Université du Québec à Montréal

Fition génétique, bis

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Merci Anne-Sophie pour ce message très élaboré et qui donne de nombreuses pistes. Je vais réagir rapidement à chaud, et d’abord à ta note et à la remarque d’Elaine.

Bien sûr, la question du « genre génétique » ne s’applique pas qu’au roman. J’ai mentionné le roman, spontanément, parce que c’est essentiellement sur ce genre que je vais travailler, mais il va de soi que des effets de « résonances », par rapport à d’autres genres littéraires ou d’autres formes artistiques peuvent être féconds.

 Si j’ai proposé de cerner ce que serait une fiction génétique, c’est aussi parce que dans le livre à venir (et le travail de l’année qui vient en général), je voudrais essayer d’éviter de parler d’ouvrages qui font de la génétique une thématique trop évidente. En fait, soyons plus net, les romans qui s’en servent comme thématique, comme sujet central (sinon unique) et évident de la narration m’intéressent plus ou moins (même s’il y a toujours des exceptions). Je vais mettre de l’avant davantage les fictions qui vont faire de la génétique un embrayeur narratif, un élément d’interdiscursivité, un sous-texte parfois.

 De plus, comme le projet CRSH porte sur « l’archéologie du gène dans la littérature et le discours social », d’une part, et que d’autre part je travaille avec une équipe française sur un projet portant sur le XIXe siècle, il va de soi que je veux remonter en amont. Ce qui signifie, dans un premier temps, que je remonte jusqu’aux théories de la dégénérescence et à l’eugénisme. Mais ce qui signifie aussi que « génétique » s’inscrit dans une filiation sémantique qui regroupe hérédité-évolution-génétique. Trois mots lourds de sens dans l’histoire politique et scientifique, qui ont sans cesse fait retour dans la littérature; des mots que la littérature accompagne depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, d’autant plus que leur définition a toujours été malaisée (pensons simplement au darwinisme social de Spencer et à la manière dont on a ainsi plaqué une théorie scientifique sur une analyse sociologique réactionnaire). Évidemment, en bon sociocriticien, je suis intéressé à voir comment ces concepts (qui relèvent aussi de l’idéologie) sont pensés à partir de la fiction. Par exemple, si on parle d’hérédité (et donc, en termes contemporains, aussi de génétique), on parle aussi de filiation. Mais où arrêter? C’est justement la polysémie de ces termes qui en fait l’intérêt. C’est bien pourquoi la thématique évidente me semble moins intéressante, puisque tout est dit.

 Par exemple : il y a beaucoup de romans qui mettent au centre de la narration un autiste qui devient un « cas », un modèle psychologique autour duquel la narration s’organise. Ça peut être très intéressant, mais je préfère un roman comme Parfum de glace de Yoko Ogawa chez qui l’étrangeté du personnage central, qui s’est suicidé, n’est jamais clairement expliquée. C’est donc davantage une dérive autour de l’étrangeté en soi que le roman provoque, laissant au lecteur la possibilité de réfléchir sur la source de cette étrangeté, qui peut relever de l’autisme. Mais le silence qui entoure l’explication possible du personnage renvoie à l’opacité même de l’autisme.

Autre exemple très différent : dans Samedi de Ian McEwan, il y a bel et bien un problème génétique soulevé, une maladie dont est atteint un personnage; mais cette question s’entrelace sans cesse à l’évolutionnisme et à Darwin, au matérialisme et à la conjoncture sociopolitique liée à la guerre en Irak. Voilà le genre de « fiction génétique » qui m’intéresse. D’ailleurs, voici pour le moment les livres dont je songe à traiter en priorité, ce qui ne veut pas dire que ça ne va pas bouger. Dans certains cas, cela relève davantage de l’intuition, il faudra que je retourne aux textes.

 Villiers de L’Isle-Adam, L’Ève future (rien ne semble exister sur ce roman et l’eugénisme, n’est-ce pas bizarre?) et Trbulat Bonhomet,  Paul Bonnetain pour Charlot s’amuse, Huysmans (Les Sœurs Vatard et Marthe, histoire d’une fille) (dégénérescence et eugénisme)

 André Couvreur, Les Mancenilles, Eugène Brieux, Les Avariés (dont le titre est vraiment meilleur que la pièce, même en se limitant à l’aspect idéologique), Léon Daudet, Les morticoles (médecine et syphilis, y a de la matière)

 Will Self, Vice Versa et Jarry, Le Surmâle  (le surhomme)

 Remarkable Creatures de Tracy Chevalier et Vonnegut, Galapagos;  (évolution)

 McEwan (chirurgie; maladie génétique)

 Ishiguro (avec Eva Hoffman, The Secret?) (clone)

 Byatt, Le Conte du biographe (filiation : de la science à la biographie)

Kenzaburô Ôé, Une existence tranquille (famille; maladie génétique)

 Ogawa (autisme)

 Siri Hustvedt, La femme qui tremble/Tout ce que j’aimais (psychopathologies variées et art)

 Powers, The Gold Bug Variation (recherches en génétiques)

 Herbert, Dune (eugénisme dans le futur)

 Mais tout ça peut bouger (beaucoup), d’autant plus qu’il y a certains de ces livres que je n’ai pas lus (parfois, il faut d’abord se fier à son instinct). J’ai aussi pensé à Katherine Dunn, Eugenides, Louis Lefebvre. Anne-Sophie m’a aussi parlé de Louise Lambrichs, ça m’intrigue. Il y aurait peut-être aussi un chapitre (ou une communication) à faire sur le dernier homme/la dernière femme sur terre, version génétique/évolutionniste de Robinson Crusoé. En tout cas, voilà d’où ça part. N’hésitez pas si vous avez remarques, commentaires, suggestions, jokes plattes et autres réactions.

Pour citer ce document:
Chassay, Jean-François. 2011. « Fition génétique, bis ». Dans Chantier Posthumain. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 20 mai 2011. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/chantier-posthumain/fition-genetique-bis>. Consulté le 21 juin 2018.

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