Université du Québec à Montréal

Initiations, érotique et artistique, dans «Combray» de Marcel Proust

Initiations, érotique et artistique, dans «Combray» de Marcel Proust

5 sur 9

Dans le roman Du côté de chez Swann1de Marcel Proust, le père du narrateur est passionné de barométrie: «Il n’y a rien de plus intéressant!» (CS, 198). Pour risquer une hypothèse, il ferait la «pluie et le beau temps» dans sa petite famille, en vacances dans la ville de Combray. On pourrait donc avancer que le père tient le haut du pavé de cette structure familiale. Pour Victor Turner, anthropologue, la structure sociale se caractérise par une toile de relations définies par leur différenciation hiérarchisée2. Pourtant, l’ouvrage de Jean de Grandsaigne, L’espace combraysien, qui analyse l’énonciation de la première partie du roman, met à mal l’hypothèse hiérarchique. Le critique charge le romancier envisagé dans Le Temps retrouvé de faire déchoir rétrospectivement de son piédestal, dans «Combray» déjà, l’entourage de son enfance, le panthéon tutélaire qui le veillait. Pour Grandsaigne, la narration de «Combray» anticipe déjà sur le roman d’apprentissage qui s’ensuivra par une voix réfractée et réflexive, propre au romancier, qui ne peut être celle, naïve, du petit. Déclassement du père, mesquin et béat devant les aléas météorologiques3, déclassement d’ordre axiologique, qui éclaboussera sur son groupe: «la narration y ajoute [les] "ruses si savantes et si impitoyables" […] [que] Françoise fait subir pendant tout un été à la pauvre fille de cuisine enceinte» (EC, 163, le critique souligne). Peut-on croire de plus à une lucidité précoce de la part de l’enfant? Le schéma du conte me le donne à penser, schéma où les «plus fragiles […] sont grands […] par l’intelligence4». Turner évoque aussi ce phénomène, dans son chapitre intitulé «The power of the weak» (RP, 108-111), où le subalterne hiérarchique est doté d’attributs dangereux lorsqu’il s’inscrit dans l’espace liminaire à la structure. Il semble donc que l’écriture proustienne rendrait possible, si l’on suit Grandsaigne, l’ouverture d’un tel espace.

On peut croire que la recherche du garçon, dans le roman, est toute entière orientée dans un mouvement qui «breaks through the interstices of structure, in liminality; at the edges of structure, in marginality; and from beneath structure, in inferiority» (RP, 128). Le protagoniste, au début de son histoire, est habité par un désir d’émancipation, parfois ambivalent et marqué d’ambiguïté. Son récit, qui tient, au final, plus du romanesque que du conte, raconte, en effet, «ce qui se passe quand on [s’]écarte [de la coutume]5». Pour accomplir son destin, en dépit de la circularité de sa famille (dans le tome qui nous concerne, il ne sera pas un parvenu), l’enfant doit passer par une phase initiatique, entre les mailles du filet structurel, phase liminale, en vue de la rencontre érotique et de sa future agrégation à sa vocation d’écrivain.

Le présent exercice se déroulera en quatre temps. Je tenterai d’abord de décrire certaines tendances structurantes, verticales, des relations qui opèrent entre les personnages. Si elles ne sont pas des forces centripètes, du moins assignent-elles à chacun sa place, à l’intérieur du train-train coutumier de Combray. Ces tendances et ces forces se voudraient garantes de la domesticité du groupe. Ensuite, je montrerai que cette structure est faillible, lézardée en ses fondements. Ce serait en dépit d’elle-même qu’elle rendrait possible l’éveil du héros, son appel vers le dehors, la force centrifuge du désir qui l’agite et qui exige de lui une fuite en avant (ou de biais) en vue d’accomplir son destin. De plus, je rendrai compte de certaines figures de passeurs, facilitatrices pour l’enfant, dans son évolution exoréique. Enfin, les objets du désir du garçon, qu’il rencontrera, cahin-caha, tout jeune, adolescent, puis advenu à l’écriture, seront décrits dans leur contexte, éventuellement hors du domaine familial, dans un espace liminaire que l’on pourrait aussi appeler parfois saltusien ou ensauvagé.

 

1. La structure

Le père

À tout seigneur tout honneur, le père, du point de vue de la mère, est un homme important: «ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses supériorités» (CS, 106). Il semble y avoir là un intertexte biblique avec la parole de Dieu à l’adresse de Moïse: «Tu ne peux pas voir ma face, car l’homme ne saurait voir ma face et vivre6» (Exode 33.20). Cette supériorité patriarcale est aussi manifeste dans l’admiration que lui porte son épouse, lorsqu’il réussit à réorienter les circumnavigations de la promenade familiale à bon port, vers la maison de tante Léonie: «Tu es extraordinaire!» (CS, 224). Le cas des promenades de plaisance montre bien la force de domestication du père vis-à-vis des siens qui, sans lui, auraient dérivé hors du «pays chrétien […]» (CS, 223). On se perd pour éventuellement retrouver son chemin dans la famille du protagoniste, alors que celui-ci n’aura qu’un seul rêve: «sortir de soi» (CS, 272). De plus, le père s’avère parfois autoritaire. Il s’irrite souvent lorsque son garçon cherche à embrasser sa mère avant d’aller se coucher: «Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules» (CS, 125). Il se donne, enfin, le rôle de censurer les livres de son fils, en mettant à l’index les œuvres de «Musset, un volume de Rousseau et Indiana […]» (CS, 138, l’auteur souligne). Le père se veut donc une instance légale, protectrice, qui chapeaute sa communauté.

La mère, la grand-tante, tante Léonie et Françoise

La figure maternelle assume, comme la figure paternelle, parfois, la fonction légale: «on ne peut pas habituer cet enfant…» (CS, 135), mais son apanage est la tendresse: «voilà mon petit jaunet, mon petit serin […]» (CS, 138). Aussi, le champ sémantique qui entoure la figure maternelle est celui de la bienveillance: «attendrissement […] déférence […] bonté […] distinction morale […] tendresse naturelle […] ample douceur […] sensibilité» (CS, 141-142). On peut donc avancer, temporairement, et sans entrer dans le détail du texte, qu’il s’agit là d’une famille bourgeoise traditionnelle, telle que le tournant du XIXe au XXe siècle occidental le concevait alors, partagée entre la loi paternelle et l’amour maternel. Je noterai au passage les exemples de trois autres personnages, à première vue pétris de domesticité, la grand-tante du narrateur, bourgeoise conservatrice, qui partage, avec sa classe sociale, l’idée «un peu hindoue [de la société] […] composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait placé dans le rang qu’occupaient ses parents […]» (CS, 111-112); tante Léonie, qui vit sous les puissants hospices de la pharmacie et de la religion: «au-dessous d’une statuette de la Vierge et d’une bouteille de Vichy-Célestin […]» (CS, 152); ainsi que Françoise, la servante, qui se situe d’emblée du côté du bouilli7, art culinaire de domestication par excellence: «quand maman demandait de l’eau chaude ou du café noir, [elle] les apportait vraiment bouillants [...]» (CS, 155).

Pour Grandsaigne, il s’agit pourtant là d’une narration que cette famille, leurrée, se raconte à elle-même. Ainsi, avant son chapitre intitulé «La réalité retrouvée» (EC, 127-135), le critique adopte souvent ce point de vue, naïf, dont, selon lui, le petit serait l’énonciateur privilégié. Pour Grandsaigne, la communauté qui l’intéresse pêche d’ailleurs par ce qu’il appelle «l’objectivisme»: attitude de projection formelle plaquée sur le monde, qui l’empêche de percevoir la réalité: «Nous nous contentons de rapporter le signe à un code dont la grille nous a été fournie par autrui […]» (EC, 79). Ramener l’inconnu au connu, sans reconnaître l’altérité des choses, leur portée problématique, ambiguë et inquiétante, voilà à quoi s’emploie ce groupe, dans la douce ignorance de lui-même. Le personnage de Léonie porte l’exemplification éminente de cette tendance, ainsi, lorsqu’elle voit, par la fenêtre, si peu habituée à ce genre d’épreuve, «passer un chien "qu’elle ne connaissait point", elle ne cessait d’y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d’induction et ses heures de liberté» (CS, 159). Le quotidien de tante Léonie demeure extrêmement routinier: «Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie, toujours identique […]» (CS, 217). Même les jours de fêtes, les samedis, où «le déjeuner était pour tout le monde, une heure plus tôt» (CS, 218), samedis transgressifs, s’ils en sont: «tout[s] prêt[s] pour un cycle légendaire si l’un de nous avait eu la tête épique» (CS, 219) revêtent, pour la tante, (et pour toute la famille, en somme) une nécessité si coutumière, inscrite à son calendrier avec une telle étroitesse d’esprit «qu’elle tenait à cette habitude-là autant qu’aux autres» (CS, 218). Cette institution du samedi transgressif ne serait rien de plus, pour Léonie, qu’une syncope hebdomadaire à la partition quotidienne de son «grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort […]» (CS, 256).

La faille

On l’a vue avec Léonie que ce que j’appelle la «tendance structurante» de cette communauté s’avère déjà poser problème, elle est mortifère dans son cas particulier. Je me plongerai maintenant dans le détail du texte et contrairement à ce que veut «l’objectivisme» combraysien, je me dédirai de ce que j’ai avancé précédemment, pour montrer que, tout compte fait, le modèle familial traditionnel occidental y est dévoyé. Il n’en demeure pas moins que les deux motifs paradoxaux de la famille traditionnelle et pervertie coexistent dans le même texte, s’interpénètrent, parfois à l’intérieur d’une même phrase, ensauvage l’écriture, la liminarise, au seuil du discours naïf et de celui, réflexif, entre un premier et un second degré de sens, pour qui prétend savoir lire.

Le père

Il n’est jamais écrit explicitement que le père soit considéré comme mesquin par le narrateur. C’est l’insistance avec laquelle il parle du temps qu’il fait qui le donne à penser. Aussi, il y a une nette différence entre «faire la pluie et le beau temps» et «parler de la pluie et du beau temps». S’il se situe sur ces deux registres à la fois, son autorité me semble symptomatique d’une certaine inconsistance. Celui-ci paraît parfois indifférent en ce qui concerne l’éducation de son enfant, plus préoccupé de météorologie que d’autre chose: «Mon père haussait les épaules et il examinait le baromètre […]» (CS, 106). De plus, lorsqu’on observe l’arbre généalogique des personnages qui apparaissent dans le roman, on peut constater que le père n’a aucune ascendance et que sa descendance est bien pauvre. Cette figure s’avérera d’ailleurs, dans le reste de La Recherche, peu déterminante pour le héros. Contrairement au modèle familial stéréotypé contemporain au récit, la division du travail sexuée demeure ambiguë dans «Combray». Il est, du reste, frappant de noter, dans le registre du non-lu, que tout ce beau monde ne travaille pas, et pour cette raison, entre autres, il me semble que la différence sexuelle s’en trouve oblitérée. M. Gutwirth, cité par Grandsaigne, avance, à ce sujet, l’idée d’une certaine «féminisation des personnages masculins […]» (EC, 93). Le père ne joue pas toujours, en effet, le rôle autorisé par la tradition. Les personnages masculins sont amoindris dans «Combray» par rapport aux idéaux-types virils. Ainsi, le petit s’identifie à son genre de cette manière, avant d’éclater en sanglots: «déjà homme par lâcheté […]» (CS, 107). Lors de la scène du baiser filial nocturne avec la mère, le père se manifeste, au final, dans toute sa contingence en permettant à sa femme de passer la nuit avec son fils. Cette molle libéralité s’explique, selon le narrateur, par le manque de courage de son père (CS, 136), inconscient, d’autre part, qu’il est, des souffrances de son fils, lorsqu’il sévit contre lui. Le garçon a des troubles nerveux. Le père le confie d’ailleurs aux soins de sa femme de cette manière: «Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si nerveux que vous, je vais me coucher» (CS, 135). Il est pourtant dit, quelques lignes plus bas, qu’il s’était entouré la tête d’un cachemire, et ce, «depuis qu’il avait des névralgies» (CS, 135). Enfin, c’est «avec le geste d’Abraham […] disant à Sarah qu’elle avait à se départir du côté d’Isaac» (CS, 135) que le père sert d’entremetteur entre sa femme et son petit. Aussi, il me semble possible d’imaginer que le trouble nerveux de l’enfant, subalternisé par l’inconsistance paternelle, parfois autoritaire, parfois libérale, est une révolte. Cette révolte hypothétique n’adviendrait pas au discours enfantin in medias res, mais seulement dans la narration réflexive du romancier. Toutefois, à son corps défendant, le garçon subit les hoquets de son désir subversif qui tourne à vide, faute d’une loi consistante: «Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi? maman lui répondit: "Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé […]"» (CS, 136). La représentation du père s’avère donc ambiguë, mise en danger par la narration, soumise à la contingence des choses, faillible. Il ne fait pas bonne figure de passeur pour son fils, qu’il initie mal, et qu’il n’encourage pas à s’engager dans le monde.

La mère, la grand-tante, tante Léonie et Françoise

La mère demeure, quant à elle, plus ou moins préservée par l’éventuel romancier de La Recherche quant à sa valeur tutélaire. Il n’y a pas lieu, chez elle, en comparaison à d’autres figures, d’en souligner la faillibilité, pour l’instant, en dépit de l’aspect profanatoire de la scène du baiser nocturne sur lequel la critique psychanalytique a largement insisté (EC, 157). Elle se catégorise davantage, au sens où procède mon exercice, dans la catégorie des objets de désir et des passeurs que des figures domestiques déculottées. Et n’en déplaise au désir que le narrateur éprouve pour elle, elle saura, dans une certaine mesure, le réorienter sur un nouvel objet, moins inconvenant, j’y reviendrai.

Le conservatisme de la grand-tante la rend, pour sa part, antipathique. La valeur morale de cette figure fait partie de celles, déchues par la narration, et ce, depuis le point de vue enfantin: «j’aurais aimé battre ma grand-tante» (CS, 107). Si chez le père, la verticalité est symptomatique d’une certaine inconsistance, chez la grand-tante, elle recouvrirait un besoin revanchard de se distinguer parmi les siens: «Comme elle était la seule personne un peu vulgaire de notre famille […]» (CS, 113). Aussi, sa domination apparente me semble déterminée par une rivalité: «Chaque fois qu’elle voyait aux autres un avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se persuadait que ce n’était pas un avantage mais un mal et elle les plaignant pour ne pas avoir à les envier» (CS, 119). Pour Turner, cité par René Girard, c’est la différenciation structurelle qui détermine les luttes intestines: «Structural differentiation […] is the foundation of strife and factionalism, and of struggles in dyadic relations between incumbents of positions or rivals of positions8». Pour Girard, au contraire, c’est l’égalité qui donne lieu aux rivalités de groupe, déterminées par le désir de ce qui est désirable pour l’autre et accessible pour soi (EC, 137). Cette rivalité, selon Girard, si elle ne trouve pas de lieu pour décharger sa violence, peut faire escalader la société vers l’autodestruction. Ainsi, le rite sacrificiel représente cet espace de «transfert collectif qui s’effectue aux dépens de la victime [émissaire] et qui porte sur les tensions internes, les rancunes, les rivalités, toutes les velléités réciproques d’agression au sein de la communauté» (VS, 18). La victime émissaire tout indiquée de la grand-tante, agitée par cette rivalité diffuse, est Amédée, l’aïeule de la famille. La grand-tante se donne d’ailleurs. vis-à-vis d’Amédée, plus souvent qu’autrement, le rôle de prêtre sacrificateur:

[…] -Naturellement toi, du moment qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous, répondit ma grand-tante qui sachant que ma grand-mère n’était jamais du même avis qu’elle, et n’étant pas bien sûr que ce fût à elle-même que nous donnions toujours raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de ma grand-mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de force avec les siennes. (CS, 119)

L’harmonie domestique de Combray s’appuie donc sur une violence fondatrice que le petit pressent, mais qu’il ne peut immédiatement symboliser. Ainsi, à la vue des persécutions de sa grand-mère, il affirme: «je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les voir; je montais sangloter tout en haut […]» (CS, 107).

Plus le roman avance d’ailleurs, plus les personnages, naguère inoffensifs, sont imprégnés de violence, comme si l’éveil du garçon assumait, peu à peu, celle du monde. Ainsi, tante Léonie, qui s’ennuie terriblement dans son lit, développe, au fil du récit, un nouveau passe-temps: tourmenter sa servante, «une méchanceté née de l’oisiveté […]» (CS, 228). Le narrateur utilise la métaphore cynégétique pour parler de cette relation: «Peu à peu Françoise et ma tante, comme la bête et le chasseur, ne cessaient plus de tâcher de prévenir les ruses l’une de l’autre» (CS, 227). La tante prétend que sa domestique la vole. Elle se montre alors paranoïaque: «Elle remarquait les plus furtifs mouvements de physionomie de [Françoise], une contradiction dans ses paroles, un désir qu’elle semblait dissimuler» (CS, 227). Léonie s’avère même, s’il est une telle chose que le péché par la pensée, au dernier degré du sadisme: «la nouvelle que la maison était la proie d’un incendie où nous avions déjà tous péris et qui n’allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs […] a dû souvent hanter ses espérances […]» (CS, 225). Mais cette volonté de destruction cataclysmique la fait heureusement espérer pour ce qui ne viendra jamais: «le manque d’énergie ou d’imagination [l’]empêche de tirer [d’elle-même] un principe de rénovation» (CS, 225). Léonie, habitée par un désir d’une violence redoutable, ne peut pas se résoudre à un passage à l’acte quelconque: son corps le lui refuse. Ainsi, il me semble qu’elle représente, au-delà du domestique, et de manière éminente, la figure du «personnage liminaire» au sens où Marie Scarpa élabore cette notion dans son article éponyme, en ce qu’elle demeure, dans son lit, coincée sur le seuil de ses fantasmes: «c’est à ces figures bloquées sur les seuils, figées dans un entre-deux constitutif et définitif, "inachevées" du point de vue qui est le nôtre ici, que nous proposons de réserver l’étiquette de "personnage liminaire"9».

Françoise, la «domestique», elle-même, se manifestera dans toute sa violence aux yeux de l’enfant. Ainsi il en va dans la scène d’abattage du poulet: «Françoise hors d’elle, tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille [criait] "sale bête! sale bête!", [ce qui] mettait la sainte douceur et l’onction de notre servante un peu moins en lumière […]» (CS, 251-252). Et le narrateur de s’écrier: «j’aurais voulu qu’on mît Françoise tout de suite à la porte» (CS, 232). Il en est de même dans la relation que la servante entretient vis-à-vis de la fille de cuisine enceinte, avec qui elle entre cruellement en rivalité. La scène du poulet précède d’ailleurs de peu cette métaphore de ses persécutions:

Et comme […] la guêpe fouisseuse, qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à manger, appelle l’anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le centre nerveux d’où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions de la vie, de façon que l’insecte paralysé près duquel elle dépose ses œufs, fournisse aux larves quand elles écloront un gibier docile […] Françoise [servait] sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique […]. (CS, 234) 

Ce regard sur l’ambiguïté inconsistante du père et sur la violence fondatrice familiale peut, enfin, s’élargir à la ville de Combray elle-même. Ainsi, la mythologie qui fonde l’histoire de cette province revêt les mêmes caractéristiques ambiguës et violentes. Le Bienheureux protecteur de la ville, Saint-Hilaire, est représenté en dame en robe jaune sur le vitrail de l’église qui porte son nom (CS, 212). Aussi, les pères fondateurs de la ville, aux noms évocateurs: Pépin l’insensé, père de Charles le Bègue et de Gilbert le mauvais, ont, qui souffert de maladie mentale, qui massacré leurs serfs, qui brulé la première église de Combray (CS, 213). Cette désormais pacifique communauté de Combray vit, de plus, aux dires du narrateur en «pays chrétiens, dont Combray marquait pour [lui] l’extrême limite» (CS, 223). La ville de Combray serait donc un espace domestique certes, mais avec les nuances qui s’imposent.

J’ai commencé le présent exercice par une lecture superficielle de la structure parentale de «Combray», en feignant d’y voir une simple famille bourgeoise traditionnelle. J’ai, je crois, rendu clair, par la suite, que cette structure est dysfonctionnelle. Certaines figures, d’emblée tutélaires pour l’enfant, s’avèrent, au final, faillibles, violentes, et incapables de l’accompagner dans son éveil et dans l’élargissement de son horizon. Cet éveil et cet élargissement se fera en dépit de ces gens. Le garçon se trouvera donc, au fil du récit, d’autres modèles pour pouvoir prétendre à une certaine émancipation.

 

2. Les passeurs

Grand-mère Amédée

Grand-mère Amédée, à mon sens, est, l’un des personnages les plus aboutis de «Combray». Encore plus que la mère du protagoniste, elle occupe une fonction déterminante dans l’éducation du petit, d’abord par sa tendresse: «il […] y avait […] comme un baiser de ses yeux qui ne pouvait voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser passionnément du regard» (CS, 107). Elle se veut aussi une initiatrice pour le jeune corps de son protégé: «Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, […] surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté» (CS, 106). Ainsi, l’enjoint-elle plus d’une fois d’aller jouer dehors. Elle lui donne, de plus, l’accès à la culture, par les livres et les œuvres d’art, notamment dans son appréciation du clocher de Saint-Hilaire: «Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n’est peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s’il jouait du piano, il ne jouerait pas sec» (CS, 166, l’auteur souligne). L’éducation que souhaite apporter Amédée à son petit-fils est donc totale: tendre, physique et intellectuelle.

Passeur ensauvagé, elle peut servir de modèle à l’initiation du garçon en vue de l’élargissement de son horizon, au-delà de la domesticité familiale: «ma grand-mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel […]» (CS, 110). Le jardin de la grand-mère me semble assimilable à ce qu’évoquerait pour moi l’espace saltusien ou ensauvagé, notamment dans l’extrait suivant: «on […] voyait [Amédée] dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: "Enfin on respire!"» (CS, 106). Ce rituel propitiatoire et de purification, répété à plusieurs reprises dans le roman, stigmatise cependant la grand-mère aux yeux des siens: «J’ai toujours dit qu’elle n’avait point l’esprit fait comme tout le monde. J’aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce moment» (CS, 209) dit tante Léonie à Françoise, qui, elle-même, trouve la Amédée «un peu "piquée"» (CS, 209). Le père «l’ayant presque traitée de folle […]» (CS, 138) en apprenant quels livres elle souhaitait donner au garçon, participe, lui aussi, à lui donner le rôle d’exclue: «elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait» (CS, 107). Mais c’est la grand-tante qui se donne, plus souvent qu’autrement, la fonction de l’écarter, on l’a vu. Cette stigmatisation est une liminarisation du personnage au sens où Marie Scarpa l’entendrait. Pourtant cette marque, qui la retient au seuil du groupe, ne lui appartient pas en propre. La grand-mère circule tout de même entre les mondes, en dépit du qu’en-dira-t-on. Par sa tendresse et par sa force morale, par son caractère transgressif et inquiétant aux yeux des siens, ainsi que par les éducations, tendre, physique et esthétique qu’elle souhaite apporter à son petit-fils, elle lui sert de figure facilitatrice en vue de son passage vers d’autres mondes.

La mère

La fille d’Amédée, la mère du petit, joue, elle aussi, le rôle de passeur pour celui-ci. Lors de la fameuse scène de leur nuit d’intimité, elle fait la lecture à son enfant d’un roman de Georges Sand, roman offert par la grand-mère. Ce rituel d’initiation à la lecture sera déterminant dans la vie du héros. Il s’agit, en effet, du premier roman offert à son attention: «Je n’avais jamais lu encore de vrais romans» (CS, 140). Le protagoniste aspirera, plus tard dans son histoire, à la vocation littéraire: «je voulais un jour être un écrivain» (CS, 289). L’agrégation finale du rituel de cette lecture inaugurale, en compagnie de sa mère et de Georges Sand, sera l’intronisation dans le canon de la littérature mondiale de La Recherche du temps perdu, roman envisagé dans Le Temps retrouvé. Le roman de Sand occupera, de plus, la fonction symbolique de mise à distance (et de rapprochement) par l’entremise du langage, entre la mère avec son fils. Cette négociation est pourtant ambiguë quant aux déterminismes de la différence sexuelle; on connait le statut inversé quant au genre du pseudonyme de Georges Sand. L’homosexualité, «l’inversion» à cette époque, fera d’ailleurs l’objet d’un étonnement grandissant de la part du narrateur de La Recherche, et ce dès «Combray», lors de la scène de Montjouvaint, mettant en scène le tribadisme de la fille de feu Monsieur Vinteuil: «On verra plus tard que […] le souvenir de cette impression devait jouer un rôle important dans ma vie» (CS, 274). Ce passage vers la littérature s’avère donc annoncer des complications pour le héros quant au modèle genré traditionnel de l’époque. De plus, la mère participe à cette confusion, notamment, dans la béance qu’ouvre sa lecture lorsqu’il s’agit des passages qui mettent en scène l’émoi sexuel: «elle passait toutes les scènes d’amour» (CS, 141). L’imagination du garçon s’en trouve ainsi décuplée: «l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère […]» (CS, 141). La fonction initiatrice de la mère n’est donc pas totalement assumée par elle. Elle facilite le passage de son protégé, qu’elle ouvre à la littérature, mais participe tout de même (avec Georges Sand), et en dépit d’elle-même, à semer le trouble chez son fils (et à cet âge qui n’en est pas?) quant aux énigmes de la sexualité.

Oncle Adolphe et Bloch

D’autres figures de passeurs vers la découverte sexuelle du héros apparaissent çà et là dans le roman. Par exemple Oncle Adolphe lui présente, peu enthousiaste, la non moins recommandable Odette de Crecy. Cette expérience pour le petit sera une source d’émoi, mais sa découverte érotique, au-delà de la domesticité familiale, sera vite neutralisée lorsqu’il dénoncera les fréquentations de son oncle à ses parents: «Mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications violentes […]» (CS, 184). Ce passage marque toute l’ambivalence de l’enfant entre l’attachement à son groupe parental et à son désir émancipatoire. Il en va de même, avec Bloch, son collègue de classe, qui lui partage le Secret des secrets: «toutes les femmes ne pensaient qu’à l’amour […]» (CS, 199). La rumeur que Bloch fait circuler, qui veut que la grand-tante «avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue» (CS, 200), s’il elle n’est pas accréditée par le garçon, ouvre tout de même une brèche par où il peut se permettre de rêver. Cette béance est le «domaine que la famille, on le sait, refuse même de nommer: la sexualité» (EC, 64). Pourtant, dans un même mouvement ambivalent, Bloch, malgré l’affection que lui porte son jeune ami, sera lui aussi dénoncé: «on le mit à la porte […]» (CS, 200.).

La lecture

Bloch s’avère un facilitateur vers la littérature pour son camarade. Le livre devient, en effet, de plus en plus important à mesure que la trame narrative du roman se déploie et que le narrateur avance en âge. Pour le protagoniste, le livre ne renferme rien de moins que les arcanes de la Vérité: «la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée» (CS, 189). Connaissance de la nature, connaissance au sens biblique aussi, puisque le décor naturel qui entoure la narration et l’action des personnages du livre, que l’enfant suit à bout de souffle, se confond avec une certaine idée de la femme avec laquelle il pourrait vivre une idylle: «Et comme le rêve d’une femme qui m’aurait aimé était toujours présent à ma pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux courantes; et quelle que ce fût la femme que j’évoquais, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres […]» (CS, 191). Parmi tous les auteurs qu’il lit, celui que préfère le garçon est Bergotte. C’est Bloch qui lui donne accès à cette lecture. Il la lui propose ainsi: «sa parole est pour moi un oracle delphique» (CS, 196). À la lecture de Bergotte, le petit se trouve fort d’une nouvelle importance: «mon esprit semblait agrandi» (CS, 201). Aussi, une agrégation a lieu, dans son esprit, vis-à-vis de l’écrivain. Il est dit: «une […] fois où je vis qu’il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité qu’étaient ses ouvrages, une remarque analogue à celle que j’avais eu l’occasion de faire […], je pleurai sur les pages de l’écrivain comme dans les bras d’un père» (CS, 203). L’écriture du romancier, envisagée dans Le Temps retrouvé, qui donne lieu, dans l’espace fictionnel, à La Recherche elle-même, me semble, du reste, inspirée de celle du personnage de Bergotte. Cela se révèle par le champ sémantique ouvert par cette lecture, prise pour modèle: «inépuisable torrent des belles apparences […] effusions musicales […]» (CS, 200), «flux mélodique […] libre cours à ces effluves […] ondulations de surface […]» (CS, 201), «prose, plus dolce, plus lento […] intonation attendrie» (CS, 203, l’auteur souligne). Cette description de l’écriture organique, feuilletée et fluviatile de Bergotte, me fait croire que l’œuvre à laquelle aboutit le héros, une fois devenu romancier, est donc, elle aussi, une agrégation à la communauté spirituelle de son écrivain préféré.

Tante Léonie

La démarche d’écriture qui prévaudra dans La Recherche a pour principe la remémoration involontaire. La fameuse scène de la madeleine s’avère inaugurale quant à ce principe et c’est la désormais défunte tante Léonie, qui, cette fois, si je risque une hypothèse, servirait de figure de passeur pour inspirer cette démarche; rôle qu’elle n’a jamais pu tenir de son vivant dans la conscience de son filleul. Cette scène rend compte de ce que Beckett, appelle «l’animisme intellectualisé […]10» de Proust. Le narrateur, avant la scène de la madeleine, évoque d’ailleurs une tradition païenne celtique dont la croyance veut

que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans […] une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour […] où nous nous trouvons […] entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous (CS, 144). 

Beckett ne croit donc pas si bien dire lorsqu’il utilise son concept (il ne fait, en tout cas, nulle mention de cette dernière citation dans son ouvrage, mais, sûrement, la commente-il, de manière sous-entendue). Turner évoque, quant à lui, une tradition nommée Samhain qui a donné lieu à l’Halloween actuel, et qui a été syncrétisée, dans certaines régions celtiques, avec la Toussaint chrétienne, qui se déroule le jour suivant (RP, 182). La Toussaint est une fête où les croyants prient les saints du paradis afin qu’ils intercèdent au-devant de Dieu pour délivrer les âmes des défunts coincés au seuil de l’espace liminaire du purgatoire (RP, 182). Tante Léonie, prise dans le purgatoire de la madeleine, et par le pouvoir qu’elle a naguère transmis au petit via la friandise, pouvoir investi par lui après son décès, serait, en retour, délivrée de l’oubli par le don de la mémoire involontaire. Ainsi, Grandsaigne cite Proust, qui, plus tard, dans La Recherche affirmera: «l’âme de l’enfant que nous fûmes et l’âme des morts dont nous sommes sortis viennent nous jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts» (Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1954, vol. III, p. 79. Cité dans EC, 35, le critique souligne). Aussi, dans la narration de «Combray», il est écrit:

quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. (CS, 147) 

Le narrateur et sa défunte tante participeraient donc de deux espaces interpénétrés, dont l’un est invisible, dans une relation médiumnique. La tante est elle-même hantée, à un moment de sa vie, par feu son mari: «Voilà-t-il pas que je rêvais que mon pauvre Octave était ressuscité […]» (CS, 218). Léonie semble, de plus, déjà de son vivant, inquiétante, dans la perception du garçon, et pour filer la métaphore païenne, à la manière d’une sorcière, d’abord par sa vieillesse. Ainsi, l’infusion qu’elle offre à son filleul, en plus de donner à la veuve les attributs de la connaissance herboriste, se rapporte métonymiquement à sa dégradation physique: «de feuille morte ou de fleur fanée […]» (CS, 152). De plus, par la médiation de l’ébullition, elle «apprivoise» la flétrissure des plantes séchées11 et elle transmettrait, si je suis mon hypothèse, ce savoir de mort à son filleul. La tante revêt aussi le caractère d’une créature nocturne dans le passage suivant: «Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade, sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épine […]» (CS, 153). Les faux cheveux déplacés sur sa tête sont un témoignage du sommeil auquel Léonie prétend ne jamais se livrer: «Il faut que je me rappelle bien que je n’ai pas dormi […]» (CS, 151). Aussi, à force de feindre un état de veille constant, elle se trahit en «causant jusqu’à dire: "ce qui m’a réveillée" ou "j’ai rêvé que" […]» (CS, 151). La tante est le seul personnage qui décèdera parmi les personnages principaux du roman. Mais elle avait déjà, lorsqu’elle était en vie, un pied dans la vie et un pied dans la tombe. De la même manière, la narration de La Recherche est double, entre l’enfance et l’âge adulte, entre le passé naïf et l’avenir réflexif: «between the death and the living, from the womb, which in many cultures equated to the tomb» (RP, 172). Pour risquer une lecture actualisante, la madeleine offerte par Léonie à son filleul tiendrait lieu de friandise d’Halloween: «a strange alliance […] formed between the innocent and the wicked, children and witches […]» (RP, 183). Dans une identification avec le parent inquiétant, l’enfant se brancherait: «[at] the very power that treatens […] [him]» (RP, 174). Je montrerai plus tard qu’un pouvoir démiurgique, pouvoir ambigu, de vie et de mort sur les choses, est investi par l’écriture du narrateur. Je note rapidement au passage, à ce sujet, qu’une fois la mémoire de Léonie ressuscitée, son discours sans envergure, papotage marmonné en vain, précède la phrase de deux pages qui décrit l’église de Combray: une description qui écrase et tue littéralement le babil insignifiant de la tante, de par la virtuosité phraséologique qui le suit (CS, 160-162). Menaçante tante Léonie? (on a vu jusqu’où peut aller ses fantasmes). Menacée aussi, mais ambiguë surtout. Car par le don, cette fois bienveillant, de la madeleine qu’elle fait goûter à son filleul, elle me semble servir de passeur et d’inspiratrice, peut-être en dépit d’elle-même et après coup, à la démarche d’écriture du romancier, celle de la mémoire involontaire, qui sera déterminante pour l’ensemble de La Recherche.

Charles Swann

Grandsaigne croit pour sa part que le guide par excellence du destin du héros se situe à l’extérieur de sa communauté: «son véritable initiateur […] qu’aura été pour lui Swann» (EC, 172). Le titre du roman opère déjà une accélération dans la lecture du désir de l’enfant. Ainsi, le côté de chez Swann constitue une ligne de fuite où le garçon savourera ses premiers émois significatifs. Au début du roman, Swann s’invite dans le domaine familial du petit. Pour ce dernier, Swann est d’abord un ennemi puisque ses visites à l’improviste détournent l’attention de sa mère: «C’est que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas dans ma chambre» (CS, 120). Il est décrit de l’extérieur comme une personne dotée d’une grande mobilité, capable d’adaptation dans toutes les classes sociales qu’il fréquente: «sous l’espèce d’incognito que [...] faisait chez nous le nom de Swann, ils [l’] hébergeaient – avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand [...]» (CS, 111). Le personnage passe ainsi pour un bourgeois parmi les bourgeois et d’un mondain parmi les mondains, avec une grande connaissance des codes à respecter pour se faire accepter dans un milieu ou dans un autre. Sa discrétion, au sujet de ses fréquentations hétéronomes, le fait passer, dans la famille du garçon, pour ce qu’il semble être. Il est domestiqué, et comme cuisiné par elle: «parfumé […] d’un brin d’estragon» (CS, 116). L’humour ironique, que l’objectivisme de Combray ne comprends pas, est son apanage et le rapproche du «fripon divin» décrit par Carl Gustav Jung, Charles Kerényj et Paul Radin. Le fripon est un «trompeur qui est toujours lui-même trompé12». Ainsi en est-il de la situation du mariage de Swann, dont il est le cocu (CS, 109). Figure ambiguë, il circule entre les mondes librement, encore à la manière du fripon dont la «nature, ennemie de toutes les limitations, est ouverte de tous côtés. Il prend [aussi] la forme d’une bête […]13». Le nom de Swann est d’ailleurs l’homonyme anglais de la traduction de «cygne». Le langage zoologique de la reproduction des poissons, est aussi utilisé par le narrateur lorsqu’il est dit que Swann «fra[ie] [...]» (CS, 112) avec la haute société. Il est, en outre, comparé, dans ses fréquentations, à Aristée, un héros pastoral de la mythologie grecque, initié aux orgies de Dionysos: «il allait [...] plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un empire soustrait aux yeux des mortels [...]» (CS, 114). Il pourvoit gentiment la communauté des produits de la nature, tels que des marrons glacés, des pêches, des framboises et du «vin d’Asti […]» (CS, 119), autre caractéristique dionysiaque. Swann est, enfin, un passeur de culture pour l’enfant puisqu’il l’initie éventuellement à la peinture: «il ne vint pas nous voir l’été sans avoir à la main un panier de pêches et de framboises de son jardin et [...] [sans qu’]il m’eut rapporté des photographies de chefs-d’œuvre» (CS, 114). Il propose aussi au garçon de lui faire dédicacer un ouvrage de Bergotte (CS, 206). On perçoit donc, chez ce personnage, une figure pleine de ressource, pourvoyeuse, et comme la grand-mère, abondante en denrées pour le corps et pour l’esprit du petit. Il sera, plus tard, une source d’inspiration pour lui. Pourtant, Swann, s’avérera aussi, dans la Recherche, et ce, dès la section «Un amour de Swann», un personnage liminaire tel que Marie Scarpa l’entend, coincé sur le seuil, puisqu’il n’adviendra jamais, contrairement au protagoniste, à l’écriture: «adolescent, il se croyait artiste […]» (CS, 364). Ainsi, abandonne-t-il souvent ses travaux en cours de route.

Pour résumer ce qui a été dit ci-dessus, j’avance donc que grand-mère Amédée, la mère et la défunte tante Léonie sont des passeurs familiaux, en dépit d’eux-mêmes parfois, en vue de l’élargissement des horizons du héros. Oncle Adolphe, Bloch et Swann s’avèrent, quant à eux, des facilitateurs externes à la cellule domestique et servent de modèle à son désir d’émancipation, parfois ambivalent. Enfin, la lecture est une activité intermédiaire à son destin d’écrivain. Ce sont les objets qui supporteront ce désir qui feront l’objet de la prochaine section du présent exercice.

 

3. Les objets du désir

La mère

Je dois régresser, dans le cours du récit, pour suivre ici le mouvement, lui-même régressif, du désir du garçon. Ainsi, le premier objet de son amour ne se situe pas hors du domaine familial, mais à l’intérieur: c’est sa mère. Pourtant, on ne peut pas dire que ce désir soit domestiqué, puisqu’il n’est pas assigné à sa juste place. Je tenterai de démontrer que la scène du baiser nocturne ouvre un espace de liminalité voire d’ensauvagement entre la mère et son fils. Ce dernier, forcé d’abord de monter se coucher sans le réconfort maternel, se dénude pour entrer dans son lit comme dans une mort symbolique: «creuser mon propre tombeau, […] revêtir le suaire de ma chemise de nuit, […] m’ensevelir dans le lit de fer […]» (CS, 126). Turner écrit d’ailleurs que l’espace liminaire a tout à voir avec cette mort symbolique (RP, 95). Aussi, l’initié en position de liminalité est parfois dénudé, selon l’anthropologue, comme pour faire table rase de sa vie passée, en vue d’opérer une renaissance vers un nouveau statut (RP, 95). Mais ce qui s’opère socialement dans le rite de passage décrit par Turner, fonctionne, dans le roman, comme un rituel qui ne concerne qu’un seul individu. Le petit, épris de sa mère, lui fait ensuite tenir le rôle de proie. La scène cynégétique du guet de l’enfant au-devant de sa mère le plonge «dans une allégresse extraordinaire, non moins que l’attente, la soif et la peur du danger» (CS, 130). La nuit, moment propice aux mondes interlopes du crime, servirait aussi de terrain d’ensauvagement, si l’on suit Daniel Fabre: «il suffit que la nuit tombe sur le plus domestiqué des territoires pour que les camps d’ombre de l’anomie s’installent ici et là, désappropriant l’espace, le bouleversant rituellement parfois, l’ensauvageant toujours14». Le champ lexical, évoqué par le narrateur au sujet de son désir pour sa mère, est d’ailleurs, outre celui de la chasse, et en dépit des libéralités paternelles, celui du crime: «Eh bien! dussé-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, [ce] que je voulais maintenant c’était maman, […] j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin» (CS, 132). Mais ce crime est de l’ordre de la psychiatrie légale: «Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou!» (CS, 134). Le père, en juge clément, déclarera son fils non criminellement responsable pour cause de troubles nerveux et devant la volonté de son épouse de sevrer son enfant du réconfort maternel, il lui fait cette remontrance: «voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu l’auras rendu malade, tu seras bien avancée!» (CS, 135). Le garçon affirmera d’ailleurs, plus tard, que les sanglots issus de sa communion avec sa mère ne seront dorénavant: «plus considéré[s] comme une faute punissable mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable […]» (CS, 137). Au comble de l’émotion de son protégé, la mère a peine à se retenir de mêler ses larmes aux siennes: «et alors je vis maman […] être tout d’un coup gagnée par [un attendrissement] et essayer de retenir une envie de pleurer» (CS, 138). Inutile de déballer ici l’attirail psychanalytique de l’Œdipe freudien pour considérer le caractère incestueux de cette nuit d’intimité. Je me contente de citer le narrateur qui fait cette réflexion à la fin de la deuxième partie de «Combray»: «[c’est ce] […] qu’il me fallait pour que je pusse m’endormir heureux, avec cette paix sans trouble qu’aucune maîtresse n’a pu me donner […], on ne possède jamais leur cœur comme je recevais dans un baiser celui de ma mère» (CS, 303). Turner mentionne aussi, que l’espace liminaire met parfois en scène l’entrée de l’initié dans le ventre maternel, encore une fois pour opérer une renaissance (RP, 95). L’espace-temps de la scène du baiser nocturne s’avère donc un espace liminaire, transgressif, un terrain d’ensauvagement. Le fils cherche à entrer en communication existentielle avec sa mère. Son plaisir de bouche, le baiser, peut être enfin rapproché de la gravure de la «Cène de Léonard […]» (CS, 140, l’auteur souligne), évoquée par le narrateur. En effet, l’enfant se rêve de se consacrer au baiser comme à l’«hostie pour une communion de paix» (CS, 109).

On l’a vu, la lecture dans la scène nocturne avec la mère, du roman de Georges Sand, et celles subséquentes, dans l’évolution du petit, ont une fonction initiatrice, déterminante pour le passage de son désir, au-delà de l’objet maternel. Désir érotique exogamique et désir d’écrire auxquels celui-ci s’ouvrira de plus en plus résolument.

Gilberte Swann

J’analyserai maintenant, toujours dans le registre érotique, la promenade du garçon «du côté de chez Swann» qui donnera lieu à sa confrontation avec Gilberte Swann, la fille de Charles Swann, son premier amour extérieur véritable. Un lieu qui correspond à ce qu’on peut appeler le saltus, «ce passage qui se dérobe15», sert de décor à ces premiers émois. Daniel Fabre fait la description, sans nommer ce concept, de cet espace:

on y voit certains printemps des touffes de violettes, de narcisses, de jonquilles et d’iris bleus. Dès la fin d’avril les visiteurs remarquent, rompant avec le relatif silence de la campagne et de la garrigue clairsemée, la densité soudaine du bourdonnement des abeilles et des cris d’oiseaux que l’écho magnifie16

Aussi, le narrateur décrit de la même façon le lieu de passage de sa promenade où, malgré la trace de l’homme sur la nature, celle-ci a repris ses droits, «comme [elle] [l’]aurai[t] fait loin de toute intervention humaine […]» (CS, 249):

au pied de l’allée qui dominait l’étang artificiel, s’était composée sur deux rangs, tressés de fleurs de myosotis et de pervenches, la couronne naturelle, délicate et bleue qui ceint le front clair-obscur des eaux, et que le glaïeul, laissant fléchir ses glaives avec un abandon royal, étendait sur l’eupatoire et la grenouillette au pied mouillé, les fleurs de lis en lambeaux, violettes jaunes, de son sceptre lacustre (CS, 249). 

La découverte du garçon de la beauté des aubépines sur son chemin, «plante d’extérieur des amours des champs plutôt que du lit conjugal17», préfigure sa rencontre avec Gilberte: «Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose, l’arbuste catholique et délicieux» (CS, 252, je souligne). Aussi, profite-t-il du moment d’inattention de ses parents pour entrer en contact avec elle: «Une fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade […] nous regardait, levant son visage semé de taches roses» (CS, 253, je souligne). La couleur blond roux et rose renverrait, dans le regard de l’enfant posé sur Gilberte, si ce n’est aux «coutumes très concrètes initiant les filles à ce rouge sur le blanc18» (coutume à laquelle la fille de Swann, le cocu, et d’Odette, la cocotte, laissée à elle-même, n’a très certainement pas été soumise au «moment critique»), du moins, à la nubilité de celle-ci. Le narrateur pressentirait ainsi confusément dans ces couleurs, le signe des premières menstruations sur l’ancienne pureté des draps (catholique) du lit de Gilberte et sa disponibilité (délicieuse) à la rencontre érotique: «sa main esquissait […] un geste indécent […]» (CS, 254). Expérience initiatique, pour le garçon, son regard posé sur la jeune fille, métonymique avec la ligne à pêche: «le poisson mordait […]» (CS, 249), posée près de l’étang de Swann, participe du rapt: «capturer, emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui […]» (CS, 253). Pourtant, le corps du protagoniste reste coincé sur le seuil «de [l]a vie [de Gilberte] où [il] n’entrerai[t] pas» (CS, 254) et ce, jusqu’à la section du roman «Nom de pays: le nom». La liminalité du personnage n’est que temporaire et ses naissances à l’écriture et à la vie amoureuse l’agrégeront, dans La Recherche, avec toutes les complications que cela implique, à un nouveau statut. Du moins aura-t-il aimé, et surtout, aura-t-il écrit.

L’écriture

Après la mort de tante Léonie, une certaine accélération temporelle a lieu où l’enfant, devenu adolescent, a désormais le droit de se promener sans la surveillance de ses parents. Le rapport à l’écriture du héros, devenu jeune homme, après quelques tentatives littéraires infructueuse, trouve un accomplissement durant cette période, lors du chemin en voiture avec les membres de sa famille, au retour d’une promenade à laquelle il accepte de les accompagner. Il s’adonne alors à un essai de description des clochers de Martinville, essai pour lequel il ne se sent pas peu fier. Marie Scarpa écrit, dans son article sur Marjolin le sot et Quasimodo le sonneur de cloches, que lesdites cloches ont une fonction anthropologique dans la tradition des sociétés occidentales: «elle[s] appara[issent] dans de nombreux rituels concernant le petit enfant […] [et elles] [sont] censée[s] essentiellement favoriser l’accès de ce dernier à la parole19». L’accès au langage est, en effet, suscité par les clochers de Martinville, dans la scène qui m’occupe, puisqu’ils font l’objet de l’écriture inaugurale, et donc déterminante, du jeune homme. Les clochers sont aussi, plus tard, comparés à «trois oiseaux posés sur la plaine […]» (CS, 299) et une fois leur description achevée, l’adolescent, fou de joie, s’identifie à «une poule […] qui se met à "chanter à tue-tête"» (CS, 300). Daniel Fabre dans «La Voie des oiseaux» montre la fonction anthropologique de la recherche initiatique des oiseaux pour le garçon occidental: «fouiller les buissons, grimper aux arbres, gravir les falaises sur la trace des oiseaux c’est, indissociablement, élargir son horizon […]20». Mais le chant de poule proféré par le narrateur, s’illustre-t-il en tant que «sifflements, […] charg[és] d’une référence à [sa] virilité naissante [?]» (VO, 14) La poule est un oiseau féminin et éminemment domestique. Il ne s’agit donc pas, dans ce cas, d’une identification virile et ensauvagée. Cette métaphore pose donc problème, au regard de l’élaboration de Daniel Fabre. On l’a vu, l’identification sexuelle des personnages masculins demeure ambiguë. Il s’agit, ici encore, d’une initiation flottante quant au genre du jeune homme. La domesticité de l’oiseau s’explique peut-être, une fois de plus, par des restes d’ambivalences chez l’adolescent, entre l’émancipation vis-à-vis de sa structure parentale, émancipation à laquelle on lui donne accès, puisqu’on lui permet désormais de se promener seul, et un rattachement régressif aux siens, la promenade près des clochers de Martinville accompagnée par sa famille en rend compte. Une fois devenu adolescent, le protagoniste ne se serait donc pas encore totalement «envolé du nid». Il reste soumis aux hospices de la domesticité. La puberté serait, ainsi, ce lieu de tension, à la limite du supportable, entre la soumission à la communauté et l’émancipation au-delà de celle-ci, alternative à laquelle le jeune homme décide de se ranger, cette fois-ci, du côté du domestique. Or, sa relative maturité virile, en dépit de la métaphore aviaire, se trouverait peut-être tout de même affirmée par sa réussite littéraire. Les clochers, environnés du saltus «s’élevant au niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne […]» (CS, 299) sont, du moins, comparés à «trois jeunes filles […]» (CS, 300), ce qui me le laisse envisager. Ainsi, Daniel Fabre écrit: «L’identification aux oiseaux alimente en effet le double registre érotique: celui des émois traduits par le code des images courtoises, celui aussi, plus direct et cru, de l’appétit charnel qui s’appuie sur les communes métaphores sexuelles qui usent d’oiseaux» (VO, 16). Le désir d’écriture du jeune homme recouperait donc son désir érotique. Odette de Crécy, «cocotte chic […] de la plus haute volée […]» (CS, 181) et maitresse de son Oncle Adolphe, me le donne à penser: «J’adore les artistes […], il n’y a qu’eux qui comprennent les femmes […]» (CS, 183).

En tout état de cause, l’écriture dote le jeune homme d’un nouveau pouvoir sur son environnement, pouvoir ambigu «qui lui confère, de par sa position, une capacité de démiurge; maître des mots […] et par l’écriture [qui] découvre enfin ces jeux de la vie et de la mort que les "enfances paysannes" exercent […] volontiers sur […] les oiseaux […]» (VO, 33). Cette écriture, en effet, insuffle d’emblée la vie aux clochers qui environnent la voiture sur son chemin en retour de promenade, dans un vertigo effect cinématographique: «ils s’étaient jetés […] rudement au-devant d’elle» (CS, 299). Beckett, dans son livre sur Proust, parle encore une fois ici d’«animisme intellectualisé», pour décrire la façon dont s’inspire le jeune écrivain devant la perspective de ces clochers. Ainsi, il est écrit qu’un des clochers «se plac[e] […] par une volte hardie […]» et qu’un «autre […] avait rejoin[t]» les siens. Ils «jou[ent] […] souri[ent] […]». Parfois, l’un d’entre eux «s’écarte […]», à d’autres reprises, tous «regarde[nt] […] s’agit[ent] […]» (CS, 299). Ils «cherche[nt] [aussi] leur chemin […], trébuche[nt] […] se serre[nt] […] glisse[nt] […]» (CS, 300). La narration personnalise la pierre, lui alloue une âme désirante, je me permets même de dire qu’elle l’ensauvage, en la dotant d’une mobilité, qu’elle n’a pas, de fait, verticale, intimidante et figée.

J’ai mentionné plus haut, en citant le chapitre «The power of the weak» de Turner, que l’écriture était, chez Proust, un espace liminaire où le subalterne structurel s’avérait dangereux. J’ai aussi tenté de montrer cette fonction dangereuse dans le relais formel du vain babil de Léonie par la virtuosité écrasante de la description de l’église de Saint-Hilaire. Le génie du romancier, dit le narrateur est d’avoir eu l’idée de «supprimer purement et simplement les personnages réels» (CS, 190). Ainsi, lorsqu’il se remémore son enfance à Combray, le romancier admet: «Tout cela était en réalité mort pour moi» (CS, 143). D’ailleurs, dès la scène de l’essai sur les clochers, le jeune écrivain s’exclame: «je sentais [que l’écriture] m’avait […] parfaitement débarrassé de ces clochers […]» (CS, 300). L’écriture serait donc, aussi le lieu fatal de la catastrophe, ou du moins, du temps qui passe, de «l’être-pour-la-mort» (le clocher serait comme mis à bas par l’écriture). La littérature, espace mortifère? Pouvoir souverain, démiurgique, pouvoir ambigu de vie et de mort sur les choses; l’écrivain donne vie à la matière pour ensuite nous faire assumer le deuil mémoriel du «vain songe de la vie […]» (CS, 200).

 

Conclusion

Il a été question ici, du lent éveil du désir enfantin au-delà de sa structure familiale, structure faillible, inconsistante, violente et dévoyée. Cet éveil, ambigu quant aux déterminismes de l’identification sexuelle et empreint d’ambivalence entre l’attachement du fils à sa famille et son émancipation vers l’extérieur, a été rendu possible grâce à des figures de passeurs qui ont servi de modèle à l’initiation du garçon, parfois en dépit d’eux-mêmes. L’écriture a aussi été représentée en tant que pouvoir ambigu, pouvoir de vie et de mort sur les choses. Pour le lecteur de Proust, La Recherche s’avère, elle-même, une expérience initiatique. Cette lecture a la réputation de son autorité canonique et de sa difficulté, ce qui rend ardue l’identification du lecteur à la narration, ainsi que la mise en ordre plus distancée qu’exigerait une relecture critique. Un tel foisonnement de signes, en mon sens, doit être honoré par une lecture rigoureuse, mais aussi ensauvagée, pour ne pas pêcher par ce que Samuel Beckett appelle les «hystéroctomies à la truelle […]» de la «crrritique21». L’actuel cadre académique m’aura tout de même servi, je l’espère, de garde-fou.

S’il est un passage dans lequel je me suis senti agrégé par cette lecture, c’est dans celui-ci: «L’action s’engagea; elle me parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose» (CS, 141). Analyser l’écriture proustienne, après tout ce qui a été dit sur elle, c’est aussi prendre un risque. Celui de prétendre avoir quelque chose à dire de nouveau sur elle, alors que tout semble déjà avoir été consommé. Je prendrai donc mes gardes, comme le fait Pierre Popovic dans son introduction à La mélancolie des misérables, qui avertit le lecteur: «Chaque fois que les emprunts ont été conscients et conséquents, ils ont été signalés comme il se doit. […]22» et qui ajoute: «Pour tout ceci, voir l’ensemble de la critique hugolienne de 1862 à nos jours23». Je m’incline donc, pour éviter le plagiat involontaire, devant l’ensemble de la critique proustienne, de 1913 à nos jours.

Pour citer ce document:
Perluzzo-Massad, Luca. 2017. « Initiations, érotique et artistique, dans «Combray» de Marcel Proust ». Dans Ensauvagement du personnage et écriture ensauvagée. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 10/2017. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/ensauvagement-du-personnage-et-ecriture-ensauvagee/initiations-erotique-et-artistique-dans>. Consulté le 22 juin 2018.
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