Université du Québec à Montréal

Mettre du beurre dans les épinards : pratiques du jardin dans un monde dystopique

2 of 13

Dans le roman Le Potager, Caroline, la protagoniste, participe à un projet de quartier consistant à construire un potager afin d'y planter légumes et fruits qui serviront à nourrir le voisinage. Loin d'être une activité de plein-air ou un loisir de centre communautaire, il s'agit avant tout de pouvoir s'approvisionner en produits frais. Depuis plusieurs mois, une épidémie d'un virus mortel inconnu confine la population chez elle. Les magasins fermant peu à peu, par épuisement des stocks non renouvelés et surtout par manque de personnel malade, voire décédé, l'État se trouve obligé de fournir les denrées nécessaires à la survie des différentes villes. 

Personnes travaillant dans un potager
Credit:
Pissaro, Camille. 1881. "Dans le potager à Pontoise"

Pissaro, Camille. 1881. "Dans le potager à Pontoise". Peinture.

Malheureusement, lui aussi impacté par les contrecoups de la maladie, il ne parvient à offrir qu’une variété limitée d'aliments de très mauvaise qualité. Ainsi, quand elle est invitée à partager son travail jardinier en échange de fruits et de légumes, Caroline saute sur l'occasion. Après tout, c’est une manière, pour ses deux jeunes garçons et elle, de s’occuper, en plus de s’assurer un apport fiable en nourriture. La situation en viendra pourtant à dégénérer : le projet, en apparence inoffensif, entrainera des affrontements violents. La guerre potagère commence.

Ne fournissant aucune référence précise quant à l’endroit et à l’époque ― hormis pour la précision de la date et du mois ―, le récit nous pousse à accorder une attention accrue aux indices topographiques qui parsèment la narration pour obtenir un repérage spatial. À cette confusion géographique et temporelle vient s’ajouter celle de la fin d'un système institutionnel tel qu’on peut le retrouver dans n'importe quel pays riche de l'hémisphère nord. Dans ces conditions, la vie bien rangée de Caroline s'écroule définitivement face à l'épidémie qui gagne du terrain jour après jour. En ce sens, il est possible d'assimiler le roman Le Potager à une dystopie, laquelle, par la force des choses, établit de nouveaux rapports sociaux, qui, à leur tour, mènent à toujours plus de conflits, alors que l'effritement du mode de vie antérieur de toute une population se propage jusqu'à ne laisser fonctionnel que d’infimes morceaux des structures étatiques autrefois existantes. Or, dans cette ère nouvelle, le jardin subit certainement des changements dans le statut qui lui est conféré. Jusque-là principalement apprécié pour sa valeur esthétique par les divers personnages qui vivent en banlieue, il devient alors une ressource inestimable, désormais instigateur de multiples pratiques initiatrices en lien avec une résurgence, une continuité, un héritage de ces dernières. Notre analyse abordera trois éléments qui marquent la transformation du jardin et du rapport que les personnages entretiennent avec ce lieu dans le cadre d’un monde dystopique. D'abord, nous nous intéresserons à la place accordée au potager par la réattribution des fonctions d'exploitation du territoire. Ensuite, nous examinerons les nouveaux usages qui en sont faits, se traduisant, notamment, par une mutation des modes de vie. Enfin, nous nous pencherons sur l'apparition d'une composante politique au jardin, se trouvant dorénavant au centre des querelles de classes et d'idéologies.

Exploitation du territoire : le potager, roi des infrastructures

Pierre-François Moreau, dans Le récit utopique , explique que l'État tente, par le biais de ses structures, de construire une société sous-tendue par des objectifs homogènes, « l'inessentiel des sujets constamment réduit » (1982 : 136). Les individus sont donc confinés « à leur propre essence » (136), ce qui implique la disparition de « cet incontrôlable qui d'habitude est la croix invisible des théories juridiques » (136). En ce sens, il s'agit d'obtenir, pour la collectivité, une homogénéisation des actions, des modes de pensée et de vie à travers la création d’un récit qui semble convenir à tout un chacun. C'est la création de ce que Moreau définit comme l'utopie. A contrario, la dystopie dépeint « le portrait d’un monde plus ou moins dénué de bonheur et, généralement, par la mise en scène d’une société évoluant sous le joug d’un régime politique oppressif » (Bossiroy, 2016 : 81), un univers « froid et étouffant » (81). De ce fait, le récit dystopique, en s'opposant à l'uniformisation à laquelle travaille le récit utopique, pointe plutôt le caractère autoritaire du monde représenté. Il procède ainsi d'une sorte de contre-pouvoir.

Ce qui caractérise la forme de la dystopie, c'est l'amplification, laquelle admet un possible échec du système en place. Dans leur article « Building on anticipation : Dystopia as empowerment », Frédéric Claisse et Pierre Delvenne la décrivent comme « the critical observation of a threatening present that would lead to an apocalyptic future “if nothing were done” » (2015 : 1). Ils expliquent cependant, notamment par l'entremise du terme « enlightened catastrophism » (4) proposé par Jean-Pierre Dupuy, que la dystopie « paradoxically reopens a field of possibilities » (4). Alors, les auteurs de ce genre littéraire « use fiction as a detour to make a threat more tangible for the reader, who finds him or herself immersed in what is comparable to a thought experiment » (4). Selon la perspective de Claisse et Delvenne, la dystopie n'exprime donc pas une vision négative de l'avenir, balayant en fait le discours dominant : « Dystopias open a very thin intervening space between a future announced as inescapable and, because of this very inevitability, an anterior present still opened to changes. » (4) Il y a là récupération d'un certain contrôle pour le lectorat, lequel rend possible l'élaboration d'outils inhabituels afin de repenser la vie en société, ce que les deux chercheurs nomment l'« empowering political communities » (3).

Dans le cas du roman Le Potager, l'aspect dystopique du récit nourrit une réflexion sur les attributions sociales associées à l’organisation spatiale d’un environnement donné. Ainsi, dans le texte de Fortin, les divisions habituelles en trois zones distinctes, ― soit la ville, la banlieue et la campagne ―, des communautés humaines industrialisées se trouvent profondément chamboulées. En ce qui concerne la ville, nous constatons qu'elle s'est rapidement transformée en véritable incubateur. Les personnes infectées y sont envoyées pour être « soignées », ce qui consiste, à l'instar des méthodes utilisées au Moyen-Âge, à endiguer l'épidémie par le confinement en quarantaine. En passant devant un panneau routier qui mène « aux limites de la grande ville » (Fortin, 2017 : 266), Caroline observe qu'« un petit drôle était venu écrire, à l'aide de sa cannette de peinture en aérosol noire [,] "HELL-ENFER" en lieu et place du nom de l'autoroute [...]. Il avait ajouté à son inscription le dessin sommaire d'un crâne humain et d'ossements croisés, rappelant l'effigie des pirates » (266). La ville devient donc symbole du danger de maladie. D'ailleurs, malgré les mesures gouvernementales prises et l'absence de médication efficace, le meilleur moyen de désinfection reste encore la combustion, d'où les scènes d'incendie ― faisant référence, pour le coup, à l'enfer chrétien ― auxquelles assistent les personnages : « Au-delà du pont que [Farid et Samuel] apercevaient sur leur droite, tout un quartier semblait être la proie des flammes. Le feu avait des proportions gigantesques. » (102) À l'inverse de la zone urbaine, la campagne laisse supposer un abritement presque absolu contre la maladie : très peu d'habitants de ces régions semblent atteints. Cependant, au grand désarroi de ceux-ci, l'État se voit incapable de fournir l'aide nécessaire à sa population dans ces endroits plus reculés, ce qui a pour résultat de provoquer des déplacements massifs de familles, lesquelles se rapprochent des CDA ― Centres de distribution alimentaire ― plus nombreux en banlieue : « Ici aussi, le paysage avait changé depuis la dernière fois. Moins d'un mois auparavant, la cour était pratiquement vide, [...]. Aujourd'hui, cependant, l'espace naguère réservé aux voitures s'était transformé en terrain de camping. » (117) Les campagnards s'instituent désormais en réfugiés, certains « excédés de devoir parcourir l'énorme distance à pied chaque fois qu'ils avaient besoin de se réapprovisionner » (118).

Par conséquent, face à cet exode, la banlieue acquiert un autre statut. Elle vient remplacer, en quelque sorte, la ville non seulement parce qu’elle voit grossir sa population en terme de nombre, mais aussi parce qu’elle en récupère les caractéristiques topographiques, notamment la proximité des magasins et la promiscuité des personnes. Dans un article paru au sein de l’ouvrage L’idée du lieu, Marie Parent compare la banlieue à une « "ville-dortoir" désign[ant] une zone résidentielle en périphérie d’une grande ville, dont les habitants doivent "faire la navette" entre leur lieu de résidence et leurs lieux de travail et de loisirs » (2013 : 33). Reprenant les propos de Robert A. Beauregard, elle va jusqu’à associer la banlieue à « la désintégration du tissu social, [à] la domination de la culture de masse, [à] l’atomisation, [à] l’aliénation, [à] la dépersonnalisation de la société de consommation » (43). Dans le roman Le Potager, nous n’en sommes plus à ce stade. Les stéréotypes tels « [le] conformisme, [la] monotonie, [l’]absence de vitalité culturelle, [l’]architecture peu recherchée » (38) ont sauté sous la pression de l’épidémie qui ravage le pays. Alors que « ce n’[était] pas un lieu que l’on souhait[ait] visiter, puisque l’on suppos[ait] que toutes les banlieues se ressembl[aient] » (38), c’est désormais l’endroit de la refonte sociale propice à l’apparition d’idées comme celle d’un potager collectif. La banlieue perd, de ce fait, sa « grande dépendance envers [la ville] » (33), et finit par s’alimenter grâce à ses propres moyens et par s’occuper grâce à l'organisation d’activités locales. C’est aussi les habitants de cet espace qui en viennent à se réapproprier les territoires destinés à l’exploitation agraire ou à l’occupation humaine.

En ce sens, le réaménagement qu’entraine le nouveau découpage spatial postule un double mouvement dans la métamorphose du paysage végétal : l’« ensauvagement » des lieux publics s’opposant à l’entretien que nécessite un potager. Par exemple, Caroline constate, en allant pêcher avec sa famille et ses voisins, que les routes sont envahies par des plantes de toutes sortes :

Caroline nota aussi que toute activité humaine étant ralentie, la nature reprenait ses droits un peu partout : dans les fissures des trottoirs et de l’asphalte des rues, la végétation s’installait. Au beau milieu d’une intersection qui aurait dû être achalandée, […], Caroline vit une longue et délicate tige verte dressée, au bout de laquelle se déployaient trois bijoux floraux d’un jaune éclatant. […] Près des maisons unifamiliales, des immeubles à logement, et au milieu des terre-pleins, le gazon avait pris des allures de champ en friche. (Fortin, 2017 : 177)

 

À travers cette description de la narration, il nous est possible d'établir des liens avec la conception de Gilles Clément sur ce qu’il nomme le Tiers paysage, à savoir la reconstitution d’un paysage secondaire « résult[ant] de l’abandon d’une activité » (2004 : 20) humaine. En contrepartie, le potager collectif incarne plutôt une volonté de garder à l’état d’asservissement certains végétaux dont les personnages pourraient avoir besoin, entre autres, pour se nourrir ou se soigner. C’est un des seuls lieux que les survivants peuvent encore contrôler, opposant les soins constants apportés à cet espace au chaos et à la déchéance ambiante, afin de maintenir un élément vaguement ressemblant à la vie antérieure à l’épidémie : « L’immense rectangle où allait se trouver le potager était maintenant de niveau, propre, disposé à accueillir les semences et les semis des jardiniers en herbe, qui attendaient le signal pour se mettre au travail. » (Fortin, 2017 : 45) Au chaos végétal qui pointe à l’extérieur de l’ère de vie de Caroline et de sa famille s’intègre in extremis un mode d’exploitation dont l’organisation est prise totalement en charge par une voisine, « sauvant » par conséquent des espaces de l’envahissement d’espèces indigènes : « Diane distribua à tous un plan de l’espace à transformer. Elle attribua à chaque famille un secteur précis et leur donna la responsabilité de l’aménager selon ses directives, insistant pour que tout soit exécuté conformément à ses exigences. » (48) Tout, dans le potager en devenir, est calculé, prévu, loin de ce que deviennent les terrains laissés en friche. Même l’écriture s’ingère dans la confection du potager. En cela, les habitudes humaines n’ont pas disparu.

La valorisation du jardin potager n’est donc pas anodine puisque celui-ci concorde avec les différents besoins qui apparaissent au sein du monde dystopique, dont la nécessité de survie ― qui nous semble la plus évidente dans l’œuvre de Fortin ― ainsi que celle de l’ordre. Quoi de mieux alors que la domestication des corps par le jardinage? Elle répond, en tout cas, aux deux exigences susmentionnées :

Ils étaient des fourmis parmi tant d’autres. Presque tous les quadrilatères du terrain étaient occupés. […] Le soleil tentait de percer les nuages et la chaleur était de plus en plus lourde, mais tout le monde travaillait avec cœur. Le potager prenait forme rapidement. Des monticules étaient apparus par ici, des sillons par là. De petites pousses vertes, délicates, menues, fragiles, s’alignaient aux endroits dictés par la Reine-Grano, qui supervisait les travaux consciencieusement. (57, nous soulignons)

 

Dans Pouvoirs et savoirs de l’écrit (2007), Jack Goody précise que l’usage des instruments de l’écriture, et les fonctions organisationnelles qui en découlent, forment des technologies de l’intellect. Selon lui, ces dernières influencent les modes de pensée et les structures sociales (194-195). De ce fait, toutes les communautés qui usent de l’écriture sont façonnées par elle dans leur essence propre. Le potager n’en est pas exclu, s'inscrivant lui-même dans une longue tradition en matière de jardinage. De forme rectangulaire ― rappelant la page sur laquelle nous écrivons, dessinons, peignons, etc. ―, il est parcouru de rangées bien droites, elles-mêmes disposées en sous-rectangles. Le champ lexical mis en lumière dans la citation précédente en témoigne. À ce sujet, Véronique Cnockaert explique que « d’une manière ou d’une autre, sur ou entre elles, [il est] impossible d’échapper aux lignes1 », que c’est une « aliénation nécessaire qui donne aux choses une consistance visuelle ou abstraite, et dont les lignes d’horizon et d’écriture sont certainement les exemples les plus probants2». Elle poursuit en soulignant « qu’on le veuille ou non, l’imaginaire linéarise le monde2 ». Plus encore, la lente croissance des plantes, qui laisse penser qu’elles sont immobiles, permet facilement à l’humain de se tourner vers l’exploitation végétale. Il s’agit, littéralement, du moyen d’ordonnancement le plus efficace, assujettissant à l’organisation non seulement l’élément cultivé mais aussi le cultivateur. François Dagognet souligne que « la botanique […] devient exercice rigoureux de science exégétique et cryptologique » (1973 : 97) parce qu’elle génère son propre langage et ses interprétations autour de l’objet qu’elle étudie. Les végétaux, loin d’être unidimensionnels, supposent plutôt une ambiguïté exigeant une « lecture » particulière : « Le récit végétal, d’un côté, nous semble d’abord le plus éparpillé qui soit : diffus, touffu, confus. […] Mais, d’un autre côté, rien de plus sériel que cette luxuriance apparente : les segments composent, ne cessent de s’exprimer les uns les autres. » (96) Par le biais du potager donc, tout un microcosme se réinstalle dans le roman de Fortin, réintégrant à travers le chaos un ordre ― linguistique, social, voire politique ― afin d'assurer la survie de la communauté.

Par conséquent, nous en revenons aux balbutiements du jardin. Pour reprendre la formule de Clément, « le premier jardin est vivrier. Le jardin potager est le premier jardin » (2011 : 12). Si, selon Vincent Larbey, plusieurs théories3 infirment les propos de Clément ― soulignant plutôt le rapport aux rites et à la magie dans diverses cultures ― « le potager serait le dessein, le dessin premier des jardins à venir, inspirant par sa fonction vitale essentielle la relation profonde liant l'homme au jardin » (2013 : 41). Ainsi, Larbey écrit que

le jardinage vivrier, [...], s'affiche avant tout comme un jardinage productif et repose sur des procédés rationnels en finalité comparables à ceux de l'agriculture : organisation en planches de cultures, propres à faciliter l'entretien, l'arrosage, le désherbage ; planification dans le temps et l'espace, en vue d'optimiser les récoltes (calendrier des semis, assolements) (12).

Le monde dystopique du récit Le Potager montre que les attributions des fonctions aux différentes sortes de territoires ne sont pas fixes. Au contraire, l'exploitation doit s'adapter à l'habitus des populations, garantissant au jardin une place au sein de l’organisation sociale. Il semble de prime abord que celui-ci ne disparaît pas des sociétés, mais oscille constamment entre les aspects esthétique et utilitaire.

Praxis potagère

L'usage des formes du territoire s'étant modifié après la catastrophe épidémiologique, plusieurs activités horticoles passent sous le radar des nouveaux modes de vie, notamment la cueillette qui n'existe pas en banlieue. Comme nous l'avons déjà mentionné, bon nombre de végétaux, exclus des terrains qui étaient entretenus régulièrement autrefois, refont surface. Or, aucun des personnages du roman ne profite de cette réapparition. Selon nous, deux raisons justifient cette absence : la peur de la contamination et le manque de connaissances sur les plantes indigènes. Pour la première, il est évident que l'atmosphère de panique qui caractérise la vie des habitants depuis le début de l'épidémie participe à la méfiance de tout ce qui appartient au monde de l'extérieur : « [...] et si l'eau des flaques était contaminée par les déchets qui jonchaient la route? » (Fortin, 2017 : 36) À l'inverse, quand elle se réfugie à la campagne chez ses parents, Caroline n'éprouve aucune crainte à cueillir des petits fruits au bord de la route :

Elle abandonna son vélo plus loin dans le fossé rempli de quenouilles, à sa droite, traversa la clôture barbelée flétrie qui ne gardait plus aucune bête depuis longtemps et piqua à travers le champ en friche qui s'étendait devant elle, espérant trouver en grand nombre les [fraises des champs] qu'elle convoitait. (338)

Ce sont ainsi deux mondes qui s'opposent dans le rapport aux éléments exogènes du milieu de vie. Dans un même temps, le dernier extrait présenté abonde dans le sens de la deuxième raison établie précédemment. En effet, le fossé dans lequel Caroline dépose sa bicyclette est rempli de quenouilles. Cette espèce est reconnue pour ses propriétés non seulement médicinales mais surtout alimentaires (Coopérative de solidarité Culture'Innov, 2013 : 175-177). Nous observons alors que les connaissances en botanique des personnages de l'œuvre de Fortin sont limitées. Même la voisine qui supervise le travail de ses collègues semble peu dégourdie :

― [...] Des fleurs. Elle n'a jamais fait pousser de légumes de sa vie, à part peut-être dans son jardin à elle, si elle en a déjà eu un. Ce n'est pas tout. Elle n'était pas propriétaire ou même gérante des serres, c'était une employée. Occasionnelle. Et le meilleur : elle s'occupait de la caisse. [...] elle n'y a travaillé que six mois en tout et pour tout. (Fortin, 2017 : 133)

 

Malgré le constat de ces lacunes, il apparaît, selon nous, que le potager est sans doute la seule forme d'exploitation que les gens du quartier sont capables d'apprendre à maîtriser en très peu de temps. C'est, en tout cas, certainement la plus facile et par-dessus tout la moins dangereuse. Ils ne risquent ni de s'empoisonner par mégarde en consommant des végétaux non comestibles ni d'être contaminés puisque chaque personne assure une surveillance serrée de ses voisins afin de détecter, le plus rapidement possible, la présence d'un des symptômes du virus mortel. Le potager offre ainsi un cadre stricte de surveillance qui, dans la pratique, se traduit par un apprentissage rapide des gestes du quotidien dans la mesure où ceux-ci sont répétés machinalement : plantage des semis, désherbage, arrosage, extermination des ravageurs, récolte, etc. Il s'agit alors d'acquérir un savoir minimum qui peut être reproduit aisément par tous les participants, et ce, tous les jours jusqu'à l'arrivée de l'hiver.

Par ailleurs, s'il permet aux individus de perpétuer une forme de routine que leur a retirée l'épidémie, le potager modifie grandement les habitudes alimentaires. Si aux centres de distribution il n'y a plus que des denrées de base ― « farine, pomme de terre, lait, sucre, boîtes de conserve » (119) ―, le potager collectif, pour sa part, regorge d'une variété exceptionnelle de légumes et de fruits : carotte, bette à carde, laitue, romarin, radis, chou de Bruxelles, cerise de terre, etc. Aux « carottes molles et [aux] pommes plissées de l'année dernière provenant du CDA » (127) s'opposent « la chaleur de la cuisine et l'odeur des pains aux zucchinis » (207), une nouveauté culinaire pour Caroline. Nous en revenons dès lors à notre titre : « mettre du beurre dans les épinards » se traduit ici par « mettre plus de légumes dans les épinards », car la diversité est non seulement gage de qualité mais aussi d'une nouvelle sorte de richesse. Les produits d'origine animale ayant presqu’entièrement disparu, éclipsés par la consommation de végétaux, les habitants du quartier se garantissent un accès à la nourriture indépendant de toute infrastructure : dans le cas d’une coupure de l'électricité, les gens pourront au moins continuer de se nourrir puisque, contrairement à la viande, les fruits et les légumes, en grande majorité, peuvent être consommés crus. Dans cette situation, la routine du potager vient alors répondre à la nécessité, pour les personnages, de planifier leur survie à long terme, et ce, malgré l'instabilité ambiante du monde dans lequel ils vivent.

Ce nouveau mode de vie est notamment rendu possible grâce à la structure communautaire du potager : il devient un lieu de socialisation qui permet l'échange d'idées. De ce fait, nombre d'habitants du quartier ne se côtoyaient pas avant de se retrouver tous réunis pour les premiers plantages de semis : « Ces voisins, pour la plupart, ne se connaissaient pas. Certains se croisaient, matin, soir, s'envoyaient la main ou échangeaient des sourires polis, mais là s'arrêtaient les relations de voisinage, en temps normal, dans la banlieue. » (46) Désormais, « le temps normal, en banlieue et ailleurs, il n'existait plus. Tout était appelé à changer, depuis la façon de se nourrir, la manière de se transporter, jusqu'aux conventions sociales » (46). En ce sens, il y a ici un parallèle à établir entre les diverses définitions du mot « culture ». « Faire la culture de », c'est, par conséquent, enrichir les cultures, en terme de groupes sociaux. Le jardin potager collectif favorise ainsi le rapprochement des différentes pratiques culturelles. De ce fait, Caroline et son conjoint Samuel rencontrent des proches voisins pour la première fois, se rendant compte que leur quartier est plus hétérogène qu'il n'y paraît. Ils finissent par se lier d'amitié avec deux jeunes gens : « À la grande joie de Samuel et de Caroline, ce couple hipster s'avéra extrêmement divertissant. Trevor, qui était né à moitié irlandais, avait un accent lorsqu'il racontait ses histoires, mais Samuel, étrangement, ne se formalisait pas de celui-ci. » (54) Dans le potager, il s'agit aussi de faire le point sur les stéréotypes qui construisent la société. Si l'accent amusant de Trevor ne dérange en rien Caroline et Samuel, ce n'est pas le cas de leurs voisins directs « originaires de l'Afghanistan ou du Pakistan, ou peut-être même de la Russie, ce n'était pas clair » (54) :

Un peu plus loin, de son côté du quadrilatère, Samuel rencontra Farid et Wahida, leurs voisins immédiats, à qui il n'avait jusqu'alors envoyé de vagues signes de tête lors de leurs rencontres fortuites, certains matins de semaine. Voyant à leur physionomie qu'ils n'étaient pas nés sur le même continent que lui, il s'était bêtement convaincu qu'ils parlaient pas français, et par voie de conséquence, il ne désirait pas entamer de conversation avec eux. (51)

 

Ruth Amossy explique que « le stéréotype se définit comme une représentation collective figée, un modèle culturel qui circule dans les discours et dans les textes4 ». Elle précise qu'« un ou deux traits typiques permettent en général de reconstruire l'ensemble et de rapporter la représentation nouvelle au modèle emmagasiné dans la mémoire culturelle2 ». En d’autres termes, la rigidité du stéréotype a pour but l'actualisation de celui-ci; son côté réducteur souligne dans un même temps sa cohérence instable. Pour Samuel, fréquenter le potager est l'occasion de remettre en question ses a priori : « [...], la chose l'étonna, elle portait des jeans. Il pensait l'avoir vue, dernièrement, avec une robe longue à motifs et portant un voile, mais présentement, il ne restait pas de traces d'un pareil accoutrement. » (Fortin, 2017 : 52) Ainsi, à force de se rencontrer tous les jours, Samuel et Farid deviennent amis. Chacun retrouve finalement une place au sein de l’ordre social instauré dans le jardin. Le stéréotype revient pourtant en force plus tard dans le roman, entraînant le meurtre de Farid par ceux qui ont été exclus du potager.

Par ailleurs, les personnes plus âgées retrouvent leur statut traditionnel de mentor quand il devient nécessaire, pour les plus jeunes générations, d’apprendre certains gestes du quotidien, tels que la cuisine de certains aliments, qui avaient perdu de leur importance dans le cadre d’une société industrialisée. Prenons l'exemple de Ruberth, un voisin dont la femme travaille sur l'île à s'occuper des malades, qui s'assure, par ses conseils, d'aider Caroline à cuisiner les légumes qu'elle ne connaît pas afin de plaire, entre autres, aux enfants : « ― Garde mes sacs de haricots, j'en ai encore à la maison. Si ta femme est embêtée, dis-lui qu'elle vienne me voir au jardin, je lui expliquerai quoi faire avec ça. Vos garçons vont adorer! » (122) La transmission de connaissances se poursuit aussi entre Caroline et ses fils alors que celle-ci leur apprend comment entretenir le potager. Elle assigne au plus jeune, Joseph, des tâches faciles se rapprochant du jeu, tandis qu'au plus vieux, Thomas, elle enseigne à distinguer les « bons » végétaux des « mauvais » :

Alors que Caroline avait délibérément assigné à Joseph un secteur où il n'y avait que des mauvaises herbes, afin d'éviter toute confusion possible pour ce jardinier débutant qui tenait à participer malgré ses deux ans et demi, elle proposa à son aîné de désherber les rangs de carottes avec elle. Ce légume racine avait un feuillage délicat et dentelé qui se distinguait facilement des autres pousses indésirables tout autour. Caroline montra à Thomas comment reconnaître les brins à préserver, lui enseigna la façon d'arracher ceux à éliminer, sans rompre les racines, puis le regarda faire un moment (109, nous soulignons).

Comme il est possible de le remarquer, même la narration est contaminée par cette leçon de jardinage. Si, lors de la promenade en famille, la description de la plante indigène poussant entre les fissures du bitume était minime (177), la carotte fait l'objet ici d'un soin particulier dans le portrait que le narrateur en fait. Des détails sont donnés, notamment, sur la forme des feuilles, sur leur texture, ce qui n'est absolument pas le cas de la fameuse fleur jaune. Caroline n'a cependant pas l'impression de participer à l'instruction de ses deux garçons : « Tout ce qu'ils allaient manquer, [Thomas] et les autres petits bouts de sa génération. Ce serait certainement une perte pour toute la société. [...] Perdre une, deux, peut-être même trois années du primaire ou du secondaire, ça, c'était une vraie plaie. » (199) Mais, les critères éducationnels demeurent-ils identiques dans une société profondément affectée par une épidémie?  Les savoirs nécessaires au bon fonctionnement de la collectivité sont plutôt en mutation pour s'ancrer à nouveau dans une pragmatique de la survie quotidienne. Ainsi, dans un monde dystopique, le potager s'incarne en une véritable praxis : lieu d'enseignement, de socialisation et de travail, il figure dorénavant comme un espace de vie à part entière, comme une structure sociale érigée en institution. Tout s'y passe ou, à tout le moins, tout est voué à ce qu'il s'y passe quelque chose.

Potager et politique

Devenant le centre de l'activité quotidienne pour beaucoup d'habitants du voisinage, car travaillant à maintenir un ordre, ― une routine ―, le potager recrée une mini-société dans laquelle des hiérarchies de classes renaissent. Déjà dans le stationnement du CDA, Samuel témoignait du découpage des communautés qui s’était opéré depuis le début des troubles. Découpage non pas nouveau, mais bien similaire à celui d’avant l'épidémie :

Comme des champignons dans un sous-bois au printemps, des tentes multicolores de toutes les tailles avaient poussé ici et là, à bonne distance des unes des autres, une faune humaine, masquée et gantée, gravitant autour d'elles. Des roulottes s'étaient rassemblées dans un coin, formant ainsi le petit quartier bourgeois de ce nouvel aménagement. Il y avait même deux véhicules récréatifs motorisés garés en parallèle tout au fond, un peu à l'écart, près de la rue. Le quartier riche de ce microcosme, nul doute. (117)

Entre les jardiniers et le reste de la population, la fracture est aussi consommée. Les légumes, nouvel or noir du moment, ont pour effet de différencier deux groupes de personnes : les « bien-en-chair » versus les « crève-faim ». Les uns profitent, involontairement, pour la plupart d'entre eux, du mode de survivance pour récupérer un statut alors que les autres se retrouvent dans l'errance totale :

Le sang de Caroline se glaça à la vue de tous ces visages de l'autre côté de la clôture, de tous ces corps déguenillés, anguleux. La plupart des visiteurs nocturnes ne portaient pas de masques, comme si ces gens avaient capitulé devant la mort. La maladie, la famine, bientôt le froid, rien ne semblait plus effrayer ces miséreux, apparemment résolus à y passer d'une façon ou d'une autre, plus tôt que tard. (253)

 

Plus encore, le jardin collectif lui-même se voit réorganisé en microcosme. Soumis à des règles extrêmement strictes qui excluent automatiquement toute famille dont un des membres est contaminé ou toute personne qui ne travaille pas suffisamment aux yeux des deux « chefs » ― la Reine-Grano et Pete-Protéines ―, il en vient à se rapprocher, au fil du récit, de plus en plus d’une structure autoritaire. Il devient politique sous tous ses angles. Des dissensions idéologiques font leur apparition entre les Adeptes et les Athées. Les premiers, endoctrinés, passent leur temps « les bras en l'air, les rotules dans le zéro trois-quarts, à prier sous [l]a gouverne de [la Reine-Grano] au milieu du potager » (230). Ce sont aussi ceux qui « [sont] allés s'acheter des armes au lendemain de la bataille » (230) et qui « [boivent] de la tisane de pissenlit pour renforcer leur système immunitaire » (230). Les deuxièmes, quant à eux, « compt[ent] moins de membres » (230) et « ne pri[ent] pas » (230). Les Adeptes, de par leur plus grand nombre, obligent notamment les Athées à participer au quadrillage du potager, lequel est désormais grillagé de tous les côtés. Ils s'arment, voire se surarment, pour repousser les envahisseurs. Pete-Protéines l'exprime en ces termes : « ― [...] Nos semences en sont encore à un stade précoce, mais bientôt, nous aurons une importante réserve de légumes à protéger, car, croyez-moi, elle fera des envieux. Aujourd'hui, les rongeurs sont nos ennemis, demain... la menace sera plus grande. » (72) Tout un discours de propagande, de complot et de rumeur, sous-tend les relations entre ces deux groupes maintenant irrémédiablement divisés : « Comme les autres, [Cate] considérait que Caroline ne mettait pas les efforts nécessaires à la protection du potager, elle l'accusait de vivre dans le déni, de ne pas comprendre le danger qui les guettait et de leur mettre des bâtons dans les roues, à eux qui voyaient juste. » (231) Désormais, dans le jardin, les moyens de l'État déchu sont littéralement reproduits.

Max Weber souligne, à ce propos, que l'État possède le « monopole de la violence physique légitime » (1959 : 101, l'auteur souligne), c’est-à-dire que les groupes et les individus qui s’inscrivent dans cette structure n'ont « le droit de faire appel à la violence que dans la mesure où l'État le tolère[,] celui-ci pass[ant] donc pour l'unique source du "droit" à la violence » (101). En ce sens, l'État met en place des infrastructures, s'assurant de ce fait la perpétuation de violences qui maintiennent son pouvoir sur les individus et les collectivités. Par ailleurs, l'apparition de figures d'autorité, telles la Reine-Grano ou Pete-Protéines, est presque simultanée à la formation même du potager. Ces individus adoptent rapidement une position de commandement : « Diane avait une voix forte, mais apaisante, presque envoûtante. Elle s'exprimait avec clarté, avec fermeté. Tout en demeurant à bonne distance de la clôture dans le but d'être vue et entendue de tous, elle passa de maison en maison pour se présenter et livrer ses instructions. » (Fortin, 2017 : 46) Ils usent, en fait, du modèle d'exploitation propre au jardinage des légumes pour renforcer leur pouvoir, leur emprise sur les autres membres de la communauté. Or, comme nous l'avons mentionné précédemment, entretenir un potager nécessite une certaine discipline du corps. En cela, elle est facilement récupérable pour le pouvoir qui se remet en place. Michel Foucault montre dans ses travaux sur la prison, notamment, comment la violence se renouvelle constamment au rythme des changements institutionnels : du châtiment physique à la torture mentale en passant par l'incarcération, l'État a toujours fait preuve d'une imagination débordante en ce qui a trait à la domestication des corps. Pourquoi l'entretien du potager ne pourrait-il pas en être une nouvelle configuration? Dès le début de la construction des allées du potager, le jardinage marque les corps. Il rappelle que ceux-ci lui sont dévoués : « Au moment de se remettre en train, Samuel grimaça. Son dos fourbu, ses cuisses et ses bras douloureux allaient le faire souffrir encore plus demain quand [il] se réveillerait tout courbaturé. » (64) Même lors des rondes obligatoires de surveillance du potager, nous constatons que le corps est toujours au centre des préoccupations de l’humain. C’est lui qui devient l’outil de maintien de l’exploitation végétale. Il prend une place prépondérante dans le bon fonctionnement du système collectif jardinier : « Aussi, rapidement, [Samuel] s’aperçut que son corps était terriblement ankylosé. Il avait mal aux fesses, au dos et au cou, plus particulièrement. » (98) D’ailleurs, les conséquences physiques du jardinage sur les corps s’étendent à long terme puisque, « selon toute probabilité, l’ongle noirci serait encore tendance cette année » (338) de par le travail quotidien des mains dans la terre tout au long des saisons.

Ironiquement, à la toute fin du roman, le gouvernement, à nouveau sur ses pieds  entreprend d’envoyer « des semences de courges, de maïs et de haricots » (337) aux survivants. Cette conclusion nous apparait particulièrement intéressante et évocatrice dans la mesure où, dans l'un des courts textes en italique qui précèdent le récit de Caroline et de sa famille, il est expliqué qu'« installés le long du fleuve Saint-Laurent, les Iroquoiens, à l'arrivée des Européens, cultivaient la terre pour subsister. Pendant la saison chaude, ils faisaient pousser "les trois sœurs" : du maïs, des haricots et des courges » (31). Cela rappelle, en fait, qu'il ne s'agit pas d'une nouvelle configuration du pouvoir, mais plutôt d'une reconfiguration. Le potager s'inscrit ainsi dans le discours historique. À cet égard, tout au long de l'œuvre, la protagoniste, enseignante d'histoire, écrit dans un petit carnet des faits historiques ― à travers différentes époques et prenant place dans différents territoires ― qui présentent des situations similaires à la sienne. Elle revient, entre autres, sur la guerre des farines qui a ravagé la France en 1775 (209), sur l'infestation de doryphores qui a touché ce même pays durant la période de l'Occupation en 1940 (139), en plus de relever la rareté de certains produits alimentaires durant la Première et la Deuxième Guerre mondiale (105). Or, selon Jean-Louis Flandrin et Massimo Montanari, l'histoire de l'alimentation se caractérise généralement par une construction fragmentaire favorisant l’étude d’anecdotes rarement avérées (1996 : 8) et sorties de leur contexte. Ainsi, les plus petites transformations anthropologiques, comme le passage de la position couchée à celle assise pour manger, sont souvent laissées de côté alors que, au contraire, « les petits événements de la vie quotidienne ont quelque chose de nécessaire, et un sens précis » (8) pour comprendre les évolutions de l'alimentation à travers les siècles et les cultures. Les courts textes en italique qui précèdent chacun des chapitres du roman contribuent à façonner des résonnances anthropologiques entre passé et présent lesquelles mettent en lumière les rapprochements ainsi que les écarts qui caractérisent des événements similaires. Quand nous soulignions, précédemment, le nouveau statut accordé au potager dans le réaménagement du territoire, c'est plutôt, d'un point de vue anthropologique, le retour de l'autosuffisance campagnarde telle qu'elle pouvait être pratiquée au Moyen-Âge en Europe avec une totale indépendance :

Si [l]es légumes jouent tous un rôle fondamental dans l'alimentation paysanne, c'est aussi parce que le potager, contrairement aux autres terrains cultivés, est considéré comme une sorte de zone franche dépendant du fermier et sur laquelle le propriétaire ne peut prétendre à aucun impôt. (Montanari, 1996 : 289)

Au contraire, « quand il se développe à proximité des centres urbains ou sur des terrains non bâtis à l'intérieur des murs d'une ville, le potager remplit une fonction différente, du moins en partie. Ainsi, il ne participe plus d'une économie d'autoconsommation en raison de la force d'attraction qu'exerce le marché urbain » (Cortonesi, 1996 : 425). Le roman de Fortin est donc à la fois dans la redondance historique, et dans la reconfiguration. Par conséquent, le monde dystopique abrite non pas des solutions aux problèmes de société, mais, bien au contraire, des potentialités de renouvellement. En ce sens, nous rejoignons ici les propos de Hegel sur l'absence de leçons que tirent les humains de leurs erreurs dans l'Histoire :

On recommande aux rois, aux hommes d'État, aux peuples de s'instruire principalement par l'expérience de l'histoire. Mais l'expérience et l'histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n'ont jamais rien appris de l'histoire, qu'ils n'ont jamais agi suivant les maximes qu'on aurait pu en tirer. (1965 [1955] : 35)

*

L'analyse du roman Le Potager a permis d'entamer une réflexion sur les rapports entre les changements sociaux et le statut du jardin. En effet, nous avons pointé que, loin d'être immuable, celui-ci se transforme au gré des attributions de fonctions du territoire. Tantôt conçu pour sa beauté esthétique, tantôt utilisé à des fins de survivance, le jardin se trouve donc définitivement au cœur des préoccupations humaines. Nous avons choisi de nous attarder particulièrement à une de ses formes, le potager, laquelle, dans le corpus littéraire étudié, est repensée par le biais des liens qu'elle entretient avec le quotidien des personnages. Il apparaît dans l'œuvre que le potager est non seulement prisé pour les résultats efficaces qu'il entraine, soit la production cyclique de fruits et de légumes, mais aussi pour ses principes d'ordonnancement. Ce dernier point se révèle primordial puisque, dans un monde où les savoirs entourant notamment la cueillette ont disparu, le potager est idéal : il assure entre autres une discipline des corps ainsi que l'apprentissage rapide et transmissible des connaissances. Métamorphosé en lieu de vie, il se constitue en microcosme et, ainsi, acquiert une dimension politique. Ainsi, bien malgré lui, le potager est muté en outil du pouvoir : l'ordre structurel qui le caractérise s'avère plus dangereux qu'il n'y paraissait de prime abord. En ce sens, le récit trouve un intérêt particulier à se dérouler dans un monde dystopique, puisqu’il donne à voir de nombreux parallèles entre des faits du passé et ceux du présent. Par conséquent, il est possible de remarquer que le potager participe, à bien des égards, d'une continuité, d'une tradition, et ce autant dans les pratiques qui l'entourent que dans le sort qui lui est réservé.

To cite this document:
Maiorana, Roxane. 2019. “Mettre du beurre dans les épinards : pratiques du jardin dans un monde dystopique ”. In Imaginaire du Jardin. Carnet de recherche. Available online: l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/en/carnets/imaginaires-du-jardin/mettre-du-beurre-dans-les-epinards-pratiques-du-jardin-dans-un-monde>. Accessed on October 22, 2019.
Historical Periodization:
Fields of Discipline:
Objects and Cultural Practices:
Figures and Imaginary:
Classification

Add new comment