Université du Québec à Montréal

«Au Bonheur des Dames» ou l'histoire d'un ensauvagement capitaliste

«Au Bonheur des Dames» ou l'histoire d'un ensauvagement capitaliste

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Au fil de ces pages, nous tenterons de montrer comment le grand magasin du roman perturbe les coutumes liées au commerce, opérant un ensauvagement qui dépasse la simple vente, mais provoque une nouvelle manière de vivre dans le renouvellement constant de son apparence, changeant aussi les habitudes de travail radicalement.

C’est en nous intéressant au personnage ensauvagé au sens d’un individu vivant un ensauvagement programmé1, c’est-à-dire culturel, qu’Au Bonheur des Dames2 d’Émile Zola s’est présenté comme un espace de réflexion pertinent pour engager un dialogue entre cette notion et l’apparition révolutionnaire du marché du prêt-à-porter au 19e siècle. Effectivement, le grand magasin représente le lieu de la culture par excellence, où se déroule un ensauvagement conditionné par le phénomène culturel de la mode et son évolution dans le système capitaliste de masse qui s’installe dans le roman de Zola. Plus précisément encore, c’est le grand magasin comme lieu de l’ensauvagement qui sera abordé et c’est en nous basant sur le découpage spatial de l’ager, le saltus et la silva3 que sera orientée notre réflexion. Dans la préface du roman, Jeanne Gaillard écrit, en référence au contexte historique de Zola, que: «Percées (des boulevards) et grands magasins manifestent un dessein qui bouleverse tout le commerce du 2e arrondissement et détruisent un équilibre antérieur.» (BON, 21) S’inspirant de ces transformations, l’écrivain pose le récit de la métamorphose d’un quartier d’abord, puis d’une ville où les grands magasins poussent, où la culture de la mode à bon marché altère l’apparence des femmes et de Paris. Jeanne Gaillard ajoute que dans le roman, «le quartier a changé de peau; son ombre attire toute une population […] d’employés […] qui vivent plus ou moins du grand magasin […] il n’y a donc pas mort du commerce, mais mutation dont la boutique traditionnelle fait les frais» (BON, 21). Historiquement, l’apparition des grands magasins coïncide avec le réaménagement des routes et boulevards dirigé par Haussmann. Dans le roman, un phénomène analogue se produit et le Bonheur des Dames profite des trouées qui libèrent les alentours, créent lumière et espace, surtout, donnent un air de majesté au magasin qui s’épanouit sans cesse.

Au fil de ces pages, nous tenterons de montrer comment le grand magasin du roman perturbe les coutumes liées au commerce, opérant un ensauvagement qui dépasse la simple vente, mais provoque une nouvelle manière de vivre dans le renouvellement constant de son apparence, changeant aussi les habitudes de travail radicalement. L’espace, qui permet de faire passer l’ancien commerce au nouveau, est un espace saltusien4, les clientes traversent «les plus vastes magasins du monde» (BON, 455) pour profiter des aubaines du nouveau commerce et suivre la mode. Aussi, ces femmes, comme les vendeurs qui participent au système du commerce de masse, entrent et sortent du magasin, marquées par la nouveauté, portant le saltus, faisant basculer toute la ville dans un modèle capitaliste du négoce, une culture de la mode programmée par une machine de vente affamée. Frontière poreuse donc, le magasin fait entrer les clientes, qui ressortent conquises par les principes véhiculés par la machine. Le Bonheur des Dames est un espace de renouvellement, de passage, du saltus, ici urbanisé et culturellement investi. En ce sens, le magasin est d’abord présenté comme un lieu en marge du commerce traditionnel, de par ses idées nouvelles et son renoncement aux mœurs liées aux boutiques familiales. Très tôt dans le roman, l’oncle Baudu, insulte les employés du magasin de sauvages ne respectant plus les coutumes honorables de la vente: «Baudu criait plus fort, en accusant ce déballage d’en face, ces sauvages, qui se massacraient entre eux avec leur lutte pour la vie.» (BON, 52) Pourtant, presque aussitôt, et au fur et à mesure que le Bonheur des Dames prend de l’expansion et mange le quartier, ce lieu de la marge prend les proportions d’un des grands boulevards d’Haussmann, une allée incontournable pour tout commerce qui désire avoir du succès. Remplit d’étoffes venant des quatre coins du monde, le magasin invite et séduit, fait entrer les clientes dans un univers à la fois féérique et périlleux, soit, un vrai labyrinthe initiatique prenant place dans les différents rayons, un conte où le prince charmant n’est pas un homme, mais bien une paire de gants.

Lieu complexe, le grand magasin représente un défi à cerner, puisqu’il est en constante évolution, ne s’arrêtant pour personne et engageant le lecteur dans ses rouages. En effet, cet espace du multiple et du débordement crée un réel foisonnement de qualificatifs et de métaphores dans le roman, ce qui rend ses limites difficilement repérables. S’agrandissant sans cesse, changeant ses entrées principales de rues, le magasin appelle à lui un constant renouvellement de sa géographie. De plus, il abrite en lui une si grande variété de rayons, d’objets, de métiers et de personnages, que comme lecteur, notre expérience visuelle et notre repérage dans l’espace deviennent un exercice aussi compliqué que celui que font les clientes qui se perdent et s’affolent. Par la multitude des marchandises, le magasin adopte un aspect hétérogène, un statut ambivalent de bazar luxueux peu naturel pour les boutiquiers du petit commerce qui vendent un seul type de produits par maison. Dès lors, une dynamique très riche d’oppositions et de rapprochements inusités, étant propre au grand magasin, prend place au Bonheur des Dames, qui se trouve à être le théâtre de maintes rencontres entre le privé et le public, le riche et le pauvre, l’habillement et le dénuement, le commerce et la religion, etc., et déjà, l’ensauvagement se laisse deviner, se renouvelant lors de chaque mise en opposition qui s’accumulent, créent un débordement qui envahit la ville grâce aux acheteuses et à la réclame.

Nécessairement, la naissance de ce magasin monstre au milieu de Paris détruit l’équilibre antérieur, créant un trop-plein de culture, et ce déséquilibre est ce qui fait passer le magasin, lié à l’espace de l’ager (au sens d’espace du travail) dans l’espace saltusien, vers une culture du mouvement (circulation des clientes, de la marchandise) et de la consommation à outrance. De ce fait, il y a un réinvestissement de l’espace du travail qui est réinventé à partir du génie commercial de Mouret, la contribution des employés ensauvagés et le déplacement massif des femmes qui ouvre le passage vers une nouvelle ère de la vente du prêt-à-porter. Cependant, tel qu’annoncé, un troisième espace est également exploré dans le roman, soit la silva. Bien entendu, le magasin est un lieu éminemment culturel à l’opposé des contrées sauvages de la forêt vierge. Pourtant, l’attitude des personnages contenus dans le Bonheur des Dames indique le contraire. Des comportements surprenants sont créés et encouragés par Mouret pour s’assurer du bon fonctionnement de sa machine, dont la lutte entre les employés (qui prend de l’ampleur à cause des primes de vente), la compétition entre les rayons et la possibilité de monter les échelons nonobstant de l’ancienneté du personnel. En effet, Mouret programme ses vendeurs avec des règles nouvelles qui font coïncider leurs intérêts personnels avec ceux de la maison. Ainsi, ceux que l’oncle Baudu appelle les sauvages sont considérés comme tels puisqu’ils pratiquent leur métier d’une façon inimaginable pour les vieux commerçants.

 

La forêt de Bondy ou le magasin hors-la-loi

Ne mentez donc pas! interrompit Mouret avec un redoublement de violence. Et personne ici qui nous avertisse! Vous vous entendez tous, ma parole! Nous sommes dans une véritable forêt de Bondy, volés, pillés, saccagés! C’est à n’en plus laisser sortir un seul sans fouiller ses poches (BON, 395) 

s’exclame le maître de la maison alors que deux de ses employés permettent à des clientes, qu’ils entretiennent, de voler toute sorte d’articles. Selon le Larousse Encyclopédie, la forêt de Bondy située «à l’est de Paris, était réputée pour ses périls5">http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais». Plusieurs histoires entourent ce lieu de magie et de peur. Dans Le Parisien, on explique que «la forêt de Bondy est […] un repaire de tueurs. Les guerres civiles qui ravagent la France aux XIIe et XIIIe siècles ont donné naissance à des groupes de partisans qui se cachent dans les forêts des environs de Paris et n'hésitent pas à attaquer les voyageurs6». Dès lors, lorsque Mouret utilise cette expression pour désigner l’anarchie qui règne dans son magasin, nous comprenons que même dans sa machine si finement construite pour programmer ses employés à la vente active, un autre comportement s’est développé en parallèle, répondant à la manière dont les étalages sont ouverts à toutes les mains. Non seulement le magasin est un lieu hors de la loi régissant le petit commerce, pensons aux règles et aux usages de la vente comme Baudu qui dit que «l’art n’était pas de vendre beaucoup, mais de vendre cher» (BON, 52) alors que Mouret vend au prix fixe en masse, mais c’est aussi un repère pour ceux qui se rebellent contre les anciennes mœurs où cherchent un endroit pour s’éloigner de leur famille. C’est le cas de Bouthemont, le premier aux soies:

Envoyé à Paris par son père […] il avait absolument refusé de retourner au pays, quand le bonhomme s’était dit que le garçon en savait assez long pour lui succéder dans son commerce; et dès lors, une rivalité avait grandi entre le père et le fils, le premier tout à son commerce provincial, indigné de voir un simple commis gagner le triple de ce qu’il gagnait lui-même, le second plaisantant la routine du vieux, faisant sonner ses gains et bouleversant la maison, à chacun de ses passages. (BON, 68) 

Le magasin est donc un refuge contre les vieux entêtés du commerce et leurs lois, tout en étant un lieu dangereux pour les clientes qui sont truquées, piégées par les tactiques de Mouret. Certaines femmes sont si affolées dans leurs désirs qu’elles se mettent à voler de la marchandise comme Mme de Boves, qui se fait pincer avec plusieurs mètres de dentelles dans ses manches. Même la lutte entre les commis s’apparente parfois à du vol, comme dans ce cas où Hutin, un vendeur aux soies, perd une cliente qui désire acheter un manteau tout fait: «dans son irritation, il y avait surtout la rancune des rayons de tissus contre les rayons d’articles confectionnés, en lutte continuelle, se disputant les clientes, se volant leur tant pour cent et leur guelte» (BON, 149). Plusieurs comportements louches ont lieu dans le magasin qui s’apparente à une forêt de criminels7. Bourras, un petit boutiquier dit à Baudu: «votre nièce est avec eux […] elle est avec les brigands» (BON, 252). Tendant des embuscades aux clientes, prenant d’assaut leurs désirs, l’architecture du magasin et l’attitude des vendeurs tisse tout un réseau d’évènements dans lesquels un comportement de hors-la-loi est valorisé pour réussir dans le nouveau système capitaliste. Dans Femme, pouvoir, espace dans Au bonheur des dames et Une page d’amour d’Émile Zola, Jolanta Rachwalska Von Rejchwald écrit que: «Zola décrit cette “cathédrale du commerce moderne” […] comme un piège architectural, un énorme guet-apens8».

Cependant, le vol et n’est pas le seul élément qui nous permettent de deviner l’espace symbolique de la silva au milieu de Paris. En effet, une autre piste, un peu plus subtile, souligne une forme de chasse prenant place au Bonheur des Dames. Dans La Représentation de l'architecture et de l'urbanisme dans Les Rougon-Macquart d'Émile Zola, Philippe Lagarde souligne que «l'excès de luxe affiché dans le grand magasin, la disposition des objets, sont autant d'appâts pour les femmes9». Du matin au soir, les vendeurs utilisent leur ruse et leur flair pour attraper les femmes qui sont disputées comme des proies. Encore une fois, Mouret utilise ses employés et les arrangements de son magasin pour leurrer les femmes: «Il professait que la femme est sans force contre la réclame, qu’elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il lui tendait des pièges plus savants.» (BON, 282) Les femmes ont pourtant une certaine conscience des pièges et les mots utilisés pour décrire leurs réactions signalent qu’elles n’ont, comme seule défense, que d’ignorer l’appât ou de fuir, comme Mme Marty qui dit: «Si je ne me dépêche pas de prendre mon lacet et de me sauver, je suis perdue» (BON, 292), ou encore, Mme de Boves, qui décampe lorsqu’elle sent qu’on essaye de la duper: «Elle détestait la proposition, un commis qui l’appelait la mettait en fuite.» (BON, 291) De son côté, Mme Bourdelais pense d’abord échapper aux pièges: «vous avez tort de vous presser. Dans un mois, vous l’auriez eue pour dix francs… Ce n’est pas moi qu’ils attraperont» (BON, 293), pourtant, elle succombe bientôt: «Je suis furieuse… Ils vous prennent par ces petits êtres maintenant […]. [E]lle se plaignait gaiement, avec un font d’irritation réelle, de ces pièges tendus à la tendresse des mères» (BON, 312).

Les clientes sont donc piégées par leurs propres devoirs culturels de femmes et de mères, c’est-à-dire que les tactiques de Mouret font appel au rôle de la femme et à l’image qu’elle doit maintenant dégager socialement. À ce sujet, Susy Hennessy  souligne, dans «Consumption and Desire in "Au Bonheur des Dames”», que «the novel anticipates modern-day consumer culture in which shoppers make purchases in order to maintain a certain self-image; that image too, is always in flux10». Comme la mode change chaque saison, les femmes sont forcées d’obéir au marché pour ne pas avoir une image déclassée. Les clientes acceptent leur rôle de proies, pourvu qu’elles soient à la mode. L’ensauvagement gagne donc les vendeurs et les acheteuses, qui à leurs façons, participent à la nouvelle culture du commerce. Lorsque les vendeurs font leur grande chasse, c’est la faim des gains qui les poussent à tirer «l’argent de la chair» (BON, 146) des clientes, ce qui occasionne parfois des erreurs de jugement dans le chaos de la vente. C’est le cas de Hutin qui se trouve tellement troublé par ses besoins monétaires, qu’à un certain moment du roman, il ne sait plus utiliser son instinct de vente en abordant une cliente qui n’achète pas: «ce jour-là, une excitation nerveuse devait troubler la délicatesse de son flair. D’habitude, au premier coup d’œil jeté sur une femme, il disait si elle achèterait, et la quantité» (BON, 143-144). Les vendeurs piègent les femmes prises de folie dépensière, le père Jouve (inspecteur du magasin) traque les voleuses, muni de son «grand nez» (BON, 383). Les nombreuses mentions de l’usage du flair des commis dans le roman ne sont pas sans rappeler les chiens de chasse. L’apparition de cet animal –«ils vous nourrissent de vieilles semelles et ils vous flanquent à la porte comme des chiens» (BON, 207)–, qui est comparé aux vendeurs «domestiqués», serviles, montre bien que les gains réels sont encaissés par le magasin, et que les employés, travaillant si fort, ne reçoivent que la petite part lancée aux chiens, les restes de la grande chasse à l’argent.

En ce sens, la chasse signale un ensauvagement allant de pair avec le fonctionnement du grand magasin et les changements qui sont apportés aux conditions de travail, mais il y a plus, la chasse elle-même est transformée au contact de la culture de la mode, n’étant plus une activité uniquement masculine, puisque les vendeuses répondent à la compétition intense entre les employés par les mêmes tactiques que les hommes. De ce fait, l’ouverture de la chasse aux deux sexes s’allie à un mouvement général de la perte des distinctions entre les sexes: «dans leur fatigue commune, toujours sur pied, la chair morte, les sexes disparaissent, il ne restait plus face à face que des intérêts contraires, irrités par la fièvre du négoce» (BON, 149). En ce sens, les femmes font preuve de virilité pour endurer le labeur physique intense de la vente, et les hommes sont féminisés, comme Mouret qui est décrit comme étant «femme» (BON, 119). Dans la lutte pour la survie, les vendeurs et les vendeuses travaillent dans les mêmes conditions, doivent s’adapter au milieu de la vente et, dans la concurrence, hommes et femmes ont la même proie; les clientes: «on se dévorait devant les comptoirs, la femme y mangeait la femme» (BON, 364). La chasse, tout comme la différenciation sexuelle, est complètement bousculée par les nécessités de survie, elles-mêmes conditionnées par la vente de masse avec commission. Il y a là un ensauvagement culturel qui fait entrer les employés dans un temps liminaire (entre deux sexes et partageant les mêmes pratiques), les temps modernes de la mode.

Magasin hors-la-loi, lieu de la chasse et de la survie, le Bonheur des Dames regroupe donc plusieurs aspects de la vie dans la silva, qui sont directement reliés à l’entrée du commerce dans le capitalisme. Même dans un lieu éminemment culturel, la compétition génère des conduites qui sont propres aux forêts de braconniers et de criminels. De plus, si la machine de vente programme clairement ses employés à la chasse, le vol, lui, montre que les comportements ensauvagés sont aussi menaçants pour le commerce. Après tout, même si le système de Mouret gère plus ou moins les voleuses, il n’a pas calculé l’apparition de bandits dans ses employés. Si le vol n’entrave pas complètement les manœuvres de la vente, il expose les défauts d’un système qui pousse ses travailleurs à tout faire pour le gain:

Tous d’ailleurs, dans le rayon, depuis le débutant rêvant de passer vendeur, jusqu’au premier convoitant la situation d’intéressé, tous n’avaient qu’une idée fixe, déloger le camarade au-dessus de soi pour monter d’un échelon, le manger s’il devenait un obstacle; et cette lutte des appétits, cette poussée des uns sur les autres, était comme le bon fonctionnement même de la machine, ce qui enrageait la vente. 

En ce sens, nous pouvons distinguer deux types d’ensauvagement ayant lieu chez les commis. L’un serait entièrement programmé (chasse) par Mouret qui encourage son personnel à vendre dans la pression, l’autre se ferait en réaction (vol) à cette même pression11.

 

Une grande moisson au milieu de la ville

Pourquoi qualifier le magasin de lieu de l’ager alors qu’il est abondement comparé à une machine? Ou plutôt, comment expliquer la cohabitation de ces deux imaginaires distincts en un seul endroit? C’est qu’en arrière de la germination du nouveau commerce, il y a la faim, la motivation du maître de maison d’abord, puis de tous les employés, en une mécanique dévorante de gains monétaires. Au fur et à mesure que le magasin mange le quartier, le sol libéré lui permet de s’agrandir, telle une plante envahissante qui acquiert son autonomie et sa puissance: «le Bonheur des Dames se suffisait […] au milieu du grand Paris, occupé de ce tintamarre, de cette cité du travail qui poussait si largement dans le fumier des vieilles rues» (BON, 413). Il faut donc à la fois la destruction et la construction, ou la mort et la naissance pour qu’il y ait évolution du marché de la mode. C’est ce que Denise comprend en côtoyant la boutique de son oncle et le Bonheur des Dames, attristée par le fonctionnement de cette logique: « jusqu’au bout il lui fallait assister à l’œuvre invincible de la vie, qui veut la mort pour continuelle semence. Elle ne se débattait plus, elle acceptait cette loi de la lutte» (BON, 448). En ce sens, le motif de la poussée du grand magasin est indicatrice de la montée du commerce du prêt-à-porter qui, s’épanouissant au soleil, rempli de clientes, prend de la force: «le quartier est par conséquent le terreau d'une grande mutation. Un nouveau style de vie s'y installe. Dans sa formidable expansion, le commerce est la dominante du lieu12». Autour de lui les petites boutiques manquent de lumière, pourrissent tranquillement avant de se transformer en humus pour lui: «il fallait ce fumier de misère à la santé du Paris de demain» (BON, 433-434).

Ainsi, tout au long du roman, les comparaisons sur le plan de l’ombre et de la lumière, du vide et de l’abondance, de la pourriture et de la floraison, de l’humidité et la chaleur, de la mort et de la vie, divisent continuellement le vieux commerce du nouveau. Prenons comme exemple, la description de la boutique des Baudu: «un souffle humide, l’haleine du vieux quartier, venait de la rue; il semblait que le ruissellement des parapluies coulât jusqu’aux comptoirs, que le pavé avec sa boue et ses flaques, entrât, achevât de moisir l’antique rez-de-chaussée» (BON, 57), versus celle du grand magasin: «c’était, dans sa fraîcheur gaie, un vaste développement d’architecture polychrome […] la frise du rez-de-chaussée déroulait des mosaïques, une guirlande de fleurs rouges et bleues […] tout en haut, l’entablement s’épanouissait comme la floraison ardente de la façade entière» (BON, 449)13. La comparaison des deux commerces permet de constater à quel point le magasin de Mouret est un lieu propice au développement de la mode, les clientes y trouvent de tout dans des décors lumineux et modernes qui mettent en valeur la marchandise. De son côté, la vente traditionnelle n’est pas en mesure de reprendre son territoire, et son destin funeste rencontre celui de Geneviève, fille de l’oncle Baudu, qui meurt alors que sur son visage «agonisait la dégénérescence dernière d’une longue famille poussée à l’ombre, dans cette cave du vieux commerce parisien» (BON, 422). Dès lors, le magasin, lieu du travail et dans ce cas, du travail lié aux plantes, nous donne à lire un ager transformé dans lequel les fleurs sont étoffes et leur poussée est manuelle, voire automatique (pensons aux glissoires dans le sous-sol et toutes les mains qui placent les tissus): «c’était, d’un bout à l’autre des galeries, du haut en bas des étages, un piétinement d’employés, des bras en l’air, des paquets volants par-dessus les têtes» (BON, 327). En ce sens, les nouvelles méthodes de négoces ne respectent plus le rythme lent de la vente d’avant (vendre peu, mais cher), les tissus étant «aussi vites emportés que montés» (BON, 389), la culture étant instantanément consommée, faisant toujours rouler les métiers de soie, alors que le temps de la nature est éradiqué au profit d’un temps industriel.

«Tu as vu son étalage, n’est-ce pas? Toujours, il y plante ses plus belles confections» (BON, 54) fait remarquer l’oncle Baudu à Denise. En effet, les étalages de Mouret fonctionnent selon une esthétique du débordement, de l’étonnement et de la séduction. En plaçant ses plus belles «fleurs» dans les vitrines, il sait que les femmes viendront cueillir les dentelles, soies et confections au Bonheur des Dames. Aussi, les marchandises arrivent dans le sous-sol du magasin et montent vers le haut, dans la lumière des grandes fenêtres, pour être enfin étalées et achetées, créant un mouvement de poussée des tissus. Alors que la silva était repérable dans le magasin à cause des comportements de vente, l’ager s’y laisse deviner en partageant, avec le grand bazar, un aspect capital du travail agricole: la dynamique de croissance qui, si elle n’est pas végétale à proprement parler, est commerciale. Pour le système capitaliste, l’agrandissement est essentiel pour le développement des entreprises, tout comme en agriculture. De la même manière, si la forêt est un obstacle à l’extension de l’emprise agricole14, le quartier entourant le Bonheur des Dames doit être défriché par Mouret afin de gagner du terrain. Non seulement Mouret fait pousser son magasin dans le fumier des boutiques tombées, mais dans ses halles, il cultive toutes les variétés de tissus qui plaisent aux dames, s’assurant une rotation rapide de la marchandise vite achetée. Cependant, comme avec la chasse, il y a une reprogrammation de la pratique agricole pour la mouler aux engrenages de la machine de vente. Alors, le mouvement naturel de la culture de la terre, pensons surtout au temps de la croissance des plantes et aux saisons, est remplacé par la vitesse et l’animation constantes de la vente qui dure toute l’année, répondant à l’ensauvagement du commerce, la culture du «sur»; surconsommation, survente et surtravail.

Le rapprochement entre l’ager et l’espace du Bonheur des Dames est encore visible à travers de nombreuses comparaisons des produits à des fleurs entretenues par les travailleurs: «encombrant les comptoirs, des soies de fantaisie, des moires, des satins, des velours, semblaient des plates-bandes de fleurs fauchées, toute une moisson de tissus délicats et précieux» (BON, 132), ou encore: «un étalage de tapis éclatait en une floraison saignante d’énormes roses et de pivoines épanouies» (BON, 427). Ce qui est intéressant ici, c’est que la plante choisie par l’auteur n’est pas comestible, mais plutôt accessoire, éphémère, comme la marchandise du magasin et les effets de mode propres à la culture du vêtement. C’est-à-dire que la fleur, bien qu’appartenant au monde naturel, est si profondément investie culturellement, qu’elle apparaît comme un autre objet en vente, dont le pouvoir métaphorique renvoie au magasin et à l’art de l’étalage au lieu de suggérer la nature au sens sauvage. Nous sommes alors en présence d’un milieu agricole particulier, détourné, un ager urbanisé. En ce sens, Zola n’utilise aucune métaphore faisant référence à des champs ou des jardins/potagers en plein air. Les tissus s’épanouissant en serre, au milieu de Paris, et leur floraison devance les saisons:

Pour le décor et bien que la saison ne fût pas venue, se trouvait un étalage de costumes de première communion, la robe et le voile de mousseline blanche, les souliers de satin blanc, une floraison jaillissante, légère, qui plantait là comme un bouquet énorme d’innocence et de ravissement candide (BON, 464). 

En offrant des produits bien avant qu’ils soient nécessaires, le Bonheur des Dames crée un environnement favorable à l’achat, plantant l’idée, dans la tête des femmes, que la beauté des étoffes, même hors de saison, est un prétexte suffisant pour acheter. De ce fait, les clientes désirent des choses qui ne cadrent pas avec le monde extérieur et ce sont les grandes vitres (de serre) du magasin qui permettent de créer ce climat opérant un décalage avec le reste de la ville, mais justifiant les plaisirs dans ces enceintes: «il leur semblait entrer dans le printemps, au sortir de l’hiver de la rue. Tandis que, dehors, soufflait le vent glacé des giboulées, déjà, la belle saison, dans les galeries du Bonheur, s’attiédissait avec les étoffes légères, l’éclat fleuri des nuances tendres» (BON, 289). Les sensations physiques sont trahies, les désirs de dépense prennent le dessus sur la raison. Dans le printemps du magasin, il n’est plus question de protéger le corps du froid, de s’abriter, mais de s’amuser en dépenses frivoles, comme une femme qui voudrait des fleurs fraîches pour décorer sa maison. Ainsi, «un lundi, quatorze mars, le Bonheur des Dames inaugurait ses magasins neufs par la grande exposition des nouveautés d’été» (BON, 279), invitant les clientes à suivre le rythme de la vente plutôt que le rythme naturel des saisons et leurs besoins personnels. Il y a bien reprogrammation, ensauvagement des clientes et du commerce à une nouvelle saison permanente de la vente et la dépense.

Puisque la serre permet de contrer le froid –«sous les galeries couvertes, il faisait très chaud, une chaleur de serre» (BON, 290) –, de faire oublier la rue, il s’agit alors d’un lieu hors du temps, un lieu où la croissance est illimitée, les étoffes se multipliant dans les miroirs, les glaces dévoilant la grandeur des halles, débordantes de produits, à toute une ville dévorante de mode. L’inventivité de Mouret est encore de faire de son magasin une serre exotique et étonnante. Les objets y sont placés en un désordre stratégique qui fait perdre la tête aux clientes et double le travail de ses employés qui se déplacent en tous sens. L’espace de l’ager est encore renversé, car la linéarité de la culture des plantes, souvent monochrome (pensons aux champs de blé), est transformée au profit d’un étalage bigarré et volontairement courbe, sinueux: «il (Mouret) avait pris les pièces, il les jetait, les froissait, en tirait des gammes éclatantes […]. [I]l voulait des écroulements, comme tombés au hasard des casiers éventrés, et il les voulait flambants des couleurs les plus ardentes, s’avivant l’un par l’autre» (BON, 80). Les étalages de Mouret forment un piège efficace, les femmes s’y arrêtent et cueillent les soies, la croissance du magasin est inévitable puisque la bonne saison y règne continuellement et que les acheteuses adhèrent à l’ensauvagement par la culture des tissus malgré elles.

 

Un peuple de femme en marche 

«À cette heure dernière, au milieu de cet air surchauffé, les femmes régnaient. Elles avaient pris d’assaut les magasins, elles y campaient comme en pays conquis, ainsi qu’une horde envahissante, installée dans la débâcle des marchandises.» (BON, 315) Si le roman de Zola se présente comme un récit de transition du petit commerce vers la vente de masse, il s’agit surtout d’un roman du passage, celui du déplacement d’un peuple de femmes qui laisse tomber les petites boutiques pour traverser les grandes halles. Ainsi, l’espace du saltus, de la plaine et des pâturages fait lui aussi son apparition dans le magasin. Espace de l’ambivalence par excellence, entre la forêt et les terres cultivées, le saltus est un espace de circulation et il s’agit du principe qui le relie aux halles du Bonheur des Dames. Effectivement, le nouveau commerce est d’abord possible à cause de la grandeur de ses installations, qui lui permettent de regrouper plusieurs items, ainsi que la vision de Mouret transformant le temps passé à faire les courses en un temps de plaisance et de flânerie. Susy Hennessy ajoute que:  

Women's circulation in the marketplace was limited to the scope of purchases they made […] specialized boutiques restricted purchases; each boutique sold a limited amount of merchandise without a vast range from which to choose. Since each boutique was physically separated from the others, there was little impetus to walk from store to store without a reason. In addition, the concept of entree libre was unknown before the advent of the grands magasins15

Les grands magasins changent complètement la manière dont les femmes se déplacent. En effet, à part les ouvrières et les femmes du peuple, les dames de la bourgeoisie sortent peu dans la rue, ce lieu considéré comme dangereux. Les femmes, dans les romans du 19e siècle, ne se déplacent pas par pure flânerie (sauf certaines comme Renée dans La Curée16). Elles ont un trajet, une boutique à visiter et retournent à leur ménage. C’est ce qu’écrit Jolanta Rachwalska von Rejchwald:

Même si les personnages féminins, forcés par les aléas du quotidien, sont décrits dans le déplacement dans l’espace public, leur mouvement est toujours ciblé; il a un vecteur, une destination, un but: se déplacer d’un lieu à un autre. Dans ce mouvement, soulignons-le, il n’y a rien d’une pérégrination, d’une errance désinvolte17

Cependant, avec son magasin, Mouret crée un espace immense dans lequel les femmes se déplacent comme elles veulent, n’ayant pas l’obligation d’acheter des produits. Même si le magasin représente un endroit dangereux pour les femmes prises de fièvre dépensières, il n’en demeure pas moins un endroit nouveau où elles peuvent s’amuser et se mêler à la foule: «Ces magasins deviennent alors des espaces alternatifs, à mi-chemin entre la rue et la maison, qui donnent à la bourgeoise la possibilité de “flâner” en toute liberté18» explique Jolanta Rachwalska von Rejchwald. Il s’agit bien d’un espace saltusien, un endroit entre deux mondes où la circulation des gens, des marchandises et même des identités forme un nouvel ordre. Puisque les femmes peuvent complètement changer d’habits à chaque visite, elles se renouvellent dans leurs désirs, leurs caprices et leurs vêtements, elles participent à une proposition inédite du commerce qui influence l’ensemble de la mode. Ce mouvement est générateur de changements constants et il est supporté par les marques révolutionnaires du commerce à prix fixe. Dans Désir et consommation dans Au Bonheur des Dames, Brian Nelson explique qu’Au Bonheur des Dames incarne «un modèle du nouveau capitalisme, modelé d'un système économique fondé sur le principe de circulation, du mouvement, de l'écoulement19».

En effet, le Bonheur des Dames a pour principe ultime la circulation. La marchandise est changeante, vendue à moindre prix pour vider complètement l’inventaire et ne jamais laisser de traces des modes précédentes. Les halles ont également des dimensions démesurées pour accueillir un flot de clientes. Lors de l’exposition des blancs, Zola qualifie la foule de «peuple»: «tout un peuple voyageait au milieu de ces espaces couverts de neige» (BON, 458). Puis, en décrivant Mouret, qui se penche sur les galeries de son magasin: «il les tenait à ses pieds, sous l’éblouissement des feux électriques, ainsi qu’un bétail dont il avait tiré sa fortune» (BON, 490). À la fois peuple de reines traversant les steppes et bétail duquel on mange l’argent, la femme est porteuse du mouvement qui permet à la machine de se mettre en marche et faire évoluer le commerce. Comme l’indique le roman, le déplacement des clientes est «organisé avec une rigueur mécanique, tout un peuple de femmes passant dans la force et la logique des engrenages» (BON, 44), ce qui engendre un ensauvagement en masse, un passage qui porte à la fois les marques de l’aliénation et de la libération de la mobilité féminine.

De ce fait, le magasin représente le saltus dans lequel les clientes rencontrent l’adversité en circulant librement, où elles trouvent aussi une légitimation de leurs désirs. Comme l’indique Susy Hennessy, «women who shop are portrayed as both sensuous and respectable […] this paradox reflects the new world of commerce that not only legitimizes female longing but depends on it for success20». Ainsi, des changements sociaux importants sont motivés par la culture de la mode, qui justifie l’apparition d’une culture plus libre. C’est aussi ce qu’explique Theresa M. Mcbride dans A Woman’s World: Department Stores and the Evolution of Women’s Employment, 1870-1920: «The inescapable fact that most salesclerks were young and single meant that their culture was that of young, urban, single people, whose attitudes and behaviors were becoming freer21». Un vent de jeunesse souffle au Bonheur des Dames. Les vendeurs vivent à la lumière, dans le saltus, comme Denise, qui réalise son parcours au magasin comme un vrai rite initiatique, un parcours nomade dans le territoire instable de la mode. Mouret se demande «comment une femme poussait et se perdait dans Paris» (BON, 193) et Denise ne semble pas être la seule à grandir dans le saltus, comme l’indique ce passage du récit: «à cette heure, le nombre des rayons était de trente-neuf […]. [U]n monde poussait là, dans la vie sonore des hautes nefs métalliques» (BON, 281). Un univers en marche vers la modernité est introduit dans l’espace du magasin qui étale ses halles comme une terre à fouler et, dans la lumière de ses galeries, une nouvelle classe sociale s’épanouit, ce qui brouille l’échelle déjà établie à l’extérieur du grand bazar: «Presque toutes les vendeuses, dans leur frottement avec la clientèle riche, prenaient des grâces, finissaient par être d’une classe sociale vague, flottant entre l’ouvrière et la bourgeoise» (BON, 196). Comme le souligne Theresa M. Mcbride:

Shopgirls were said to “shine” in their leather boots and stylish hats, which set them apart from other working girls. The salesgirl’s dress expressed the ambiguity of her position […] when one encounters them in the street, it is difficult to distinguish them from ambitious petit bourgeois22.  

En ce sens, l’espace du saltus déborde en dehors de ses halles en faisant défiler ses personnages à la classe ambiguë, influençant Paris à se moderniser. La publicité est aussi un vecteur de la circulation, le magasin devenant lui-même mobile, promené en nom sur les voitures, ou sur des ballons comme une envolée de pollen: «quarante mille ballons rouges qui avaient pris leur vol dans l’air chaud des magasins, toute une nuée de ballons rouges qui flottaient à cette heure d’un bout à l’autre de Paris, portant au ciel le nom du Bonheur des Dames» (BON, 316). De ce fait, l’espace saltusien, tel que présenté dans le roman, a la particularité d’être envahissant et d’englober les autres espaces malgré qu’il soit physiquement limité par les murs du magasin.

En effet, le Bonheur des Dames est si vaste que ses frontières en sont presque oubliées. De plus, le magasin, à la fois machine et ogre vorace, ne se contente pas de ce qui est dans son ventre, il transforme l’espace extérieur à ses halles en une expansion de son territoire, accaparant la ville, le commerce et le discours des personnages, d’où l’ensauvagement en masse qui prend forme dans le roman. Par exemple, lorsque Denise est congédiée, elle continue, malgré elle, de vivre dans le tumulte du magasin: «Denise vivait toujours dans le branle du Bonheur des Dames. Un simple mur séparait sa chambre de son ancien rayon; et dès le matin, elle recommençait ses journées, elle sentait monter la foule» (BON, 229). Aussi, Denise est contrainte de parler sans cesse du magasin au vieux Bourras, son logeur, qui est obsédé par le monstre: «Elle devait lui conter, pour la centième fois, son passage aux confections, les souffrances du début […] et tous deux, du matin au soir, ne parlaient ainsi que du magasin.» (BON, 234) Plus encore, le magasin prend jusqu’au titre du roman pour s’annoncer, une invitation à entrer, à passer, à se laisser entraîner dans le monde de la mode, s’ensauvager par lui.

En ce sens, il s’agit du seul lieu du roman, envahissant les autres boutiques par ses rumeurs, ses voitures qui parcourent Paris et la province, les catalogues qui passent les frontières de la France, ses employés qui fêtent à la campagne le dimanche, ses produits qui débordent du sac de Mmes Marty chez Mme Desforges. Bref, jamais, nous ne sortons du magasin une fois entré dans le livre. Celui-ci s’étend à l’infini dans le roman, occupe chaque page de ses personnages et de ses dentelles, imposant sa révolution sur l’ancien commerce et même son vocabulaire sur la littérature. Effectivement, le magasin appelle à lui un déferlement de tissus dont les noms et les dispositions envahissent le récit: «Et désormais, cette façade, devant laquelle on s’écrasait, devenait la réclame vivante, avec son luxe bariolé et doré de bazar, ses vitrines larges à y exposer le poème entier des vêtements de la femme» (BON, 451). Le langage de la mode participe à une esthétique du débordement qui se fait la poésie d’une ère nouvelle, celle d’un ensauvagement de la langue qui gagne la bouche des personnages, tout comme la plume de l’auteur. Autant les objets que les mots s’accumulent, se marient à la surabondance du magasin, créant des descriptions où se mêlent les êtres et les choses, créant un bouleversement visuel. Comme l’indique Isabelle Daunais dans Zola ou la fatalité du débordement, lecture visuelle dans les Rougeons-Macquart, ces dispositifs visuels font irruption dans l’ensemble de l’œuvre d’Émile Zola:

L'hôtel [Saccard] disparaît sous les sculptures» […] «l'acrotère [du “Bonheur des dames”] aligne un peuple de statues» […]: l'espace zolien est espace de l'encombrement. De l'aire Saint-Mittre au Paradou, en passant par la serre de l'hôtel du parc Monceau, la végétation s'affole; du magasin de nouveautés à la mine, les êtres humains s'entassent, de l'hôtel du spéculateur à celui de la courtisane, les ornements se multiplient, les objets s'accumulent23

Ce type de mélange et de condensation de l’information visuelle est encore plus évident lors des grandes expositions du magasin. Aucun espace n’est nu, partout, des ornements tirés des différents tissus en vente forment des immenses installations et les femmes s’y confondent, cachées sous leur chapeau, formant une mer d’objets mouvants: «à la ganterie et aux lainages, une masse épaisse de chapeaux et de chignons barrait les lointains du magasin. On ne voyait même plus les toilettes, les coiffures seules surnageaient, bariolées de plumes et de rubans» (BON, 146-147). Dans les grandes expositions, le saltus est foulé par les femmes qui portent le signe de leur ensauvagement par leurs habits mêmes, faisant circuler les objets avec elles, comme les bagages d’une grande migration vers le commerce moderne. À chaque exposition, des contrées nouvelles sont présentées dans le magasin qui s’ouvre sur le monde et véhicule un imaginaire qui choque et émeut la foule qui en reste ébranlée. Par exemple, lors de l’exposition du salon oriental, Mme Marti s’exclame: «superbe, inouï» (BON, 140) ou Mme Desforges: «c’est prodigieux cet étalage! On en rêve» (BON, 141), même Denise demeure stupéfaite devant l’exposition: «lorsque Denise […] avait traversé le salon oriental, elle était restée saisie, ne reconnaissant plus l’entrée du magasin, achevant de se troubler dans ce décor de harem, planté à la porte» (BON, 123). Aussi les femmes transportent ce saisissement avec elles. Elles entrent dans le grand bazar et en ressortent avec des ballons ou des fleurs, propageant le mot comme une formule contagieuse qui ensauvage les consommateurs, agrandissant toujours l’espace saltusien. En ce sens, la nouveauté et le bouleversement inhérents au magasin débordent eux aussi du Bonheur des Dames, s’incrustent dans la vie privée: «The depaysement that consumers experience in the process can be purchased and taken home to perpetuate the fantasy24». Il y a donc un envahissement complet du saltus sur les autres espaces, comme un voile de changement recouvrant Paris.

Finalement, dans Au Bonheur des Dames, les espaces de la silva et de l’ager sont présents et englobés dans l’espace transitif que forme le saltus (les comportements de la silva ainsi que la dynamique de croissance de l’ager servent son avancée). Le fait que les halles du Bonheur contiennent ces lieux est significatif d’un ensauvagement par le germe, la poussée, le saltus accaparant de ses idées nouvelles et fraîches, les rayons d’un magasin à la fois forêt de bandits et milieu agricole déviant. Bien que l’apparition de ces lieux soit symbolique, une proposition nouvelle croît de leur rencontre. Dans Émile Zola, Colette Becker écrit:

Le grand Magasin est une des institutions où peuvent le mieux s'appréhender la "bousculade des ambitions" qui caractérise l'époque moderne, les mutations sociologiques, les efforts pour secouer les anciennes habitudes, les progrès en de nombreux domaines, les difficultés et les conséquences négatives de cet essor. II est un agent de la transformation économique et sociale de la seconde moitié du XIXe siècle, à laquelle s'intéresse Zola25

L’ensauvagement a lieu dans les espaces vastes des halles qui agissent comme des moteurs de transformation du commerce, du travail et de la mode. Le grand magasin est inclusif, il adopte les comportements étonnants, repoussoirs et les transforme en actes culturellement acceptés, même valorisés. On retrouve en lui un microcosme déséquilibré qui tend vers un nouvel équilibre, en prend le chemin. La silva, l’ager et le saltus sont présents en lui, d’où la formation d’une harmonie à venir, d’une cohésion de l’univers contenu dans les halles montrant que le magasin est un lieu envahissant où se dessinent les prémisses d’une ère nouvelle. Durant le roman, le Bonheur des Dames fait office d’espace liminaire, de transition, mais, contrairement à la situation du personnage liminaire tel que présenté par Marie Scarpa26, le magasin, étudié ici dans sa fonction d’espace, mais qui est aussi le personnage principal du récit, n’est pas prisonnier de sa nature d’entre-deux. Il crée plutôt l’entre-deux: entre la chambre et la rue, le privé et le public, il mélange les classes sociales dans son ventre, les marchandises, il englobe plusieurs représentations de rites comme celui du passage des filles au statut de femmes (pensons à Mme Marty qui entraîne sa fille avec elle, lui apprend à désirer les mêmes choses, l’initie à la mode, etc.) ou encore le rite du mariage, alors que le décor du magasin projette l’union prochaine de Denise à Mouret:

les mousselines, les gazes, les guipures d’art, coulaient à flots légers, pendant que des lamées d’argent, servaient de bond à cette décoration géante qui tenait du tabernacle et de l’alcôve. On aurait dit un grand lit blanc, dont l’énormité virginale attendait, comme dans les légendes, la princesse blanche, celle qui devait venir un jour, toute-puissante, avec le voile blanc des épousées (BON, 457). 

Le magasin est un espace/personnage liminaire par sa qualité d’espace trouble dans lequel les règles sévissant à l’extérieur de ses halles ne s’appliquent plus. Plus encore, loin d’accompagner l’ancien commerce dans sa transition vers la modernité, le magasin étend sa liminarité puisque son but est d’ensauvager éternellement le commerce, voire l’assujettir27. Il ne s’agit pas de ramener les initiés du nouveau commerce dans une société qui les attend, mais bien de changer la société par la vente. Le Bonheur des Dames est donc l’espace d’un conte terrible, celui où les destins individuels sont mangés par l’ogre et où le magasin se fait le livre (en prend le titre du moins) de ces histoires personnelles qui se croisent dans ses enceintes et dans lesquelles les personnages doivent faire leur apprentissage seuls et contre tous. Si les héros de chaque histoire ne réussissent pas nécessairement à s’accomplir, comme Deloche qui ne pourra pas obtenir Denise ni entrer sérieusement dans la lutte avec ses collègues de travail, elles soulignent toutes l’ensauvagement de leurs personnages. Des comportements de survie sont adoptés par les employés, et tout un nouveau système du commerce qui opte pour une dynamique de croissance active prend place. Puisqu’il s’agrandit continuellement, le magasin étale aussi son influence, poursuit l’ensauvagement à la surconsommation en endoctrinant les clientes, projet ouvertement annoncé par Mouret qui en tire un énorme profit: «c’est de vouloir et d’agir, c’est de créer enfin… Tu as une idée, tu te bats pour elle, tu l’enfonces à coups de marteau dans la tête des gens, tu la vois grandir et triompher» (BON, 100). Or, l’ensauvagement ne s’arrête pas là. Comme l’explique Chantal Bertrand-Jennings, dans Espaces romanesques: Zola:  

Non seulement la terre, les plantes, les bêtes échappent au contrôle de l’homme pour se substituer à lui, mais encore, ses lieux d’habitat et de travail, les machines qu’il a forgées se retournent contre lui en une révolte monstrueuse. Le grand magasin du Bonheur des Dames respire d’une vie autonome lui aussi. [...] c’est un «colosse», un «monstre», un ogre qui dévore indistinctement ses concurrents dont il engloutit les maisons une à une, et tout un peuple de femmes, ses clientes, qu’il fait passer par ses «dents de fer» avant de les rejeter à la borne28

Si le grand magasin est le bienvenue dans la modernité, que le génie du commerce semble justifier la mort des petites boutiques ainsi que l’ensauvagement des femmes et des employés, un risque est tout de même couru par Mouret, qui doit gérer le problème de vol dans son établissement, problème qui est en relation directe avec le fonctionnement du Bonheur des Dames. De plus, durant le roman, le Baron Hartman prédit que les femmes se vengeront: «vous savez qu’elles se rattraperont» (BON, 112), mais il omet de dire que la machine aussi se retournera sur le maître. L’instigateur de l’ensauvagement du commerce est lui-même pris à son jeu. Alors que Mouret croit échapper aux comportements fiévreux des femmes qui parcourent ses magasins, il se met bientôt à effectuer, lui aussi, un chemin pénible et interminable dans ses rayons à la recherche de Denise, amoureux et laissé sans pouvoir devant son refus, alors qu’il tient le commerce parisien dans ses mains. L’ensauvagement a définitivement un aspect contagieux dans le livre, puisque le maître de la maison en est aussi prisonnier, que tous se ruent au Bonheur dans le besoin d’y assouvir leurs désirs.

Ainsi, le récit, qui se termine sur une note positive concernant la vague nouvelle du commerce, laisse déjà deviner que la vente de produits en masse sera bientôt une norme puisque plusieurs autres grands magasins prennent place et créent une certaine concurrence au Bonheur des Dames. Bien que le commerce de la mode fonctionne en aliénant les clients, en créant du besoin où il n’y en a pas, pourrions-nous parler d’ensauvagement si les vastes espaces des halles n’étaient plus un moteur de transformation du commerce et des mœurs? En fait, le caractère éphémère de la mode et le constant renouvellement des collections font perdurer l’aliénation, mais alors que dans le roman, il y a naissance d’un ensauvagement suffisamment puissant pour créer un ordre nouveau à l’échelle générale du commerce et de la ville, dans la société actuelle, le prêt-à-porter n’est plus un vecteur de changements sociaux aussi importants. Bien sûr, il alimente la culture de l’instantané, cependant, il n’opère pas de bouleversements tels que présentés dans le roman de Zola, le prêt-à-porter faisant office de norme dans le marché actuel. Si l’ensauvagement est constitutif du fonctionnement du grand magasin dans Au bonheur des Dames, car il génère du mouvement, un déplacement culturel de masse, peut-être qu’il a trouvé une autre forme dans le commerce contemporain comme le magasinage dans les friperies, qui s’est d’abord développé en réaction au capitalisme, avant de devenir une mode, au point où l’industrie du vêtement s’est adaptée pour offrir des habits au style usé. Il reste à voir si un tel phénomène serait répertorié dans la littérature et donnerait à lire les nombreuses conversions de contre-cultures en culture de masse, une roue sans fin. Du moins, étudier des romans mettant en scène différentes étapes de l’histoire de l’industrie du vêtement nous permettrait certainement d’approfondir les liens entre ensauvagement culturel et imaginaire de la mode. 

Pour citer ce document:
Goulet, Alizée. 2017. « «Au Bonheur des Dames» ou l'histoire d'un ensauvagement capitaliste ». Dans Ensauvagement du personnage et écriture ensauvagée. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 10/2017. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/ensauvagement-du-personnage-et-ecriture-ensauvagee/au-bonheur-des-dames-ou-lhistoire-dun>. Consulté le 21 novembre 2017.
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