les abordent de façon purement ludique. S’ils sont vaguement inquiets et fâchés de ne pas tout comprendre, ils ne sont pas troublés, comme le prouve la rapidité avec laquelle ils cessent de s’y intéresser: Serge les trouve vite ennuyeuses et propose de jouer à la main chaude, jeu au nom en soi suggestif, qui oblige à devenir qui a touché ou frappé la victime. Dans le second extrait, les images ont changé à leurs yeux: « Tu as donc repeint toute la chambre? », demande Albine. Elles sont désormais troublantes, car elles leur parlent de ce que la nature est en train de leur apprendre, leur révèlent ce qu’ils savent déjà et donnent une forme concrète, bien visible et lisible, à cet apprentissage. Le corps a réinvesti et reconquis les images. En effet, les peintures sont d’abord « assez mortes » pour qu’on ne voie plus que les genoux et les coudes des corps; puis émergent les « reins souples pliés sur des bras nerveux », les « jambes se dessinant jusqu’aux hanches », les « bras rejetés », le « torse abandonné », la « taille roulante », la « poitrine soufflante », etc. Les peintures et sculptures montrant des « membres de personnages qui n’étaient certainement pas là le mois passé » symbolisent le passage de l’enfance au moment liminaire qu’est l’adolescence. Le masque de l’ignorance et de l’enfance est tombé; les yeux de Serge et Albine sont maintenant suffisamment ouverts—comme ceux d’Adam et d’Ève qui, peu après s’être rendu compte qu’ils sont nus, seront chassés du jardin d’Éden—pour qu’ils soient désormais conscients d’un désir troublant qu’ils ne peuvent encore admettre.

Tout l’épisode du Paradou est donc marqué par la maîtrise, la prise de possession graduelle de la nature. Le processus commence lorsqu’Albine laisse entrer pour la première fois le Soleil dans la chambre du convalescent, et prend fin lorsqu’elle trouve le lieu qu’elle cherchait, où la châtelaine aurait été enterrée: « un endroit de félicité parfaite [...] Un endroit d’ombre fraîche, caché au fond de broussailles impénétrables, si merveilleusement beau, qu’on y oublie le monde entier. » (214) C’est là que la faute sera commise, puisque ce lieu représente la dernière étape du processus d’appropriation du Paradou, et parallèlement la dernière étape de l’apprentissage des langages de l’amour.

L’idylle au Paradou vient donc compléter la formation de Serge. L’union charnelle avec Albine en a fait un homme « complet »: « Serge venait, dans la possession d’Albine, de trouver enfin son sexe d’homme, l’énergie de ses muscles, le courage de son cœur, la santé dernière qui avait jusque-là manqué à sa longue adolescence. Maintenant, il se sentait complet. » (278) L’esprit et le corps sont maintenant instruits. Ayant fait l’expérience ultime du corps, il peut revenir sereinement à sa vie ascétique, dont il exprimait les aspirations, nous l’avons vu plus haut, dans le même langage, puisqu’il souhaitait alors être privé de sa virilité, de ses muscles, de sa force, etc.

 

Expérience livresque et expérience empirique

 

On voit donc que la lecture ne peut remplacer l’expérience empirique qui, dans l’univers de Zola, semble primer. Il y a un manque si cette expérience n’a pas lieu ou est supplantée par l’expérience livresque.

Deux différences existent entre la voie des oiseaux de Fabre et l’épisode du Paradou. Serge et Albine s’intéressent bien davantage aux plantes qu’aux oiseaux. Mais ils transgressent surtout un principe fondamental, puisque cette « école buissonnière » doit demeurer l’apanage des garçons. Or, Albine a pris possession du Paradou bien avant Serge, dès le lendemain de son arrivée (90). Serge est terrorisé lorsque la jeune fille monte au sommet d’un cerisier (223-224), alors que c’est lui qui devrait grimper; le mouvement vertical, signe d’élévation spirituelle et sociale, doit appartenir à l’homme. Fabre souligne en effet que « seuls les garçons accèdent au monde polymorphe qui, autour des oiseaux, se déploie » (1986, p. 13) [souligné dans le texte] et que « [p]ar [cette formation de la virilité] les garçons se séparent, accomplissant des gestes difficiles, voire dangereux, qui donnent accès à une connaissance, qui signifient un nouveau statut. »  (Ibid., p. 17) On peut y voir un signe de l’ensauvagement de la jeune fille. Le docteur Pascal la décrit en effet comme « une drôle de fille, une sauvage » (82), qui « s’habille comme une sauvage » (90). Il apprend à son neveu qu’avant son arrivée au Paradou elle était « une demoiselle, savante déjà, lisant, brodant, bavardant, tapant sur les pianos. » (Ibid.) La référence à la broderie est cruciale; Albine a abandonné cet apprentissage au cœur de l’éducation des jeunes filles au XIXe siècle pour un apprentissage associé à la masculinité: elle devient active, athlétique, peu conventionnelle, elle apprivoise la nature au lieu de se confondre avec elle10. Sa vie au Paradou est donc « une volonté d’oblitérer la culture — une certaine culture sociale, véhicule de normativité — et d’entamer un processus de désapprentissage de la culture bourgeoise et religieuse. » (Cnockaert, 2018, p. 76-77)

La formation séminariste de Serge est bien plus problématique. Celle-ci, pour Zola, dénature les jeunes. Dans l’Ébauche, il affirme que « [Serge] n’est plus un homme. Il a poussé dans la bêtise et dans l’ignorance. La serpe cléricale en a fait un tronc séché sans branches et sans feuilles. » (BnF, NAF 10294, f. 2) Le roman donne plus de détails:

Il se sentait féminisé, rapproché de l’ange, lavé de son sexe, de son odeur d’homme. Cela le rendait presque fier, de ne plus tenir à l’espèce, d’avoir été élevé pour Dieu, soigneusement purgé des ordures humaines par une éducation jalouse. Il lui semblait encore être demeuré pendant des années dans une huile sainte, préparé selon les rites qui lui avait pénétré les chairs d’un commencement de béatification. Certains de ses organes avaient disparu dissous peu à peu; ses membres, son cerveau, s’étaient appauvris de matière pour s’emplir d'âme, d’un air subtil qui le grisait parfois d’un vertige, comme si la terre lui eût manqué brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances, des candeurs de fille cloîtrée. (150-151)

L’éducation religieuse, par sa négation du corps, finit par détruire celui-ci, même si, comme nous l’avons vu, elle n’arrive pas à en freiner les pulsions. Serge perd graduellement ce qui fait de lui un homme, étant à la fois infantilisé, castré et féminisé. Le séminaire a complété le travail entamé par l’hérédité, puisque le jeune homme est « prédestiné à la prêtrise, à être eunuque, par le sang, par la race et l’éducation » (BnF, NAF 10294, f. 2). Cette claustration éloigne le sujet de l’expérience empirique:

Pour l’écrivain, l’hallucination, le délire mystique, projections subjectives transformées en projections objectives, oblitèrent toute communication avec la réalité, l’adresse à la Vierge permettant de faire l’impasse sur le corps des femmes. Vivant hors du monde, Serge conserve en lui-même une séquestration intérieure. (Cnockaert, 2018, p. 80)

On retrouve également chez Silvère un décalage important entre l’éducation prescrite et l’éducation reçue dans les faits. Fait significatif, c’est son amoureuse qui grimpe aux arbres et chasse les oiseaux. Miette se sert des branches d’un mûrier pour grimper de l’air Saint-Mittre, alors que le jeune homme se contente de rester debout sur une pierre tombale, et s’effraie quand elle saute de l’arbre. (289) Silvère lui-même reconnaît la supériorité de la jeune fille à cet égard: « Comme tu es leste! tu grimpes mieux que moi. » (284) Un passage est particulièrement éloquent quant au manque d’aptitude de Silvère:

« Tu verras comme je monte aux arbres! disait Miette orgueilleusement. Quand j’étais à Chavanoz, j’allais jusqu’en haut des noyers du père André. Est-ce que tu as jamais déniché des pies, toi ? C’est ça qui est difficile! »

Et une discussion s’engageait sur la façon de grimper le long des peupliers. Miette donnait son avis nettement, comme un garçon. (285)

On assiste donc à l’inversion des rôles sexués préconisés à l’époque, à la subversion d’une norme socioéducative importante: la jeune fille déniche les oiseaux, tandis que le jeune garçon s’enferme dans ses livres. C’est dire que Silvère n’a pas fait l’école buissonnière, n’a pas suivi la voie des oiseaux. On l’a vu, c’est un être livresque, mal façonné mais néanmoins déterminé par les livres auxquels il ne comprend rien, faute de guide: comme Don Quichotte, il voit la réalité à travers ses rêves de papier; le livre donne sa consistance à la réalité au lieu de l’expliquer. Il modèle l’extérieur selon des stéréotypes et des schémas littéraires dans lesquels il s’est projeté. Il ne cherche pas à améliorer sa compréhension du monde par l’expérience empirique, et croit tout connaître de la politique et de l’amour parce qu’il a lu à ce sujet.

L’éducation d’Angélique sort également des normes. La jeune fille bourgeoise doit se contenter de copier; l’art est un apprentissage technique et d’abord pédagogique. Or, notre héroïne est une artiste surdouée. (Scarpa, 2009, p. 58) Il semble que, pour Zola, la figure de l’épouse et mère soit incompatible avec celle de l’artiste. Il manque également à Angélique plusieurs éléments importants d’éducation et de sociabilité. Elle ne va pas à l’école, n’a ni amie ni vie collective. « Le texte ne signale aucun jeu, aucun repas, aucun bal: les poupées, l’apprentissage de la vie domestique et sociale contribuent à façonner cette féminité et cette fonction nourricière qu’on croit d’ordinaire indispensables aux futures épouses et mères. » (Ibid., p. 60) La broderie ne suffit pas: la jeune fille idéale de la société bourgeoise du XIXe siècle doit apprendre tous les gestes qui feront partie du quotidien d’épouse et de mère.

 

Conclusion

 

Silvère, Serge et Angélique sont de mauvais lecteurs. Une explication est fournie par l’absence de guide, qu’il soit personnel ou institutionnel. La formation scolaire de Silvère et d’Angélique est limitée, tout juste suffisante pour leur apprendre à lire et à écrire; il sait à peine signer son nom, elle ne maîtrise pas l’orthographe. Les deux lisent des ouvrages hors de leur portée compte tenu de leur éducation livresque insuffisante, que ce soit par leur aridité et leur complexité (les livres d’économie de Silvère), ou par leur étrangeté (La Légende dorée, hagiographie du XIIIe siècle, dont Angélique lit une édition de 1549 en moyen français). Le problème est amplifié parce que ni un ni l’autre n’est encadré dans sa lecture ni n’accède au livre de façon méthodique.

Il n’est donc pas surprenant que la lecture et l’écriture soient mal incorporées, qu’elles soient incapables de mettre en ordre le corps et l’esprit des lecteurs comme elles le devraient. Chaque personnage s’ensauvage en lisant; son corps trouve un degré de liberté par rapport à la loi, aux normes, bref par rapport à ce qui est prescrit. La lecture, peu importe sa nature, comble et stimule les désirs charnels. Chez Angélique et Serge, l’iconographie religieuse l’emporte largement sur le texte, renforçant les pulsions de ces êtres passionnés. La jeune fille a des désirs impossibles, dont celui de devenir une épouse et mère tout en demeurant vierge; le jeune homme devient un prêtre amoureux, transgression ultime. Chez Silvère, le texte vient se substituer au corps: Miette devient à ses yeux l’incarnation de la République que ses lectures lui ont fait rêver; incapable de distinguer la femme en chair et en os de l’idéal abstrait, il lui refusera la relation charnelle qu’elle désire. Son ensauvagement tient au fait qu’il ignore les codes, dont il se situe en marge: celui de la réalité politique, celui du corps.

Le problème est que, pour Zola, tout n’est pas dans les livres: la nature est inséparable du savoir. C’est en ce sens qu’il faut lire la deuxième partie de La Faute de l’abbé Mouret. Au Paradou, Serge suit effectivement ce qu’on pourrait appeler la voie des plantes, en référence aux travaux de Daniel Fabre: sa maîtrise croissante de la nature lui permet, d’une part, d’accéder à son identité d’homme et, d’autre part et conséquemment, d’accéder aux langages amoureux. La consommation de son amour pour Albine en fait un homme complet qui peut retourner sereinement à la vie contemplative; l’esprit et le corps sont maintenant instruits.

Le romancier montre donc que le livre ne peut remplacer l’expérience empirique, qui semble primer à ses yeux. Silvère et Serge (du moins jusqu’au Paradou, même si nous avons vu qu’il est moins enclin qu’Albine à monter aux arbres) n’ont pas fait la voie des oiseaux, se contentant d’un savoir livresque. Angélique est trop artiste pour être une bonne jeune fille bourgeoise. De plus, elle n’est pas réellement socialisée, ne sortant de la maison que pour aller à l’Église, et ne pratique pas assez de tâches domestiques. La broderie et la lecture de La Légende dorée ne suffisent pas; selon les conceptions du XIXe siècle, son apprentissage de la vie domestique et sociale est insuffisant pour bien la préparer à être une épouse et mère. Elle n’est donc pas plus prête à être l’épouse de Félicien qu’à devenir une sainte.

Le livre et l’image jouent donc un rôle fondamental dans les trois romans étudiés. Ils agissent d’abord comme moteur de l’intrigue. La lecture pousse Silvère à s’engager dans la troupe républicaine, Angélique à tomber amoureuse de Félicien et l’épouser, et Serge à souhaiter une relation sexuelle avec une femme. On l’a vu, elle a aussi pour effet de transformer les personnages, leur vision d’eux-mêmes, leur perception de la réalité, et leur rapport au corps, que ce soit le leur ou celui d’autrui. Le livre peut également servir d’imagier, de modèle visuel. On le voit particulièrement bien dans Le Rêve: « Étudier le Dossier du Rêve, mais aussi son actualisation romanesque, c’est donc s’intéresser à des transpositions incessantes, à la mise en discours d’images déjà existantes, ou bien encore à la création d’images fictives, inspirées par la lecture de La Légende dorée. » (Cabanès, 2002, p. 43) L’iconographie hagiographique se multiplie partout dans le roman: sculptures et vitraux de la cathédrale, broderie de sainte Agnès commandée par Félicien à Angélique, statue d’Agnès promenée lors de la parade annuelle du Miracle. Elle envahit et imprègne tout l’espace romanesque. À de multiples niveaux, les œuvres étudiées ici sont donc réellement des romans de la littératie, puisque celle-ci y impose sans cesse son ordre.

 

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