Université du Québec à Montréal

Mise à jour de ma relation avec Bernard

Mise à jour de ma relation avec Bernard

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Le 21 janvier dernier je rencontrais Bernard : un lapin que j’avais acheté pour l’élever à des fins de consommation comme le sont, à travers le monde, des milliards d’autres animaux non humains (https://www.economist.com/blogs/dailychart/2011/07/global-livestock-counts). « Cet animal aura une meilleure vie qu’eux, je me disais d’abord, et sa mort sera plus humaine, plus personnelle. » C’est le mythe de la viande heureuse qui me consomme.

Je constate qu’il s’agit d’un défi que je me lançais : es-tu capable d’assumer entièrement la responsable de ta pratique alimentaire, c’est-à-dire de prendre soin et de tuer toi-même l’animal qui te nourrit ? Si oui, le carnivore en moi aura obtenu ma bénédiction.

Depuis ce temps je vis avec Bernard et nous partageons la table en espèces semi-commensales : mon à-côté de carottes qui accompagne la poitrine de poulet de ce soir devient le souper de Bernard, assorti pour lui de laitue. Mais mon défi comporte un autre aspect, plus intellectuel qu’affectif celui-là : m’éduquer sur la réalité de l’élevage industriel, de l’abattage et de ce qui soutient notre consommation de viande. Cette dernière catégorie englobe beaucoup plus de choses que je ne pouvais me l’imaginer. Y entre par exemple tout ce que l’on regroupe sous l’appellation de « carnisme ».

Tranquillement, alors que Bernard apprivoisait des nouveaux recoins de mon appartement, je faisais la rencontre du concept bien connu en psychologie éthique du « paradoxe de la viande », comprenait davantage les imbrications du spécisme (concept que word autocorrect ne reconnaît pas encore, visiblement) grâce à pattrice jones et me retrouvais dans la position de Richard Dawkins qui mange de la viande tout en disant : « [A vegan lifestyle] is morally superior », « And I don’t find any very good defense [for eating meat]. » (https://www.youtube.com/watch?v=5sEo1NxChNU) Je suis d’accord : l’industrie de la viande est dégueulasse et il est urgent que nous revoyions notre manière de vivre avec les animaux non humains, mais ce sera pas long, je finis mon steak. Je recueillais aussi des témoignages. Tout le monde avait une anecdote ou une histoire à me raconter en lien avec mon expérience : la première fois qu’ils ont compris, jeunes sur une ferme, qu’on mangeait des animaux morts, voire la première fois qu’eux-mêmes en ont tués.

Un jour, je me suis rendu compte que j’avais arrêté de manger de la viande. Je ne me souvenais plus du dernier repas qui en contenait. Mais je ne me considérais pas du tout comme végétarien : je devais manger Bernard pour mon travail, j’avais même prévu de le faire lors d’une performance, et un travail universitaire a besoin d’une bonne conclusion.

Pour des raisons évidentes de spécisme, ma performance a éventuellement été interdite par le festival Le Maquis, malgré ma défense de la portée autoréflexive de la proposition. Et puis ça m’a frappé, maintenant que je n’avais plus l’obligation de le faire : Bernard ne mourra pas, j’avais trouvé une autre bonne conclusion. Je pourrais devenir vegan et m’en occuper sans l’intention de le transformer en produit. Peut-être qu’un comportement modifie plus facilement un autre comportement dissonant que ne peut le faire une cognition.

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Comments

Jonathan Hope's picture

Merci David pour ces réflexions. Voici quelques réactions.

À propos du défi que tu t’es donné – tuer toi-même un animal pour le manger –, c’est un défi qu’on entend souvent. Personnellement, ce défi constituait une de mes motivations à m’adonner à la chasse. Mais je me demande pourquoi la mise à mort est si importante. En quoi la légitimité du carnisme tient-elle sur le dépassement du seuil de la mort? Ne pourrait-on pas considérer que le carnisme devient légitime du moment où on est prêt à apporter des soins aux animaux, comme ceux que tu apportes à Bernard? Autrement dit : reconnaître que la mise à mort est cruelle, mais la considérer comme justifiée à la lumière de la relation construite avec l’animal? Prenons le cas inverse. On peut se considérer moralement supérieur en étant végétalien, mais si notre rapport à la nourriture consiste à faire notre épicerie dans une boutique santé trendy, et de n’y investir rien de plus que notre argent, sommes-nous vraiment quittes?

Je n’ai pas du tout l’intention de m’immiscer dans la programmation d’une activité de l’AFÉA. Or, je crois qu’on pourrait ouvrir toute une discussion autour du refus du comité organisateur du festival le Maquis. Est-ce qu’il y a un a priori non-carniste dans l’association facultaire? Le terme de spécisme est-il vraiment adéquat? Il y aura peut-être de la nourriture qui sera servie lors de l’événement; aura-t-elle fait l’objet d’autant de soins que ceux que tu auras apportés à ton lapin? Finalement, qu’est-ce qui est important dans la nourriture qu’on mange?

Un enjeu peut-être moins central, mais tu qualifies ton éducation sur la réalité de l’élevage industriel de « plus intellectuel qu’affectif ». Je comprends ce que tu veux dire, mais je me demande si tu peux préciser, ou creuser cette idée. Où est la limite entre ces deux régimes? À quel point est-elle opératoire? Je me pose sérieusement la question, même si ta dernière phrase, où tu insistes sur l’importance très pragmatique des comportements, touche le cœur de ce séminaire.

Enfin, même si ton projet avait été accepté par le comité organisateur du Maquis, tu n’aurais pas eu l’obligation de manger Bernard. Ton idée est-elle faite? Peut-être que ce petit lapin n’aura jamais eu autant d’attention que dans les dernières semaines… S’il est toujours vivant à la semaine 15, l’apporteras-tu en classe?