Université Jean Monnet

Les corps informés dans l’œuvre de Julien Prévieux

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 2015. Patterns of Life [Vidéo HD, son, 15'30''].

«J’ai fabriqué une clôture virtuelle, dont la couleur va du bleu au rouge. Le bleu indique un son presque anodin, une sorte de murmure. Quand on avance vers les limites de la clôture, dans la zone rouge, le volume sonore augmente jusqu’à atteindre celui d’un 747 au décollage. Si je suis une vache et que je m’approche de cette clôture virtuelle, les électrodes de l’appareil envoient une impulsion électrique me signalant que je suis trop près de la limite. 

D’ici vingt ans, ou au cours du XXIsiècle, au lieu d’utiliser le son ou l’électricité, nous stimulerons les animaux de l’intérieur, au niveau neuronal. Alors, la clôture virtuelle sera 100% efficace

(Voix off de la vidéo de Julien Prévieux, Patterns of life, 2015)

Selon différentes voies, l’artiste français Julien Prévieux1 recourt à des matériaux de notre présent parfois proches de ceux mobilisés en sciences sociales, qu’il détourne et fait performer plastiquement de manière à révéler indirectement des organisations et des mécanismes sociétaux et économiques contemporains.

Au travers de protocoles d’analyse et de schémas de représentation existants qu’il convoque et rejoue, l’artiste manifeste et conjointement dérègle de manière poétique, critique et ironique, des systèmes ou «jeux de société» qui travaillent les corps.

En 1998, dans une de ses premières œuvres -une courte vidéo à la fois procédurale et loufoque nommée Crash-test: mode d’emploi2- Julien Prévieux interrogeait physiquement la confrontation impulsive de son corps aux éléments prosaïques de son environnement immédiat: murs, mobilier, véhicules, arbres, personnes… en s’y projetant brutalement. Le montage sommaire, dénué de tout effet, fait se succéder rapidement les brèves séquences où le corps en action éprouve violement la résistance physique de son environnement et la réalité de son milieu et de son entourage. La vidéo qui, sur le mode de l’absurde, touche à la matérialité ontologique, pourrait en ce sens rappeler cette formule souvent prêtée à Jacques Lacan: «le Réel, c’est quand on se cogne». Dans cette vidéo, Julien Prévieux joue à ne pas faire comme il faut; en somme, à dérégler «le sens pratique» (Bourdieu, 1980) et les règles de conduite déterminées par l’habitus.

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 1998. Crash-test: mode d'emploi [Vidéo SD, son, 1'40''. Captures d'écran].

Par la suite, l’artiste ne fera plus directement performer son corps, mais s’intéressera à la représentation des corps en déplacement ou de la gestuelle des corps des usagers que nous sommes, confrontés dans le tissu social contemporain à de nouveaux outils, technologies et interfaces numériques, à l’ère d’une économie de l’information, de l’évaluation et de la surveillance, et à l’ère également du fantasme de l’organisation algorithmique du vivant et de la traduction de la vie elle-même en données et en métadonnées.

Dès lors, nous proposons une traversée de l’œuvre récente de Julien Prévieux qui, par le truchement de recherches et d’opérations plastiques, interroge les représentations du corps et ses dispositions face aux nouvelles technologies de contrôle et d’étude de ses déplacements. Ainsi, il sera question du glissement des représentations schématisées du corps dans l’espace social, aux représentations des corps eux-mêmes travaillés par des incorporations schématiques, en écho au titre de l’exposition personnelle «Julien Prévieux. Des corps schématiques», au Centre Georges Pompidou de Paris en 2015-20163. Aux représentations schématiques des corps en déplacement répondent dialectiquement des représentations de corps accordés et informés par des modèles comportementaux schématiques incorporés.

 

Les données des corps, pour des corps schématisés

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 2015. Pickpocket [Aluminium brossé, h: 250cm, Ø: 150cm].

L’artiste porte une attention sensible aux moyens utilisés de manière généralisée pour enregistrer, analyser et traduire les activités du corps sous forme d’informations. Une des injonctions politiques et économiques contemporaines semble être celle de la traduction des déplacements et activités des corps, dans des configurations schématisées, gouvernée par des préoccupations sécuritaires et de rentabilité. Révélant des dispositifs à l’œuvre aujourd’hui, Julien Prévieux s’empare d’outils et méthodologies usités pour les convertir plastiquement, sur le mode du détournement. Relevons en ce sens quelques-unes de ses œuvres qui manifestent sensiblement ces opérations.

Pickpocket, 20154, est une sculpture en métal brossé de deux mètres cinquante de hauteur, belle et élancée comme un corps contorsionné stylisé. Elle convoque immédiatement l’esthétique moderniste futuriste fascinée par la vitesse et la transfiguration de l’homme-machine (la célèbre figure humaine dynamiquement stylisée par Umberto Boccioni, L’Homme en mouvement, 1913). Mais cette perception anthropomorphique est trompeuse, car il ne s’agit nullement d’une représentation –aussi stylisée soit-elle– d’une habile chorégraphie d’un pickpocket, mais bien plutôt d’une traduction visuelle tridimensionnelle d’un ensemble de données prélevées dans une étude scientifique portant sur l’efficacité des méthodes de visualisation des délits dont disposerait la police de Barcelone. Voici donc se substituant au corps, la représentation de ses déplacements dans un territoire délimité. Il s’agit en effet d’une cartographie en 3D de la trajectoire d’un pickpocket présumé, sur le territoire de Barcelone. L’artiste précise ainsi: «le socle c’est le plan de Barcelone, en vertical, c’est le temps qui a défilé. Les sommets des cônes sont les points où on sait que le pickpocket est passé. Les cônes eux-mêmes, c’est la probabilité de ses déplacements.» (Julien Prévieux, dans Claire Richard, 2015) Jouant sur le fil de nos projections anthropomorphiques, l’artiste fait se substituer au corps humain la cartographie abstraite de ses déplacements: c’est un corps codé. Cette visualisation renvoie aux modélisations chronogéographiques inventées dans les années soixante et plus largement exploitées aujourd’hui (Chamayou, 2015), c’est-à-dire le traitement de la vie humaine représentée à travers ses trajectoires dans l’espace-temps. Le corps dromoscopique (Virilio, 1984) est désormais traduit schématiquement hors de lui-même, dans une représentation à distance, diagrammatique et prédictive. 

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 2015. Portraits-vitesses [Sept pierres taillées à la main, œuvre unique].

En écho à l’œuvre Pickpocket, 2015, et dans un tout autre rapport d’échelle, Julien Prévieux a organisé sa propre filature à l’aide de ses données chronospatiales auto-générées et collectées pendant une semaine par l’intermédiaire d’une application sur son smartphone. En résulte un ensemble de sept petits volumes géométriques taillés dans la pierre qui correspondent à sept jours de filature. Les minéraux ont été sculptés à partir d’une modélisation tridimensionnelle de la traduction de ces données. Mais ces volumes nommés Portraits-vitesses5 cristallisent moins la trajectoire de leur sujet que l’intensité de ses déplacements et la singularité de ses accélérations. Selon une récente étude scientifique (Casale, Pujol et Redeva, 2012) qui a intéressé l’artiste, l’intensité de nos accélérations permettrait d’envisager le profilage d’une empreinte cinétique qui pourrait être aussi précise qu’une empreinte digitale, et conduirait à une représentation à la fois schématique et singularisée du corps à l’œuvre dans ses moindres déplacements. Cette nouvelle formule répondrait à cette injonction contemporaine: le décodage du corps réécrit à travers l’«analyse des formes de vie». (Chamayou, 2013, chap. Analyse des formes de vie). Le smartphone se mue ainsi quelque peu en bracelet électronique dont sont appareillés les présupposés délinquants sous surveillance. Ce sont les données générées par ce nouvel outil identificatoire et anthropotélémétrique que l’artiste a fait convertir sous forme de sculptures abstraites, comme autant d’autoportraits, ou de profils. Dès lors, «le profil doit être entendu en un sens métaphorique: il n’épouse plus la forme statique d’un corps, mais celle, dynamique, de ses trajectoires.» (Chamayou, 2015)

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Yarbus, Alfred

Alfred Yarbus. 1965. Examining a picture, The unexpectind visitor, in Eye movements and vision.

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 2015. Datumo!. Installation au Frac-Ile de France [Vue de l’exposition].

Avec l’œuvre Portraits-vitesses, 2015, Julien Prévieux matérialise de nouvelles formes d’identification et de surveillance des corps dans l’espace social. Les diverses méthodes de tracking dont les usages sont aussi insidieux que généralisés, l’intéressent particulièrement. D’autres œuvres s’en font également l’écho. Ainsi, deux ensembles relèvent de modes opératoires similaires: l’ensemble Datumo!, 2015, réalisé pour le Fond Régional d’Art Contemporain d’Ile-de-France, et l’ensemble Anthologie des regards, 2015, produit pour l’exposition «Des corps schématiques» au Centre Georges Pompidou de Paris. Pour ces deux œuvres, ce sont les déplacements métonymiques du corps qui ont été à l’étude, c’est-à-dire le corps du sujet réduit à son regard ou bien plutôt à ses yeux, le sujet étant alors considéré comme une machine optique. Dans la lignée des études des trajectoires visuelles produites dans les années 60 par le scientifique russe Alfred Yarbus (Yarbus, 1965), Julien Prévieux s’est emparé des outils d’analyses et de mesures oculométriques dont recourent les services marketing dans une perspective d’optimisation. Cette science, l’oculométrie, plus communément appelée eye tracking, obéit à un protocole scientifique qui permet de quantifier et de mesurer les parcours visuels de regardeurs ou de clients. La traçabilité du corps prend la forme de schémas diagrammatiques de l’attention visuelle appareillée. Julien Prévieux, sans aucune perspective d’optimisation, mais avec humour et distance critique, en détournant les outils d’analyse existants de l’eye tracking, va passer les acteurs de ses projets artistiques au crible des mesures analytiques oculométriques. Ainsi, les parcours visuels des participants, les visiteurs invités à regarder des œuvres exposées au Frac Ile de France, ou bien des passants anonymes sollicités pour étudier des cartes postales de la collection du Centre Georges Pompidou, ont été scannés selon les protocoles en vigueur. Une fois les mesures réalisées, les schémas oculométriques conduits par l’artiste et retracés en fils de laine sur les murs de l’institution pour le premier ensemble, ont pris la place des œuvres dans l’exposition à la fin de leur exposition. C’est alors encore ce répertoire de regards schématisés transférés sur des écrans de sérigraphie que l’artiste exposait au Centre Georges Pompidou. Ainsi, ce sont les résultats d’études de la qualité des regards de regardeurs, que les regardeurs ont ensuite été amenés à regarder dans les lieux d’exposition.

Ces œuvres manifestent la généralisation du tracking et le suivi du moindre déplacement du corps, participant, pour reprendre Grégoire Chamayou, aux mécanismes d’une société du ciblage. Le philosophe remarque aussi que «certains magasins couplent les vidéos de leurs caméras de surveillance au signal des smartphones captés sur leur réseau wifi afin de retracer les déambulations de leurs clients.» (Chamayou, 2015: 4)

Si les captures retracées par Julien Prévieux se présentent pour elles-mêmes, poétiquement décontextualisées et déconnectées des logistiques économiques, elles font néanmoins transparaitre les dérives des pratiques dites de tracking qui réorganisent nos déplacements à partir de la quantification de ces derniers. Aussi, les environnements à parcourir physiquement ou visuellement, arrangés à partir de parcours types prédéfinis, ne réduiraient-ils pas l’amplitude des déplacements et cheminements corporels? Les corps ne seraient-ils pas contraints de s’accommoder, s’accorder et in fine, se conformer comme des corps schématiques, à des schémas calibrés… entraînant aliénation des corps dans leurs cheminements et aveuglement des regards, par rapport à des schémas efficaces et normés: des patterns of life pour reprendre le titre de la récente œuvre vidéographique de Julien Prévieux6.

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 2015. Anthologie des regards [Bois, écrans de sérigraphie, dimensions variables]. Vue de l’exposition «Julien Prévieux. Des corps schématiques», Paris, Centre Georges Pompidou, 2015- 2016.

Les corps informés

Les soumissions des corps à des patterns ou des schémas préalables ont amené l’artiste à interroger des formes prédictives des comportements humains dans l’espace social. Des outils numériques semblent en effet, via des systèmes algorithmiques, pouvoir pré-voir des comportements à partir de l’analyse de données. Si Julien Prévieux traite avec humour l’absurdité de ces outils prédictifs, l’écrivain et philosophe Éric Sadin écrit au sujet des systèmes de prédiction corrélés par métadonnées:

Exit toutes les théories sur les comportements humains, de la linguistique à la sociologie. Oubliez la taxinomie, l’ontologie et la psychologie. Qui peut savoir pourquoi les gens font ce qu’ils font? Le fait est qu’ils le font, et que nous pouvons le tracer et mesurer avec une fidélité sans précédent. Si l’on a assez de données, les chiffres parlent d’eux-mêmes. […] la généralisation du régime prédictif [… est capable] d’anticiper des phénomènes en cours d’émergence ou à venir dans un terme plus ou moins proche de leur réalisation supposée. (Sadin, 2015: 240 et 218)

Chaque petit carré du canevas rejoué en tricot renvoie, en fonction de sa couleur, aux manifestants, aux forces de l’ordre, au territoire, etc.

Julien Prévieux s’est intéressé à d’autres modèles mathématiques prédictifs de déplacements d’êtres humains, à partir de statistiques produisant des représentations de corps complètement désincarnés, des corps abstraits. Ainsi, pour l’ensemble D’Octobre à Février, 2010-20137, ce sont des diagrammes mathématiques prédictifs qui renvoient à des schémas de déplacements de personnes dans des situations de manifestation ou de ségrégation dans un territoire urbain type, qui ont servi de modèles pour la fabrication d’une dizaine de pulls en laine tricotés à la main par des tricoteuses recrutées pour l’occasion, pulls qui ont ensuite été pendus sur cintres et accrochés à des patères dans les lieux d’exposition. En amont de cette démarche, à l’aide d’un logiciel de visualisation, des sociologues anglo-saxon et allemand (Gilbert et Troitzsch, 2005) ont produit des modèles mathématiques sans corps, simulés sur des territoires inexistants, en vue d’analyses prédictives des phénomènes étudiés. Ce sont ces modèles qui ont été repris par l’artiste, et tout aussi absurdes sont les répliques tricotées de ces comportements humains encodés. Chaque petit carré du canevas rejoué en tricot renvoie, en fonction de sa couleur, aux manifestants, aux forces de l’ordre, au territoire, etc. Le motif, une mosaïque assouplie par le maillage, évolue de pull en pull, en fonction des situations représentées qui évoluent dans le temps. Comme des enveloppes de corps absents, les pulls font relâcher les règles du langage programmatique, mais révèlent un rapport de force vis-à-vis des mises en données prédictives et désincarnées. 

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 2010-2013. D’Octobre à Février [Pulls en laine, cintres et patères métalliques. Détail d’un pull].

Dès 2006, Julien Prévieux met en lumière la conformité de nos attitudes et gestuelles à partir de schémas instruits préalablement. Comment nos gestes et nos corps seraient-ils informés par des patternsorchestrés par des instructions? L’artiste, à travers le film d’animation What Shall We Do Next? (Séquence #1), 20068, et son prolongement vidéo What Shall We Do Next? (Séquence #2), 20149, fait performer des corps formatés devenus appliqués, c’est-à-dire schématiques, car accordés à des schémas d’application prédéfinis. «En même temps que le vocabulaire humanise la machine, par un mouvement réciproque l’homme se mécanise: on est bien “formaté” pour un emploi ou une tâche.» (Le Breton, 2013: 158)

Le matériau mobilisé pour ces œuvres est une collection de gestes brevetés, des gestes dont la signature gestuelle analytique a été déposée comme propriété auprès de l’agence américaine USPTO (United States Patent and Trademark Office), le «Bureau américain des brevets et des marques de commerce». L’administration UPSTO enregistre les gestes déposés par les entreprises créatrices de nouveaux outils et interfaces technologiques, telle que la firme Apple. Ces gestes brevetés et déposés sont déjà largement utilisés pour certains, comme les gestes «slide to unlock» («glisser pour déverrouiller»), ou «pinch to zoom» pour agrandir l’image sur tablette ou smartphone; d’autres ont également été consignés en vue d’usages à venir, et d’autres encore sont déjà obsolètes. Le premier opus de What Shall We Do Next, 2006, est un film d’animation dans lequel défilent froidement les gestes brevetés décontextualisés, comme une démonstration virtuelle:

Constatant que la technologie joue le rôle d’un prescripteur de comportements, qui relèvent de plus en plus de la propriété privée, l’artiste s’approprie ces gestes et les soustrait à leur fonction utilitaire. Il imagine un enchaînement de figures qui semblent flotter à la surface de l’écran et transforme la vidéo de démonstration en abstraction chorégraphique (Julien Prévieux, 2009:49).

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 2014. What Shall We Do Next? (Séquence #2) [Vidéo HD/2K, 16'47''. Capture d’écran].

Le second opus est une vidéo dans laquelle s’appliquent des danseurs professionnels soumis à une chorégraphie très réglée et robotique qui est également une variation d’usages mimés de ces gestes brevetés. Mais les corps sont bien présents cette fois-ci, des corps déjà informés par leur apprentissage de la danse, des corps modélisés comme des automates à l’œuvre dans un univers des plus aseptisés, déployant la gestuelle brevetée, parfaitement optimisée et incorporée. Cette gestuelle incarnée révèle l’artificialité des gestes façonnés et dirigés par des interfaces qui se veulent pourtant naturelles (NUI, Natural User interfaces). Programmatiquement, les danseurs s’exécutent à enchainer des gestes à blancs synchronisés sur des interfaces absentes. Ces schémas gestuels écrits, ainsi performés, manifestent la conformité de nos mouvements contraints par des usages qui ne peuvent dériver, et ne peuvent que s’accorder au geste normé et efficace, faisant quelque peu sourdre la visualisation abstraite des mouvements de l’ouvrier au travail étudiés par l’américain Frank Gilbreth. À partir de 1915, Frank Gilbreth, ingénieur initiateur des motions studies, substitue au corps en mouvement –appliqué à la réalisation d’une tâche répétitive–  son tracé abstrait, selon la méthode d’analyse et de visualisation du chronocyclographe. Le modèle gestuel tracé et traduit par les moyens de la photographie peut aussi être matérialisé en une maquette dépourvue de corps, sous la forme d’un graphique en fil d’aluminium10. Le dessin spatialisé se mue ensuite en trajectoire à incorporer par les travailleurs disciplinés, des corps-outils ajustés, informés pour des actions répétitives, dans une perspective d’efficacité. Se trouvent reconvoquées et chorégraphiées les études et les modélisations de Frank Gilbreth au début de la vidéo de Julien Prévieux, Patterns of life, 201511

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Gilbreth, Frank

Frank Gilbreth. Circa 1915. Wire model of foreman on drill press. Collection: Frank Gilbreth Motion Study Photographs (1913-1917).

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 2014. Patterns of Life [Vidéo HD/2K, 15'30''. Capture d’écran].

Le scénario de cette dernière a été co-écrit avec Grégoire Chamayou. L’œuvre retrace chorégraphiquement, avec cinq danseurs de l’Opéra de Paris, une histoire des corps notés, trackés, quantifiés, c’est-à-dire une histoire de la visualisation des corps en mouvement, en six scènes dansées qui se succèdent, s’entrecroisent et se télescopent. Dans l’une des scènes qui commence à la cinquième minute et se développe en entrecoupant d’autres scènes, Julien Prévieux a fait performer une danseuse dans une structure architecturale ouverte qu’elle parcourt en déroulant un rouleau de bande adhésive jaune, de manière à filer et remarquer ses trajectoires et sa gestuelle dans cet espace déterminé, jusqu’à la constitution d’un réseau dense comme une toile. La matérialisation de ses mouvements en un carcan de ruban adhésif se mue peu à peu en piège, voire en scène de crime qui semble à la fin de la vidéo, se refermer sur elle-même. L’écriture de ses passages réduit petit à petit son espace vital et la danseuse se trouve empêchée dans les rets de son propre filet. En regard, une voix off évoque une étude de 1952 du sociologue Paul-Henry Chombart de Lauwe, l’Étude des trajets pendant un an d’une étudiante du XVIearrondissement de Paris, étude qui sera reprise et analysée par Guy Debord en 1956, dans Théorie de la dérive:

Le tracé de tous les parcours effectués en une année par une étudiante du XVIearrondissement: ces parcours dessinent un triangle de dimension réduite, sans échappée, dont les trois sommets sont l’Ecole des Sciences politiques, le domicile de la jeune fille et celui de son professeur de piano.

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Prévieux, Julien

Julien Prévieux. 2015. Patterns of Life [Vidéo HD, son, 15’30’’. Capture d’écran].

À la fin de la vidéo, une interrogation demeure: le corps s’est-il libéré ou bien a-t-il fini par disparaître dans ce carcan schématique? Outre l’obéissance ou la servitude du corps dans ses déplacements, l’œuvre vidéographique évoque, par le truchement de commentaires, les clôtures non pas électriques, mais virtuelles et neuronales qui pourraient être efficaces à 100% d’ici vingt ans peut-être (voir note infrapaginale n°1). Cette scène performée rappelle plus largement toutes les formes de tracking

Dans le dernier tableau chorégraphié, à partir de 11'30'', un groupe de personnes a rejoint les premiers danseurs professionnels. Ils tournent selon des schémas circulaires, comme un banc de poissons, de manière cadencée et calibrée. Mais les danseurs viennent petit à petit perturber ce schéma de déplacement, et faire disruption dans cette organisation. Ces comportements sont déviants et bouleversent, dans leur irrégularité, la trajectoire écrite. Le commentaire s’achève ainsi: «Aujourd’hui […], au lieu de chercher des choses, on cherche des activités. L’analyse des activités est la principale méthode que le renseignement devra maîtriser pour réussir à l’avenir». Cette séquence évoque là aussi les études de Grégoire Chamayou sur les méthodes mobilisées par la NGA, la National Géospatial Agencyaméricaine, qui cherche, à partir de compilation de données, à modéliser les schémas de déplacements normés des êtres humains dans l’espace social (Chamayou, 2015). Au regard d’une société du ciblage, le corps en dérive de ces modèles configurés statistiquement ou patterns of life, serait déviant et donc suspect. Grégoire Chamayou revient dans Théorie du drone, 2013, sur l’utilisation de profils comportementaux dans un contexte de guerre à distance; mais cette analyse outrepasse le contexte militaire pour réfléchir plus largement les systèmes analytiques d’étude et de représentation des comportements des corps dans l’espace social contemporain:

Tout un chacun a une forme ou un motif de vie. Vos actions quotidiennes sont répétitives, votre comportement a ses régularités […]. Si on vous surveille, on peut noter tous vos déplacements et établir une carte chrono-spatiale de vos parcours familiers […]. On peut également […] surimprimer à cette carte celle de votre réseau social […]. 
Une fois tissé ce double réseau –celui de vos lieux et de vos liens– on pourra prédire votre comportement […]. Mais on pourra aussi voir apparaitre des irrégularités suspectes […]. Toute dérogation à la norme que vous avez vous-même établie par vos habitudes, tout écart avec les irrégularités de votre comportement passé peut sonner l’alerte: quelque chose d’anormal, et donc de potentiellement suspect, est en train de se produire. […] De la masse de données collectées au sujet d’un individu, d’un groupe ou d’un lieu, émergent progressivement des «patterns», des motifs repérables. L’activité constitue une alternative à l’identité […]. (Chamayou, 2013: 71, 72 et 73)

Comportements mais également gestuelles semblent devoir s’accorder à des schémas normés.

Les corps dans l’espace social produisent des schémas de déplacement auxquels en retour ils semblent voués à se conformer au risque de manifester un comportement considéré comme déviant. Comportements mais également gestuelles semblent devoir s’accorder à des schémas normés. Julien Prévieux nous amène à éprouver des scénarios d’un futur proche en révélant plastiquement des dispositifs et processus à l’œuvre aujourd’hui. Mais nos corps paraissent encore malgré tout faire dériver ces patterns of life, sur le mode du désaccord au regard de comportements statistiques prédictifs. Dérives, déroutes, bugs, émancipations: ce sont ces manières de dérégler les prétendus usages que fait aussi résonner l’artiste. Julien Prévieux a ainsi produit en 1998 une vidéo nommée Roulades12, dont la forme diffère grandement de l’esthétique clinique privilégiée pour ses dernières œuvres. Il s’agit d’une performance filmée, à la fois burlesque et brutale, qui amène à suivre l’artiste dans son épreuve par corps, en roulant sur lui-même à l’horizontale dans un mouvement continu, déboulant casque sur la tête dans des espaces domestiques, périurbains et urbains, le temps d’une journée condensée en cinq minutes et quarante secondes. Cette perversion comportementale potache manifeste un dérèglement des conduites et des usages à l’égard notamment de l’apprentissage par corps (Bourdieu, 1980), et finalement, une émancipation à l’égard des patterns et une résistance du corps qui dans sa mise à l’épreuve, ne correspond pas «aux paramètres d’un comportement habituel». 

La dernière séquence de la vidéo Patterns of life, 2015, s’achève avec ce récit résumé par la voix off,

Le 6 septembre 2009, George Joachim disparut dans le champ de glace Columbia. Il avait atteint une zone de crevasses sur une des pentes du glacier Athabasca. Là où celui-ci rejoint le champ de glace principal. C’est un miracle qu’il ait survécu. Au moment où il sortait de la zone de crevasses, la violence de la tempête redoubla, interdisant toute visibilité. Joachim pensa que ça se calmerait mais cela dura trois jours. Entre temps, au quartier général des secours en montagne, Blake utilisa un modèle informatique pour organiser les recherches. La taille et la localisation de la zone de recherche venaient d’un modèle statistique créé à partir de disparitions précédentes. Le parcours de Joachim prit Blake par défaut. Quand il aurait dû se déplacer, il restait immobile. Quand il aurait dû patienter à l’abri, il marchait dans la tempête. Ça ne correspondait pas aux paramètres d’un comportement habituel dans ce type de situation.
(Paroles en voix off extraites de la vidéo de Julien Prévieux, Patterns of life, 2015, à partir de 13'50'')

Cet ensemble d’œuvres de Julien Prévieux ainsi traversé éclaire, avec poésie et distance critique les représentations contemporaines du corps dans l’espace social. Si le corps à l’ère des recoupages algorithmiques peut être générateur de données et cartographié dans des conversions plastiques diagrammatiques schématisées et abstraites, il serait lui-même en retour conditionné par des schémas d’organisation, des structures et des interfaces qui l’informent et le contraignent. Le devenir des corps serait ainsi de s’accorder à des schémas incorporés. Cette régulation des comportements et des gestes par incorporation s’inscrit dans la pensée de l’habitus et évoque l’autocontrainte conceptualisée par Norbert Elias. Aujour’hui, avec le développement exponentiel de la vidéosurveillance qui peut être couplée à des système de reconnaissance faciale instantanée, tout individidu est traqué, ciblé et identitifé. Ce maillage inquisiteur permet de détecter les comportements déviants, mais aussi de conduire à l’incorporation de schémas normés induits et produits par la considération et l’exploitation des dispositifs de surveillance13

En parallèle, usant de dispositifs plastiques, Julien Prévieux rejoue et détourne des opérations d’incorporation qui visent à simuler et à conditionner des modes d’existence du corps, en organisant aussi leurs défaillances et en matérialisant des formes de résistance.

To cite this document:
Favier, Anne. 2019. “Les corps informés dans l’œuvre de Julien Prévieux”. In Corps et espace: représentations de rapports. Cahier ReMix, no. 11 (08/2019). Montréal: Figura, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire. Available online: l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/en/remix/les-corps-informes-dans-loeuvre-de-julien-previeux>. Accessed on September 19, 2020.
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