Université du Québec à Montréal

Renouveau du jeune homme en sauvage (Version inachevée, travail en cours)

Renouveau du jeune homme en sauvage (Version inachevée, travail en cours)

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Entre la rue conçue comme un champ de bataille (« Dans ma rue, c’est la guerre » dit Sofiane[1]) et la ville faite zoo (ou jungle, ou savane[2]), a émergé, puis s’est consolidée, une association inédite entre le jeune homme et le sauvage qui n’est pas sans illustrer, voire confirmer l’un des déplacements s’étant opérés, depuis le milieu des années 1990, au sein de l’espace discursif du rap français. C’est-à-dire qu’un véritable écart se laisse observer entre « Petit frère » d’IAM (1995), où le sauvage n’est qu’un des rôles qu’endosse le jeune homme[3], et « 93 empire[4] » de Sofiane (2016) et « Sauvagerie 2[5] » de Kalash Criminel (2016), où la sauvagerie est présentée comme l’élément structurant de l’identité du jeune homme. Nacira Guénif-Souilamas, Éric Macé et Christelle Taraud ont bien montré de quelle manière la sauvagerie, en tant que trope, a non seulement participé de l’élaboration du stéréotype de masculinité des colonisés lors de la période coloniale, mais contribue, encore aujourd’hui, à structurer la masculinité des jeunes hommes des classes populaires, descendants des colonisés et habitant les grands ensemble périurbains de la France postcoloniale[6]. Le trope de la sauvagerie a ainsi servi et continue de servir à instituer la masculinité des jeunes hommes susnommés comme l’envers négatif tant d’une masculinité bourgeoise que d’une masculinité pensée comme française. En un sens, à la masculinité civilisée du centre (hier, métropolitain ; aujourd’hui, urbain) s’oppose, depuis le XIXe siècle, une masculinité sauvage et dangereuse[7], reléguée aux marges (hier, celles des colonies ; aujourd’hui, des banlieues périurbaines). Sans doute serait-il possible d’avancer que la résurgence de cette association est, en partie, redevable au triomphe d’un paradigme de la « chasse » (le statut du « chassé » étant réduit, par association, au statut d’animal, à tout le moins de sous-humain) au sein des discours et des pratiques adoptées par les institutions militaires et policières, alors même que la distinction entre les unes et les autres tend à s’atténuer. (C’est à tout le moins ce que tend à suggérer le « tournant » induit par la démultiplication du recours aux drones au sein des armées occidentales, tel que l’a observé Grégoire Chamayou[8], et l’analyse qu’a faite Mathieu Rigouste des discours et des pratiques des corps de police actifs dans les banlieues françaises[9].) Cependant, il nous importe moins, ici, de faire la généalogie des discours structurant la perception de la masculinité propre aux jeunes hommes des classes populaires, que de voir de quelle manière certaines chansons recourent à certains éléments de ces discours (à commencer par le trope de la « sauvagerie »), et s’en servent afin de construire l’identité du jeune homme. Plus précisément, il s’agira de saisir de quelle manière, là où le trope de la « sauvagerie » participait, dans le contexte colonial, d’une virilité se jouant à la fois du trop peu (parce que lascive et efféminée) et du trop (parce que sauvage et primitive, donc violente et dangereuse), le trope tel qu’il se présente chez Kalash Criminel ou chez Sofiane a isolé le pôle du trop pour le retourner contre celui du trop peu.

Tant dans le texte de Sofiane (« 93 Empire ») que dans celui de Kalash Criminel (« Sauvagerie 2 »), la sauvagerie se manifeste d’abord comme une forme de puissance (tant au sens de capacité sexuelle et sociale, d’aptitude à l’exercice de la violence qu’au sens de potentialité). La virilité sauvage à laquelle est renvoyée la figure du jeune homme apparaît ainsi comme un lieu vide qui est activé, ou actualisé, dans le discours du jeune homme sur le mode de la déclaration ou de la démonstration. En ce sens, les textes de Sofiane et Kalash Criminel sont à concevoir de manière agonistique où ce discours redouble, si ce n’est se substitue à la « sauvagerie » dont il est question. Si nous suivons Bourdieu dans l’idée que la virilité est avant tout une notion relationnelle[10], alors nous pouvons avancer qu’en lui-même le discours produit, ici, les signes de la masculinité et sert à faire éprouver les qualités viriles de celui qui l’énonce à ceux à qui il s’adresse. Ainsi du refrain de « Sauvagerie 2 » :

J’vais tous les traumatiser (hey)

Qui pourra rivaliser (hey)

Du mal à réaliser (sauvage)

Tes rappeurs tous carbonisés (sauvage, sauvage, sauvage)

J’vais tous les traumatiser (hey)

Étant petit j’cassais des bouches (hey)

Juste pour me canaliser[11]

 

Si la violence « sauvage » (ou du « sauvage ») se joue au niveau tant des corps que des discours, la confusion entre ces deux niveaux est accentuée par la façon dont les rivaux du jeune homme sont identifiés : aux « rappeurs » stupéfaits par la violence du discours répondent les « bouches » cassées par la physique. Mais ces bouches qui, métonymiquement, servent d’abord à désigner le visage, puis le corps des rivaux, sont aussi celles qui portent le discours des autres « rappeurs ». Le parallèle entre le fait de « cass[er] des bouches » et celui de « traumatiser » les autres rappeurs, de les rendre incapables de « rivaliser », établit ainsi une continuité entre la violence que porte le discours et celle qui s’inscrit à même les corps. Et cet entrelacement des violences n’est pas sans nous amener à postuler que la sauvagerie a peut-être avant tout trait, ici, à cette équivalence des moyens, quels qu’ils soient, en vue d’atteindre à une fin : faire taire les rivaux. Et s’en suit, les réduire à l’impuissance. La violence « sauvage », c’est donc à la fois celle qui excède le jeune homme à la manière d’une force à diriger (l’extérioriser permet ainsi de « [se] canaliser ») et celle qui n’arrive à terme que par la domination de l’autre – détruire la bouche revenant, ici, à détruire la capacité de l’autre à parler, à répondre. Habité de cette sauvagerie, le jeune homme est dès lors défini, si ce n’est déterminé par celle-ci : il est indomptable à la manière d’un animal (« Léopard du Zaïre traîne avec éléphants et des lions indomptables ») et disposé à affronter ce qui le dépasse (« T’as beau faire deux mètres / Pour t’enterrer il suffit d’un 9 milimètres »). La sauvagerie oscille entre la contention de soi qui ne s’obtient que par la soumission des autres, à tout le moins par leur mise à distance, et la disposition à l’excès (il s’agit d’être prêt à tout, en quelques sortes).

Dans le texte de Sofiane, la sauvagerie n’est pas, à proprement parler, nommée. Cependant, si nous acceptons, suivant le texte de Kalash Criminel, que la sauvagerie correspond à un état de déraison, soit à un état qui excède la réflexion et qui est à mettre du côté de l’instinct, alors il nous est possible d’affirmer que la figure du jeune homme et sa sauvagerie, telle qu’elle se présente chez Sofiane, est modalisée par un discours pathologique qui consacre sa position d’autorité. Ainsi, la figure du jeune homme est proche de celle du schizophrène (« Dans ma tête on est plein plein, mais bon c’est moi l’chef ») ou de Néron (« J’peux pas être roi, j’aurais brûlé un continent »). Par là, elle réitère le principe d’auto-contention, de maîtrise de soi, et celui d’émulation (en tant que capacité non plus de dépasser, mais de surpasser l’autre dans l’excès – ici, la folie de Néron) déjà présents dans le texte de Kalash Criminel. Mais plus encore, elle participe, explicitement, du retournement du pôle du trop de virilité (la sauvagerie) contre le pôle du trop peu, du manque de virilité. Par exemple, la fin du couplet de Sofiane va comme suit :

On t’connaît pas, t’es pas d’chez nous

Les autres et nous c’est pas le même thème

Séries d’rafales, si tu fais l’fou

J’baiserai la France jusqu’à c’que je l’aime

On t’connaît pas, t’es pas d’chez nous

Les autres et nous c’est pas le même thème

Séries d’rafales, si tu fais l’fou

J’baiserai la France jusqu’à c’qu’elle m’aime

 

Repris d’une autre chanson (« 93 Hardcore » de Tandem), l’expression « J’baiserai la France jusqu’à c’qu’elle m’aime », en plus de circuler abondamment dans l’espace discursif du rap français (connaissant des variantes telles que « Jusqu’à c’qu’elle m’aime, la France, j’vais la démographier »), exprime tant la domination qu’exerce le jeune homme sur les institutions françaises et leurs représentants (féminisé par le biais de cette insistance sur la France), qu’une pénétration du centre (la France urbaine) par ses marges (les banlieues périurbaines). À la manière de la reprise du trope du « sauvage », cette image de la domination sexuelle est à penser, suivant Christelle Taraud, dans la continuité du stéréotype d’une masculinité agressive issue de la colonisation[12] : l’appropriation virile des femmes de l’autre constitue l’un des seuils de la domination masculine et coloniale. Ce n’est plus la politique qui est la continuité de la guerre par d’autres moyens, mais bien la sexualité. Le retournement du pôle du trop contre celui du trop peu est donc à saisir par le biais de cette économie du discours où la sexualité s’inscrit à l’intérieur d’une opposition entre un « nous » et « les autres », entre un lieu (« chez nous ») et un autre (« la France »). Les « autres » et ce « tu » sont a priori exclus de l’univers de la folie et de la sauvagerie (d’où cette invitation à ne pas faire « l’fou », ce rappel aussi qu’entre « les autres et nous, c’est pas le même thème »), exclus aussi du domaine de la domination virile et, s’en suit, sexuelle. Et c’est peut-être, ici, sur-interpréter le texte de Sofiane, mais le fait que la menace de violence physique (« Séries d’rafales, si tu fais l’fou ») précède ce « J’baiserai la France jusqu’à c’qu’elle m’aime » n’est pas sans prêter à penser qu’il en va d’une menace de violence sexuelle. La menace du recourt à cette violence participe dès lors du registre de ce prêt à tout dont nous avons précédemment fait mention. Au point où la violence sous toute ses formes en vient à constituer le « répertoire d’actions » à la disposition du jeune homme comme sauvage dans l’affirmation de son identité virile et la domination de ses rivaux. Où nous voyons que le jeune homme acquiert son statut d’homme, sa virilité, par le biais d’une sauvagerie qui implique l’arrachement des autres, des rivaux au domaine même de cette virilité. Où nous voyons, aussi, que là où la polarité entre le trop et le trop peu impliquerait en principe un milieu, signe d’une virilité médiane, sans manque et sans excès, le retournement de la figure du jeune homme en sauvage contre le pôle du trop peu laisse entendre une disparition de ce troisième terme médian.

 

En somme, l’association du jeune homme et du sauvage telle qu’elle se présente dans les textes de Sofiane et de Kalash Criminel illustre peut-être cette dissociation d’une virilité raisonnée et d’une virilité incorporée apparue dès la fin du XIXe siècle et que l’histoire de la culture ouvrière[13] de même que celle du colonialisme[14] ont eu tendance à accentuer au cours du XXe siècle. Et ce, nonobstant le fait que ces deux « faces » de la virilité entretiennent une nette parenté en ce qui a trait aux idéaux qui les sous-tendent (notamment cet idéal d’auto-contention). Là réside sans aucun doute l’une des pistes que nous pourrions éventuellement suivre : celle des points de contact entre ces deux faces de la virilité. Soit la façon dont circulent les idéaux de l’une et de l’autre, la façon dont ceux-ci se diffusent non plus à la manière du duel bourgeois selon une imitation du « haut » par le « bas », mais dans un rapport dialogique entre cette virilité raisonnée propre au « haut » et celle incorporée du « bas ».

Bibliographie :

BOURDIEU, Pierre. La domination masculine, Paris, Éditions du Seuil, 2014 (1998).

CHAMAYOU, Grégoire. Théorie du drone, Paris, La fabrique, 2013.

GUÉNIF-SOUILAMAS, Nacira et Éric Macé. Les féministes et le garçon arabe, Paris, Éditions de l’aube, coll. « Poche essai », 2006 (2004).

KALASH CRIMINEL, « Sauvagerie 2 » dans R.A.S., 2016.

LEBRETON, David. Rites de virilité à l’adolescence, Paris, Éditions Yapaka, 2015.

MAUGER, Gérard. Les bandes, le milieu et la bohème populaire, Paris, Éditions du Belin, 2006.

PILON, Thierry. « Virlité ouvrière » dans Jean-Jacques Courtine (dir.), Histoire de la virilité 3 : La virilité en crise ? XXe – XXIe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2011, p. 303 – 325.

RIGOUSTE, Mathieu. La domination policière. Une violence industrielle, Paris, La fabrique, 2016.

SOFIANE, « 93 empire » dans #Jesuispaschezso, 2016.

TARAUD, Christelle. « Virilités coloniale et postcoloniale » dans Jean-Jacques Courtine (dir.), Histoire de la virilité 3 : La virilité en crise ? XXe – XXIe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2011, p. 377 – 400.


[1] Cf. Médine, Sofiane et al. « Grand Paris » dans Prose élite (2017).

[2] Les chansons de PNL regorgent, en ce sens, d’association de la ville, du zoo, de la savane et de la jungle. Voir aussi David Lebreton (Rites de virilité à l’adolescence, Paris, Éditions Yapaka, 2015, p. 13).

[3] « Petit frère n’a qu’un souhait devenir grand / C’est pourquoi il s’obstine à jouer les sauvages dès l’âge de dix » (IAM, « Petit frère » dans L’École du micro d’argent, 1995).

[4] Sofiane, « 93 empire » dans #Jesuispaschezso, 2016.

[5] Kalash Criminel, « Sauvagerie 2 » dans R.A.S., 2016.

[6] Cf. Nacira Guénif-Souilamas et Éric Macé, Les féministes et le garçon arabe, Paris, Éditions de l’aube, coll. « Poche essai », 2006 (2004), p. 62 – 63 ; Christelle Taraud, « Virilités coloniale et postcoloniale » dans Jean-Jacques Courtine (dir.), Histoire de la virilité 3 : La virilité en crise ? XXe – XXIe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2011, p. 400 ; Gérard Mauger, Les bandes, le milieu et la bohème populaire, Paris, Éditions du Belin, 2006, 253 p.

[7] Christelle Taraud avance, dans cette optique, l’hypothèse que la construction de la masculinité des jeunes hommes des classes populaires est redevable du retour et de la réification du tryptique fondateur du XIXe siècle « classes laborieuses, classes dangereuses, classes vicieuses » (Christelle Taraud, Op. cit., p. 399).

[8] Cf. Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La fabrique, 2013, 178 p.

[9] Cf. Mathieu Rigouste, La domination policière. Une violence industrielle, Paris, La fabrique, 2016, p. 166 – 167.

[10] « La virilité, on le voit, est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes et contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord en soi-même. » (Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Éditions du Seuil, 1998, p. 78.)

[11] Kalash Criminel, Op. cit.

[12] Christelle Taraud soutient, à cet égard, que cette masculinité agressive, cristallisée dans l’idée de « Bander dur », constitue l’objectif tant des colonisateurs que des colonisés depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et qu’elle a gagné en intensité lors des guerres de décolonisation (Christelle Taraud, Op. cit.).

[13] Cf. Gérard Mauger, Op. cit. et Thierry Pilon, « Virlité ouvrière » dans Jean-Jacques Courtine, Op. cit., p. 324 – 325.

[14] Cf. Christelle Taraud, Op. cit.

 

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Comments

Jordan Diaz-Brosseau's picture

Ce n’est plus la politique qui est la continuité de la guerre par d’autres moyens, mais bien la sexualité. : cette phrase est un véritable bijou!

Émilie Bauduin's picture

La conclusion de cet article me fait beaucoup penser à un roman jeunesse québécois paru en 2015, Paysage aux néons de Simon Boulerice.  En effet, ce roman illustre lui aussi, d'une certaine manière, la "dissociation d’une virilité raisonnée et d’une virilité incorporée" , bien que Paysage aux néons présente un jeune garçon qui semble plutôt chercher à allier ces deux formes viriles (intellectuelle et physique) dans son cheminement vers un "devenir homme". 

En effet, le roman met en scène un jeune garçon de 17 ans qui passe ses vacances d'été entre le camp de jour où il est moniteur et le gym. Hors, le garçon applique un précepte qui s'éloigne grandement de la dissociation du modèle viril entre raison et corps  puisqu'il cherche à conserver "un esprit sain dans un corps sain"(p.21-22): on le voit donc lire de la poésie québécoise sur son vélo stationnaire et "vandaliser" les fiches d'entraînement des autres membres du gym avec les vers qu'il trouve les plus signifiants, afin de les marquer, comme il l'a été, par la beauté de certains passages : "Peut-être résonneront-ils dans la vie des clients du Nautilus?", nous dit-il. Or, une figure virile bien contemporaine, celle du bodybuilder Marky Mark, est adulée par le personnage, qui lui accorde des capacités surhumaines vu son physique impressionnant : "Si j'étais Marky Mark, je pourrais éteindre les cigarettes à mains nues. Ses paumes doivent être recouvertes de corne, à force de lever de la fonte. Elle doivent avoir la couenne dure, métonymie de son corps robuste. [...] Il me vient parfois à l'esprit de m'en inspirer, pour me déployer dans l'espace comme lui. Gagner en volume et en ampleur. En consistance aussi, peut-être? " (p.8-13). Ainsi, Marky Mark devient l'avatar le plus actuel de cette adoration du corps viril qui était déjà en place au XIXe siècle, et même, il en est, semble-t-il, l'exacerbation, alors que Léon est constamment montré comme un "avorton", si l'on peut dire, car il dénigre toujours sa propre force physique en la comparant avec celle du bodybuilder. Notons aussi que l'amie de Léon surnomme ce dernier Marguerite, après l'avoir vu observer Marky Mark, mais aussi après avoir vu que l'habillement du jeune homme comporte un short de sport provenant d'une école réservée aux filles, donc selon un modèle de "féminisation" qui n'est pas sans rappeler l'effeminement longtemps opposé à la virilité depuis le XIXe siècle.

Pourtant, cette figure de jeune homme nous apparaît bien problématique si on cherche à la faire cadrer dans l'opposition raison-corps de la virilité qui prend en expansion depuis le XIXe siècle. D'une part, son adoration pour Marky Mark est bien vite évincée et Félindra, son amie du gym, devient le centre de son attention. Même, Léon en vient à penser que la simple démonstration de muscles que Marky Mark offre à voir est un peu "too much": "Man, si tu es assez fort pour lever une charge, tu es assez fort pour la déposer au sol" (p.70), ce qui laisse croire que le seul modèle viril physique ne suffit plus de nos jours pour impressionner la jeunesse masculine, aux dires de l'auteur. Notons toutefois qu'un trait demeure: la virilité passe par le sexe, et Léon, qui souhaite rabaisser Marky Mark, s'attaque à la taille de son membre : "Je pourrais alors diffuser ses ridicules égoportraits sur tous les médias sociaux et les sites de rencontres du Net avec la mention: "J'ai un micro-pénis" " (p.77) Mais surtout, le jeune homme exprime des réalités qui désinstituent aussi le modèle uniquement "corporel" de Marky Mark: on apprend que le petit frère du bodybuilder est atteint de la myopathie de Duchenne (qui atteint les muscles), et que c'est pour "équilibrer les choses" que Marky Mark est aussi dévoué à la musculation de son propre corps. On voit donc son modèle viril le plus physique être habité par des préoccupations "raisonnées"; il prend ainsi un côté sentimental qui l'éloigne de la sauvagerie virile présentée dans le rap français : "Sous la montagne de muscles, il y a peut-être une délicate fleur bleue?" (p.53).D'autre part, au fil du récit, on voit bien que son conditionnement physique, qui laisse apparaître des muscles nouveaux, le préoccupe tout autant que son enrichissement intellectuel : "Hier soir, en prenant ma douche, j'ai remarqué que des muscles apparaissaient. Aux bras surtout. C'est une nouveauté pour mon corps qui se transforme petit à petit, à mesure que ma pile de livres empruntés à la bibliothèque et achetés à la librairie descend." (p.48). Ainsi, si c'est un "devenir homme" contemporain que présente ce roman qui, rappelons-le, est destiné à un public jeunesse, c'est bien selon une construction du jeune homme qui passe autant pas la tête que par le corps, ce que confirme la fin du roman, transformée en poème avec l'évolution du jeune Léon: "la nature aura finalement/ le gros bout du bâton/ de ce paysage cru/ où je vis où je croîs/où je m'apprête à devenir un homme/ à la fin je trouverais l'équilibre/entre corps et esprit/ entre coeur et tête/ entre peur et force/" (p.104).

Dès lors, ce roman nous semble marquer une distance significative avec le modèle viril d'opposition entre la raison et le corps, pour plutôt lui préférer une liberté de cohabitation de ces deux notions pour la jeunesse masculine représentée dans le récit. Est-ce une question d'évolution des mentalités? On ne pourrait pas en jurer, vu les textes de rap étudiés dans l'article. Dès lors, il pourrait être intéssant de questionner la portée de ce texte québécois destiné à la jeunesse, par rapport au rap français, dont le public est tout de même plus large, dans la mesure où ils mettent tous deux en place des modèles de masculinité actuels et pourtant bien différents. L'un de ces deux modèles domine-t-il dans les mentalités d'aujourd'hui? Aussi, est-ce une question de localisation géographique? (Le Québec contre la France, les milieux urbains/périurbains?) Enfin, peut-on vraiment croire à une jeunesse aussi zélée que Léon dans la concialiation esprit-corps (ou poésie-musculation), ou bien n'est-ce là qu'un personnage littéraire qui n'a pas vraiment d'échos aujourd'hui? Bref, Paysage aux néons donne à lire une conception bien différente de la virilité que celle sauvage et violente présentée dans les textes de rap français, et pourtant, cette conception se base sur les mêmes enjeux: que faire du corps et de l'esprit quand on veut établir sa virilité et devenir un homme?