Université Concordia

Les maîtres du superflu. Luxe et économie chez les écrivains autour de 1900

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Publishing Year:
2012

Dans ses Notes d’un ami, Paul Alexis évoque l’époque où Zola, devenant l’un des premiers écrivains à vivre confortablement de sa plume, se passionna de plus en plus pour la décoration intérieure: «[…] à mesure que l’argent arrivait, Zola, qui avait pris l’habitude de courir les marchands l’après-midi pour compléter son ameublement, ne s’arrêta plus: des vieux meubles, il passa aux bibelots. […] C’est surtout dans son appartement actuel de la rue de Boulogne, où il habite depuis 1877, que Zola a pu contenter d’anciens rêves. Ce ne sont que vitraux, lit Henri II, meubles italiens et hollandais, antiques Aubusson, étains bossus, vieilles casseroles de 1830!» En 1878, Zola achète sa maison de Médan, qu’il rénove, décore et où il collectionne, dans le goût syncrétique caractéristique de son époque, tout un bric-à-brac hétéroclite où se côtoient armures médiévales, objets de culte, meubles Louis XVI, bouddhas indiens, japonaiseries et chinoiseries alors fort à la mode, et encore des vitraux, dont certains spécialement commandés représentent des personnages des Rougon-Macquart. D’ailleurs dans L’oeuvre, l’écrivain Sandoz, alter ego fictionnel de l’écrivain, est possédé de cette même rage d’acheter «de vieux meubles, de vieilles tapisseries, des bibelots de tous les peuples et de tous les siècles», un monde d’objets dont la masse forme dans son appartement «un flot montant, débordant». Si Balzac fut en son temps un considérable – et déraisonnable – collectionneur d’oeuvres d’art, Zola est sans doute, au regard du public de son époque, l’un des premiers écrivains à occuper distinctement la figure plus bourgeoise du chineur, du bibeloteur, de l’amateur de l’intérieur domestique. Sa notoriété ne rend cependant que plus visible, dans le domaine de l’art moyen pourrait-on dire avec Bourdieu, un comportement que depuis nombre d’années les frères Goncourt sont en train de poser en nouvelle norme de l’avant-garde littéraire. Les Goncourt qui d’ailleurs dépeignent cruellement Zola et ses ambitions décoratrices dans leur Journal, présentant ses goûts comme ceux d’un parvenu facilement ébloui par le clinquant et ne sachant pas séparer le bon grain de l’ivraie. Ainsi leur jugement sur l’aménagement de Médan est-il sans appel: «Le cabinet de travail est, par exemple, très bien. Il a la hauteur, la grandeur, mais est très abîmé par une bibeloterie infecte. Des hommes d’armes, toute une défroque romantique, au milieu de laquelle se lit sur la cheminée la devise de Balzac: Nulla dies sine linea, et l’on voit dans un coin un orgue-mélodium avec voix d’anges, dont l’auteur de L’Assommoir tire des accords à la tombée de la nuit.» Dans leur rejet de la «bibeloterie infecte» et de la «défroque romantique» que goûte Zola, on peut déceler la certitude qu’ont les Goncourt de maîtriser mieux que leur confrère le domaine des beaux objets et d’en comprendre supérieurement les finalités.

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Cet article a d'abord été publié en tant que chapitre dans l'ouvrage Figurations de l’auteur. L’écrivain comme objet culturel, dirigé par David Martens et Myriam Wathee-Delmotte, aux Éditions universitaires de Dijon, en 2012.

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To cite this document:
Sicotte, Geneviève. 2012. “Les maîtres du superflu. Luxe et économie chez les écrivains autour de 1900”. Available online: l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/en/publications/les-maitres-du-superflu-luxe-et-economie-chez-les-ecrivains-autour-de-1900>. Accessed on August 22, 2019. Source: (Figurations de l’auteur. L’écrivain comme objet culturel. 2012. Dijon: Éditions universitaires de Dijon. pp. 39-52).
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