Université du Québec à Montréal

« Autoportraits robots » de Leandro Berra : le problématique « apparaître » à soi-même du corps

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Dans Autoportraits robots (2005), Leandro Berra a demandé à des personnes volontaires de son entourage de réaliser leur portrait-robot à l’aide d’un logiciel destiné à cet usage, mais sans avoir recours à un tiers, une photographie, ou un miroir. Par la suite, Berra a pris chaque participant en photo de façon à juxtaposer les deux portraits, réel et virtuel. Ce qui frappe à la vue des diptyques, c’est le manque flagrant de ressemblance entre les autoportraits, ce qui n’est pas sans soulever plusieurs questions.

Fondamentalement, la saisie de la corporéité, bien qu’en apparence simple, ne va pas de soi chez l’être humain : si l’apparence extérieure des gens observés nous est accessible au premier regard, la nôtre nous échappe, du moins en partie. Au quotidien, s’il m’est possible de voir ma main ou mon pied, mon visage, lui, m’échappe complètement, comme le montre la phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty : « Ma tête n’est donnée à ma vue que par le bout de mon nez et par le contour de mes orbites. Je peux bien voir mes yeux dans une glace à trois faces, mais ce sont les yeux de quelqu’un qui observe[1] ». Ainsi, même lorsque nous percevons notre corps, que ce soit dans un miroir, sur une reproduction (photographie, peinture, etc.) ou même mentalement, cette entreprise est uniquement possible par le recours à un regard extérieur à soi : « j’observe les objets extérieurs avec mon corps, je les manie, je les inspecte, j’en fais le tour, mais quant à mon corps je ne l’observe pas lui-même : il faudrait, pour pouvoir le faire, disposer d’un second corps qui lui-même ne serait pas observable[2]. »

En effet, ce projet de l’artiste nous confronte à la connaissance lacunaire que nous avons de notre apparence corporelle. Par le fait même, il réactualise ce que Paul Schilder avait théorisé en 1935 en tant qu’« image du corps », c’est-à-dire « l’image de notre propre corps que nous formons dans notre esprit, autrement dit la façon dont notre corps nous apparaît à nous-mêmes[3] ». Dans la réalisation de ces représentations de soi-même qui sont créées dans Autoportraits robots, un œil mental vient se poster face au sujet et regarde son corps : « nous créons mentalement un point d’observation situé hors de nous et face à nous, et nous nous observons comme si nous observions quelqu’un d’autre[4] ». Lorsqu’on voit le résultat final, par contre, on remarque bien les limites d’une telle entreprise. Laissé à soi-même, le sujet ne peut que convoquer sa mémoire défaillante au service d’un autoportrait qui ne peut être, au final, qu’approximatif. La raison à cela est assez simple : le corps est d’abord un corps social qui se construit dans un rapport d’interaction avec le monde extérieur. C’est donc par l’intermédiaire d’autrui que le corps propre accède au statut d’objet perçu. Seul face à son écran d’ordinateur, le sujet ne peut arriver à un double parfait de soi, et ce, même avec le logiciel le plus perfectionné.

Cette problématique est concrètement mise à l’épreuve dans le travail de Leandro Berra. Par le fait même, son exposition nous force à nous questionner à savoir ce que nous connaissons réellement de nous-mêmes. À l’époque du « tout-voir-tout-montrer[5] » qui est la nôtre, où prolifèrent les écrans de toutes sortes (surfaces de réflexion), quelle capacité avons-nous à nous voir nous-mêmes lorsque nous nous coupons du reste du monde ? En effet, quelle connaissance aurions-nous de notre corps sans l’omniprésence des écrans et des miroirs dans notre quotidien, par exemple ? Si on s’en réfère au travail de Leandro Berra, bien peu de chose apparemment : sans tous ces objets qui permettent de nous voir, le seul auxiliaire qu’il nous resterait pour nous saisir adéquatement de notre portrait, c’est autrui.



[1] MERLEAU-PONTY, Maurice (1945), Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, coll. « Tel », p. 120.

[2] Ibid.

[3] SCHILDER, Paul (1980 [1935]), L’image du corps, Paris, Gallimard, coll. « Tel », p. 35.

[4] Ibid., p. 104.

[5] LIPOVETSKY, Gilles, et Jean SERROY (2007), L’écran global. Culture-médias et cinéma à l’âge hypermoderne, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », p. 96.

 

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