Université du Québec à Montréal

[Projet en cours] Du journal à la guillotine : des chiffres et des lettres dans les Déracinés de Maurice Barrès

[Projet en cours] Du journal à la guillotine : des chiffres et des lettres dans les Déracinés de Maurice Barrès

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« Le siècle dernier et le commencement de celui-ci ont anéanti les privilèges de la propriété, les privilèges et la distinction de classes ; l’œuvre de notre temps n’est pas assurément plus difficile […] : faire disparaître la dernière la plus redoutable des inégalités qui viennent de la naissance, l’inégalité d’éducation. »

- Jules Ferry, discours du 10 avril 1870 à l'Assemblée nationale

        L’éducation est un des grands fers de lance de la IIIRépublique en France. Le suffrage universel (masculin) contraint en effet l’État à proposer une véritable instruction aux citoyens en mesure de voter. En effet, inspirés par les idées des Lumières, les républicains conçoivent l’éducation comme l’outil idéal permettant à la fois de libérer le peuple de l’ignorance tout en lui donnant une morale mais aussi et surtout d’unifier le pays. Portée par cet élan enthousiaste, une partie des classes populaires développe une véritable foi en l’école, espérant par elle s’affranchir socialement. Selon l’historienne Françoise Mayeur, « [législateurs] et administrateurs ne dissipent pas l’équivoque : mieux, ils peuvent avoir entretenu confusément des espérances à cet égard » (Mayeur, 1981 : p.582). Ce constat, Maurice Barrès le fait déjà en 1897 lorsqu’il publie son livre Les Déracinés, premier tome de la trilogie Le Roman de l’énergie nationale. Le roman suit l’évolution de sept jeunes Lorrains montés à Paris pour poursuivre leur éducation. Imprégnés des concepts abstraits kantiens enseignés par leur professeur de philosophie Paul Bouteiller, ils se frottent à la vie parisienne avec plus ou moins de succès selon leurs origines sociales : François Sturel exalte ses sentiments auprès d’Astiné, sa maîtresse arménienne ; Maurice Rœmerspacher travaille dur pour égaler en sagesse Taine, son maître à penser ; Henri Gallant de Saint-Phlin pense toujours à sa terre natale en Lorraine ; Georges Suret-Lefort se surpasse dans le droit juridique ; Alfred Renaudin navigue difficilement dans le milieu journalistique ; Antoine Mouchefrin, plus pauvre que ses compatriotes, parvient difficilement à suivre ses cours de médecine ; et enfin, Honoré Racadot attend son heure ainsi que le modeste héritage de sa mère. Sur le tombeau de Napoléon, les sept camarades vont s’associer afin de triompher ensemble dans la société parisienne. Dans ce but, ils reprennent le journal de La Vraie République grâce au maigre héritage de Racadot. Mais l’aventure tourne court : les intérêts divergent et l’argent vient à manquer. Racadot est abandonné par ses amis, à l’exception près du pauvre Mouchefrin. Désespéré et criblé de dettes, il convainc son dernier ami de tuer et de décapiter Astiné, la maîtresse de Sturel, dans le but de lui dérober ses bijoux. Racadot est finalement rattrapé par la justice et condamné à la guillotine.

         Des bancs du lycée au bureau du journal, du journal à la guillotine, Les Déracinés fait état d’un monde saturé par la littératie que ce soit celle de l’école, des journaux ou de la justice. Pour Jean-Marie Privat, la littératie est « l’ensemble des praxis et représentations liées à l’écrit, depuis les conditions matérielles de sa réalisation effective (supports et outils techniques d’inscription) jusqu’aux objets intellectuels de sa production et aux habiletés cognitives et culturelles de sa réception, sans oublier les agents et institutions de sa conservation et de sa transmission » (Privat, 2007 : p.10). Pour autant, nous dit Jack Goody, cette culture littératienne n’est pas opposée à l’oralité et au corps. Au contraire, ces deux régimes sont en constante interaction dans la plupart des sociétés (Goody, 1979 : p.245) au point que Privat parle de « degrés dans la littératie (et par conséquent dans l’oralité) » (Privat, 2006 : p.126). Mais fort est de constater que, tout au long de l’histoire, l’écrit a instauré des relations de pouvoir entre lettrés et illettrés (Goody, 2007). Plus la lettre prend de place dans une communauté et son organisation, plus le rapport de force s’accentue. Par ailleurs, Privat pose l’hypothèse que l’écrit est tant incorporé dans nos sociétés qu’il gagne « le pouvoir de spatialiser le langage » (Privat, 2006 : p.129). Autrement dit, la raison graphique conditionne notre rapport au monde et crée le réel : « la culture écrite écrit (partout, tout le temps) » (Privat, 2010 : p.6). Les lignes de l’écriture s’échappent et se retrouvent en dehors des textes.

       Dans Les Déracinés, le narrateur se met au service de la démonstration d’une thèse précise et explicite : l’école déracinerait la jeunesse de son milieu et ne fabriquerait que des « gratte-papiers » élevés dans un monde littératien sans attache. Outre la lecture imposée par le narrateur, comment le roman met-il en récit l’échec de la lettre et de l’institution ? Comment les notions de littératie et de raison graphique peuvent-elles éclairer le texte ?

       Il convient dans un premier temps de s’intéresser aux grands pouvoirs structurant l’imaginaire social : celui de la lettre, mais également celui du corps et de l’oral. Puis, nous analyserons les nombreux dysfonctionnements qui courbent et brisent les trajectoires des personnages. Enfin, de cette fragmentation, nous verrons qu’un nouveau régime prend le pas sur la lettre et que le roman tend finalement à montrer l’échec de la République française.

 

L’indigestion littéraire

      Un des premiers constats à faire, tant il est évident, est l’omniprésence de la lettre dans Les Déracinés. Les personnages sont les « fils des livres » (Barrès, 1994 : p.537), des « êtres livresques » (Barrès : p.584). Les héros ont incorporé leur « capital littératien » (Privat, 2006 : p.126), ils ont « fusionné » avec leurs livres. Mais le plus grand littératien du roman est très probablement le narrateur. Lecteur souverain du roman, il est, de toute évidence, lui aussi un lettré ayant incorporé sa bibliothèque. Le texte est en effet truffé d’intertextualités assumées : citations mises en exergue au début des chapitres, références à plusieurs romans et personnages (Eugène de Rastignac, Julien Sorel, Robert Greslou notamment), appel à certaines idées et à leurs auteurs (Kant, Jules Michelet mais aussi Hyppolite Taine en chair et en os dans le roman), intégration de pages d’histoire (Napoléon), etc. Jean Borie fait un inventaire non exhaustif de ces reprises qui mettent en évidence, selon lui, « la tradition dans laquelle ce roman doit s’inscrire » (Borie, 1988 : p.23). Mais il nous semble que ces intertextualités dépassent la simple volonté de s’inscrire dans une tradition ou de faire une nouvelle démonstration de l’autorité du narrateur. Elles témoignent surtout de l’emprise de la lettre sur les personnages et l’appréhension romanesque qu’ils ont du monde. Les lieux sont en effet imprégnés de littératie. Ainsi, Sturel vit rue Saint-Beuve ; l’hôtel d’Astiné ouvre à la fois sur la rue Chateaubriand et la rue Balzac ; Roemerspacher loge face à l’ancien hôtel où vécurent Rousseau, Balzac, George Sand et Jules Vallès ; Bouteiller réside rue Claude Bernard ; les Lorrains se retrouvent au Café Voltaire, etc. La lettre sature l’espace et quadrille la ville des grands noms littéraires, scientifiques et philosophiques retenus par l’histoire, soit des figures de proue de la lettre. Les personnages semblent ainsi enfermés dans ce régime, les lignes des textes se superposant aux lignes des rues de la ville.

     Or, cette grande littératie des personnages est présentée comme un problème. En effet, plusieurs d’entre eux sont de mauvais lecteurs. Renaudin, le journaliste, est à ce titre un bon exemple : « Il était demeuré à demi naïf, ce qu’on voyait peu, et devenu à demi cynique, ce qu’on voyait fort. Son éducation se faisait par la conversation, les livres lui parlant mal. » (Barrès : p.533) Cette demi-éducation, entre oral et écrit, se lit sur son corps. Renaudin est en effet affublé d’un monocle, témoin de sa mauvaise vue corrigée à moitié, faisant de lui un mauvais lecteur « qui comprend les faits et non les esprits » (Barrès : p.573). Cette mauvaise incorporation fait de lui un de ces « fonctionnaires respectueux et gobeurs » (Barrès : p.573) qui ne peuvent être que l’ombre d’un plus grand lecteur (en l’occurrence, Portalis, le journaliste aux activités troubles). Ce déniaisement partiel le condamne à rester « le petit Alfred » (Barrès : p.522), éternel enfant malgré son corps d’adulte, attendant la moitié manquante du savoir pour compléter son apprentissage.

Credit:
Agence Roll, Gallica BNF

1921, école Lavoisier, Paris, 19 rue Henri Barbusse, 5e arrondissement, salle de classe avec élèves [photographie de presse]

     Bouteiller, le professeur kantien, est quant à lui « coincé » dans son langage philosophique à une réunion politique. Il ne parvient pas à lire les signes que les autres invités lui envoient pour lui signaler qu’il n’utilise pas les bons mots, la bonne voix. Un des financiers lui fait la leçon à la fin du repas : « Laissez-moi vous dire : ‘‘Il faut prendre le ton de la politique quand on veut s’y mêler.’’ Et ce n’est pas le ton de la philosophie… » (Barrès : p.634). Bouteiller répond ainsi aux codes de la lettre et nécessite une nouvelle initiation pour s’en défaire afin d’intégrer un nouveau cercle. 

      Mais le mauvais lecteur le plus évident est certainement François Sturel. Celui-ci souffre d’une trop grande abstraction dans les idées et, dans une moindre mesure, de bovarysme. Le jeune homme tente ainsi de séduire Thérèse Alison et Astiné Aravian en leur offrant des lettres de La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Pour cela, il déchire les pages du livre emprunté au cabinet de lecture. Ce geste dramatique montre son aisance financière mais également la continuité logique qu’il sent entre le monde réel et celui de la littérature. Pour Sturel, le livre, en tant qu’objet, n’a pas de caractère sacré. Le personnage met à mal l’intégrité du corps de l’œuvre, le fragmente et le sort de son contexte. Il tente d’écrire sa vie amoureuse à partir d’un lambeau de roman. Ces scènes redoublent par ailleurs celles où il manifeste son désintérêt pour la matérialité du journal de Racadot : le fond prime sur la forme (le corps) pour François. 

    Le seul bon lecteur du roman semble être Maurice Rœmerspacher, personnage qui partage le prénom de l’auteur : « De ces jeunes hommes, Rœmerspacher est le seul qui travaille réellement. Bien qu’il se fût placé au premier rang des étudiants en médecine de son année, il trouvait du temps pour des lectures nombreuses ; il les analysait, les résumait et, ce qui vaut mieux encore, les classifiait » (Barrès : p.559). Bien qu’il ne soit pas dénué d’imagination, il ne se laisse pas mener par elle comme Sturel. Il est au contraire guidé par la raison et la logique. Son goût pour le document et l’analyse d’ordre scientifique le place du côté de l’anti-bovarysme. S’il est le lecteur le plus averti du groupe, sa pensée est présentée comme étant encore verte, en pleine formation. Mais la méthode de lecture adoptée annonce déjà son succès.

 

     Cependant, pour le narrateur, ces jeunes hommes sont trop abstraits et n’ont pas de sens pratique. Ils leur manquent le contact physique avec la nature, les lieux de leurs naissances et leurs corps. Cette critique ne manque pas de faire écho à Roger Chartier écrivant que le « crédit accordé à l’écrit, pour le meilleur et pour le pire, comme ses conquêtes dans tous les domaines de l’expérience sociale ne peuvent être séparés de leur envers : à savoir, une durable nostalgie pour une oralité perdue. » (Chartier 2008 : p.60) Cette nostalgie d’un temps passé marqué par l’oralité (et donc par le corps) ne manque pas de transparaître dans Les Déracinés.

 

Deux oralités opposées

       Chez Barrès, la nostalgie de l’oral et du corps est intimement liée à la Lorraine. L’intrigue du roman se déploie entre 1879 et 1885, période pendant laquelle la France garde encore un goût amer de la défaite contre la Prusse. En 1871, le traité de Francfort contraint la France à séparer la Lorraine : la partie Est revient à l’empire germanique, de même que l’Alsace (à l’exception près de Belfort). Nancy, ville où se trouve le lycée des personnages, reste du côté français. La commune nancéenne accueille alors un fort déplacement de populations venues de l’Est, fuyant la présence germanique (Roth, 1990 : p.640). La scission du territoire, les déracinements forcés et le voisinage de l’ennemi conduisent bon nombre de français à rêver de la Revanche (Lecaillon, 2004 : p.198). Ce contexte est propice à un repli identitaire. La peur d’être envahi et de voir mourir l’esprit français et ses traditions inquiète. La situation économique et le libéralisme grandissant accentuent d’autant plus ces angoisses. À la lumière de l’histoire, il devient plus aisé de comprendre la peur de l’étranger et l’attachement aux racines locales, idées pivots de la doctrine nationaliste et de ce roman.

       Ainsi, dans Les Déracinés, la Lorraine devient un lieu mythique, une terre où se concentrerait l’essence même de l’identité, des valeurs et des traditions lorraines. Influencé par les théories de Michelet sur le peuple, le roman distingue la culture intellectuelle, désincarnée et livresque, de la culture populaire, corporelle et orale. Ainsi, les grand-tantes de Sturel, tout comme la grand-mère de Saint-Phlin, incarnent le savoir lorrain : « […] elles sont elles-mêmes les mœurs anciennes. Par ces bonnes parentes, il prend contact avec sa province, avec sa race, avec un genre de vie » (Barrès : p.515). C’est donc leurs corps et leurs paroles qui gardent la trace de l’histoire locale et de ses mœurs. Elles sont le lien avec les racines, la terre lorraine et la communauté « naturelle » auxquelles s’oppose le groupe crée de toute pièce par l’institution scolaire. L’accent lorrain marque également l’appartenance à cette localité : le perdre, c’est être déraciné, dénaturé d’une certaine manière. Il y a donc une incorporation de l’histoire locale qui donne au corps le pouvoir d’unir les groupes. La lettre, au contraire, sépare l’individu de la loi coutumière et de la communauté pour le faire entrer dans la loi juridique, froide et désincarnée. La Lorraine et la corporéité sont ainsi présentées comme plus terre à terre, plus « naturelles » et donc supérieures à la lettre abstraite. 

     Mais les Lorraines ne sont pas les seuls personnages à offrir un savoir par le corps. En effet, tous les soirs, Astiné conte à François les histoires de son peuple, telle Shéhérazade. Uri Eisenzweig distingue corps et oral en opposant les vieilles tantes Sturel à Astiné (Eisenzweig, 2013 : p.42).Or, à la suite de Jack Goody, nous considérons que l’oral fait partie du domaine du corps (Goody, 1979 : p.252). Astiné éduque ainsi son jeune amant par ses paroles mais aussi par la sexualité. Mais contrairement aux vieilles Lorraines, l’Arménienne est une déracinée, position qui la disqualifie dans le texte : « Astiné, c’est un livre admirable qu’il feuillette ; il s’empoisonne avec avidité de toutes ses paroles, mais n’est pas né pour s’endormir sous le plus beau des mancenilliers. » (Barrès : p.555) Elle est associée à la lettre car, comme elle, la conteuse dénature, corrompt et tue (nous reconnaissons bien sûr le motif de la femme fatale qui hante la fin du XIXesiècle comme l’a très bien montré Mireille Dottin-Orsini dans Cette femme qu'ils disent fatale). Elle est un arbre qui n’est pas endémique à la France et ne peut donc plonger ses racines dans cette terre sans l’empoisonner.

 

Différents rapports au corps

     Des sept Lorrains, il est possible de distinguer trois groupes différents. Le premier est celui des plus pauvres, Racadot et Mouchefrin. Selon une conception traditionnelle du petit peuple, les deux personnages sont constamment ramenés à leurs corps et à l’animalité. Celle-ci est inscrite dans l’identité de Mouchefrin qui porte un nom le prédestinant à l’échec : Mouche-frein (plus insecte qu’animal, comme son nom le suggère). Mais, comme les vieilles Lorraines, ces deux héros font preuve de bien plus de sens pratique que leurs compatriotes. Contrairement au deuxième groupe, celui des aisés (Sturel, Rœmerspacher et Saint-Phlin), Racadot et Mouchefrin s’inscrivent dans la matérialité, le concret et le quotidien. Ils ne rédigent pas les articles du journal, écriture qu’ils jugent supérieure et que seuls leurs camarades seraient capable de délivrer. Eux sont cantonnés à des écritures du quotidien : la correspondance tout d’abord, l’administration mais également les brèves du journal. Pourtant, Mouchefrin sait bien mieux que les autres comment vendre efficacement : « Le plus journaliste de l’équipe, c’est peut-être Mouchefrin, qui sait qu’on ne demande pas à son journal des pensées élevées, mais des faits, petits ou grands, du jour. Et dans les cafés de la rue Montmartre, où il commençait à se glisser, il a recueilli quelques diffamations d’un agrément canaille. »(Barrès : p.665) L’écriture du quotidien que méprise les plus aisés (même quand Sturel écrit des lettres, il les pense avec La Nouvelle Héloïse) est celle qui sauverait l’entreprise. Le moins littératien (à première vue) du groupe est donc celui qui comprend le plus les rouages journalistiques et commerciaux en y introduisant les cancans des cafés et la rumeur, en somme, celui qui fait de la place à l’oral, au corps, et marque sa continuité dans l’écrit. Comme l’explique Roger Chartier, l’écriture ordinaire est celle des démunis et des exclus (les pauvres mais aussi les femmes). Celle-ci « n'est pas tout entière du côté de l'ordre imposé, des stratégies des puissants, de la coercition et de la discipline. Elle peut être aussi, en dehors des autorités ou contre elles, un recours pour les plus démunis, une ressource mobilisable pour que soient moins inquiétant le cours des choses, moins périlleux les aléas de la vie. » (Chartier, 2001 : p.793). Le journal est un quotidien : qui de mieux que ceux qui sont le plus ancrés dans ce temps-là et ses problématiques pour réussir dans cette tâche ? Mais leur écriture est dévaluée au profit de celle des plus aisés et des plus abstraits. Le crédit que leur accorde Mouchefrin et Racadot empêche l’écriture ordinaire de prendre sa place légitime dans l’entreprise.

Credit:
Agence Roll, Gallica BNF

Imprimerie Crété à Corbeil : [photographie de presse] 

 

      Les rédacteurs ne prennent ainsi pas part à l’aspect matériel du journal. Racadot, lui, s’intéresse au corps du journal et se forme aux techniques de l’imprimerie, activité particulièrement salissante. Ses camarades, mais surtout Sturel, ne souhaitent pas se salir les mains, et ce, dans les deux sens de l’expression puisqu’ils refusent d’entrer également dans les combinaisons financières douteuses auxquelles s’abaisse Racadot pour faire survivre son entreprise : « Racadot et son journal salissent mes imaginations » s’exclame Sturel (Barrès : p.684, nous soulignons par l’italique). Il y a en effet beaucoup trop de corps dans le journal pour ce jeune homme ne souhaitant vivre que dans les idées.

 

      Seul Rœmerspacher tente de réintroduire du corps dans son savoir. En observant Hippolyte Taine, il se surprend à le replacer dans l’ordre du vivant. Il conçoit alors l’idée d’ « animal philosophe » (Barrès : p.598) qui lui permet de remettre de la corporéité et de la (bonne) nature dans ses réflexions. Cette animalité est évidemment d’un tout autre ordre que celle à laquelle est soumise Racadot et Mouchefrin, plutôt inscrite dans le motif traditionnel du peuple simple, soumis à ses instincts.

 

De l’oiseau à la lettre et de la lettre à l’oiseau

      Selon Daniel Fabre, la « voie des oiseaux » est un rite de passage auquel les jeunes garçons se soumettent afin d’élargir leurs horizons et de mieux maîtriser le monde naturel et social. L’importance qu’a pris l’école au cours du XIXsiècle a conduit à un glissement : l’oiseau n’est plus seulement le détenteur du langage amoureux mais également celui de la lettre. La voie de l’école buissonnière amène ainsi à s’éloigner de l’écriture pour finalement mieux s’en rapprocher (Fabre, 1986). C’est donc un apprentissage de la lettre qui passe par le corps.

Oiseau en maçonnerie 

      Nous relevons deux voies des oiseaux particulières dans Les Déracinés. La première est celle de Paul Bouteiller, le professeur de philosophie. Orphelin issu de la classe ouvrière, le jeune Bouteiller était apprenti-maçon de jour et étudiait la nuit pour obtenir une bourse. Son rôle sur les chantiers était de porter l’oiseau en haut de l’échelle (Barrès : p.634). En maçonnerie, l’oiseau est une caisse ouverte permettant de transporter le mortier sur le dos (Trésor de la langue française informatisé). Il s’agit donc d’une activité qui contraint le corps à plier sous le poids, à courber le cou. Or, Bouteiller préfère se pencher sur des livres, c’est-à-dire d’adopter une posture propre à la pratique de la lecture et de l’écriture scolaire. C’est sa détermination à maîtriser la lettre et ses outils qui lui ont permis de s’élever, non pas sur l’échelle du maçon mais sur l’échelle sociale. La lettre joue pour lui le rôle promis par l’école républicaine : elle l’extirpe de sa classe et lui permet de se redresser. Il y a pourtant une ironie ici. La vie destinait en effet Bouteiller à devenir maçon, ou autrement dit un constructeur. Il était même responsable du mortier, l’agent liant. En se plongeant à corps perdu dans le monde de la lettre pour enseigner, son rôle fut finalement d’être un démolisseur et un briseur de liens « naturels ». C’est le même paradoxe que nous relevons lorsque le professeur déménage rue Denfert-Rochereau, nom du célèbre officier qui défendit la ville de Belfort contre les Prusses en 1870. Or, Bouteiller introduit dans ses classes les doctrines d’Emmanuel Kant, le philosophe allemand. Loin d’être un autre « Lion de Belfort » (surnom de Denfert-Rochereau), Bouteiller s’emploie plutôt à utiliser la lettre pour désunir et détruire les mœurs françaises, selon la logique barrésienne.

         La deuxième voie des oiseaux est empruntée par Racadot et Mouchefrin. Mais c’est à contre-sens qu’ils font l’école buissonnière puisqu’ils ont déjà quitté les bancs de l’université faute de moyens financiers. Or, le jour du meurtre d’Astinée, celle-ci est un véritable oiseau à attraper :  

Un oiseau, un lophophore, vert et bleu, de ses ailes repliées, la coiffait. Sur une robe de dentelle noire, ouverte en carré et dont les manches venaient au coude, elle avait une jaquette de velours à côtes, de nuance tourterelle. La jupe de dessous à volants était relevée de loin en loin par des nœuds jaunes, tandis que des nœuds jaunes encore ramenaient sur la hanche gauche la jupe de dessus. La ceinture était jaune, et les longs gants de Suède, selon la grande mode de 1885, de couleur bois clair et parfumés au bois de Liban. (Barrès : p.703)

Astiné est véritablement aérienne. Tout dans sa tenue vestimentaire la désigne comme une proie de chasse : le faisan qui la coiffe, la couleur tourterelle, les ondulations de la dentelle, des côtes et des volants mais aussi les gants couleur bois dégageant une odeur de cèdre. Dénicher Astiné les conduit à quitter les rangs de la lettre, ceux de la loi donc. Mais c’est aussi une régression puisque la voie est empruntée trop tard, à contretemps. Le rite est perverti puisque l’oiseau poursuivi, celui dont est coiffée Astiné, est déjà mort. La femme, initialement supposée recevoir le langage amoureux appris par l’oiseleur, devient finalement la proie chassée. Racadot et Mouchefrin rejettent ainsi un des rites traditionnels de la lettre en le détournant violemment. 

 

       Racadot se révolte également contre la justice (inexistante) dans le bureau du juge :

Au greffier, il cria qu’il le ferait destituer ; il qualifia tout le Palais et ses « enjuponnés » de lupanar réactionnaire, et, saisissant le tapis vert, envoya rouler sur le plancher encriers, dossiers, plumes, buvards, et la montre du magistrat. […] 

- Je n’ai jamais vu un prévenu plus maladroit, dit avec conviction le greffier à son chef. 

En réalité, c’est une bête puissante qui, prise au piège, voudrait s’en arracher la patte. (Barrès : p.721)

Sorti du régime de la lettre, Racadot s’en prend aux « technologies de l’intellect » (Goody, 2007 : p.193). Il introduit la langue verte (soulignons que le tapis est lui aussi vert) dans un lieu de magistrature où l’écrit est maître. Devenu un animal, il ne maîtrise plus les codes de la culture : il ne dompte plus son corps.

 

Des lignes problématiques

     Nous l’avons dit, la raison graphique ordonne le réel de ses lignes. Ainsi, dans le dossier de la revue Captures consacré à l’imaginaire de la ligne, Véronique Cnockaert affirme qu’une œuvre est « toujours tributaire d’un imaginaire graphique puissant » : 

Qu’il s’agisse de la ligne ascendante ou descendante d’une destinée, des lignes du terrain de jeu, de la ligne morale ou idéologique, de la ligne de vie, de la ligne de tir souvent déviée, des lignes de force ou de faille, des lignes qui découpent l’espace ou de celles qui métaphorisent le temps, toutes, ainsi que l’a admirablement démontré Tim Ingold dans son ouvrage Une brève histoire des lignes, ne cessent d’ordonner l’imaginaire. (Cnockaert, 2017)

      Les Déracinés est lui aussi soumis à un certain nombre de lignes. La première d’entre elles est une ligne perdue, regrettée : celle des racines qui s’enfoncent dans le sol, celle de l’arbre grandissant verticalement, celle de la lignée familiale, des traditions et de l’histoire d’une communauté. C’est cette nostalgie qui conduit le groupe de jeunes Lorrains à chercher une nouvelle unité en faisant corps ensemble. Le pacte est conclu le 5 mai, jour de la mort de Napoléon, sur le tombeau de l’Empereur. Il s’agit donc de marcher dans les pas d’un mort, de s’inscrire dans une lignée de héros et dans la grande histoire. Or, cette ligne n’est pas respectée par les membres du groupe puisque chacun trace sa propre voie sans se soucier véritablement des autres. 

     L’absence de ligne éditoriale du journal montre bien cela. Chacun suit en effet ses intérêts au détriment de l’unité du journal, le conduisant à l’échec avant même la publication : « Racadot déploya son journal et il soupçonna que ce magnifique document était illisible. » (Barrès : p.665) Le journal est illisible car complètement incohérent, sans unité. Il ne respecte pas les codes journalistiques. Ainsi, le corps du journal est beau (puisque Racadot s’emploie à l’imprimer au mieux) mais pas ses « lettres », son contenu. Mais il semble que La Vraie République partait déjà perdante puisque son bureau se situe rue du Croissant, donc dans une ligne courbée n’annonçant pas une ascension certaine.

       La ligne morale implicite du pacte de l’association n’est également pas respectée. Or, comme le relève très justement Jean Borie, à côté de la loi légale, il se trouve encore « une morale clandestine, archaïque, un code d’honneur dont les obligations cardinales sont le respect de la parole donnée, la fidélité à l’amitié, le dévouement à la personne aimée » (Borie, 1988 : p.52-53). Ainsi, former une association implique d’apporter un soutien à ses membres. Racadot continue de répondre à ce code d’honneur contrairement à ses camarades. À peine formé, le groupe est donc déjà disloqué. Chacun poursuit ses intérêts en passant sur le corps de Racadot qui ne pensait sans doute pas si bien dire en s’offrant pour cette tâche : « Nous serons vos marchepieds, messieurs : plus tard, ne nous oubliez pas.  » (Barrès : p.633) Il porte lui aussi un nom marqué par sa destinée : Racadot a vraiment « bon dos » ; il est celui qui « raque », terme argotique signifiant « payer, débourser » (Trésor de la langue française informatisé). Le seul qui revendique le code d’honneur est Honoré Racadot. Ce prénom semble bien ironique pour un personnage aussi peu honorable à première vue et qui ne reçoit aucune marque d’honneur. Il le rapproche également d’Honoré de Balzac dont l’Histoire des Treize a inspiré bon nombre de romanciers, Barrès ne faisant pas exception. Cet échec du groupe annonce ainsi la fin des règles coutumières au profit de celles de la loi écrite mais aussi la désagrégation d’une certaine forme de socialité.

      La ligne morale du groupe étant bafouée, Racadot ne voit pas d’inconvénient à violer la ligne de conduite dictée par la loi en commettant un meurtre : il « se sent hors la loi. […] La société accule Racadot, et par là elle court un risque. » (Barrès : p.686) Or, la loi transgressée est ici écrite. Elle est donc plus légitime et fait l’unanimité au sein du groupe. Sturel et Roemerspacher s'indignent du crime alors qu’ils ne se sentent pas eux-mêmes coupables d’avoir violé le pacte moral implicite. Mais rien ne dit que respecter la loi institutionnelle est pour autant une bonne ligne morale, bien au contraire dans ce roman.

 

Les lignes du meurtre

     Quand la ligne n’est pas suivie, la courbe apparaît. Les malheurs de Racadot sont marqués par la cambrure des droites. Ainsi, le meurtre d’Astiné est commis hors du cercle parisien. En croisant la victime et ses futurs meurtriers, Madame Alison s’écrit : « ils continuent vers Billancourt : ils tournent le dos à Paris… Peut-être qu’ils ignorent leur chemin. » (Barrès : p.702) En effet, les deux Lorrains tournent le dos à la ville supposée être le théâtre de leur réussite. Ils quittent le droit chemin (qui est ici un centre également) pour se diriger vers les marges et ses arrondis. Ainsi, pour rejoindre Astiné, Racadot et Mouchefrin prennent « le train de petite ceinture et le tramway Porte-Maillot-Courbevoie » (Barrès : p.703, nous soulignons). La jeune Arménienne est tuée au creux d’une courbe de la Seine, sur les quais de Boulogne-Billancourt. Les arbres sont penchés (Barrès : p.704), Racadot et Mouchefrin sont « courbés » (Barrès : p.706) (mais il ne s'agit plus de la courbe de l'homme écrivant). Le temps du meurtre est celui d’un entre-deux, redoublant ainsi la déviance des personnages et de leur acte : « comme il n’était pas minuit, ils cessèrent leurs goujateries ; Racadot assura qu’on approchait du Point-du-Jour » (Barrès : p.704, nous soulignons). L’heure place le crime entre deux jours différents. Le nom du quai, lui, est lié à l’aube, moment où il ne fait ni tout à fait nuit, ni tout à fait jour. Le point du jour annonce ainsi une renaissance mais aussi une mort. Enfin, la fuite du lieu du meurtre est laborieuse : impossible d’échapper à la loi incarnée par les octrois (« Administration chargée de percevoir [la] taxe » « qui était perçue à l’entrée d’une ville sur certaines denrées », Trésor de la langue française informatisé). Ils barrent tous les ponts et les quais. La loi s’interpose et prend les meurtriers en tenailles. Le retour à Paris est ainsi marqué par l’errance géographique, les tours et les détours : les deux personnages ont effectivement perdu leur chemin.

Lieu du meurtre d'Astiné (hors du cercle de Paris)

       Astiné, la déracinée, est décapitée et dénudée par ses assassins. Elle n’a donc ni racines, ni tête. Étêtée, elle se réduit à un simple tronc, celui de son corps. Racadot connaîtra bientôt lui aussi le même destin. Sans tête et sans vêtement, Astiné n’est plus qu’un corps dont l’identité est illisible sauf pour Sturel qui reconnaît cette nudité sans que nous soient donnés pour autant les caractères et les signes particuliers que la peau donne à lire (Barrès : p.710). 

      En somme, il n’y a aucune ligne ascendante pour Racadot puisqu’avant même de louer le journal, les comptes annoncent déjà qu’il est déficitaire, donc perdant. Il ne s’agit pas d’une montée sur l’échelle sociale puis d’une descente brutale comme on peut en lire dans de nombreux romans (Aristide Saccard, Julien Sorel, etc.) : ce n’est qu’une chute du début à la fin. Racadot était finalement au plus haut quand il était en sécurité dans le cercle de l’école et que le monde lui était promis grâce à l’éducation. Il a suivi à la ligne les leçons de l’institution et a respecté la conduite morale qu’impliquait l’association. Mais l’échec était prévisible puisque la ligne de départ n’était pas la même pour tous les protagonistes. Le jeu social est donc truqué et, pour le narrateur, ceci est le grand crime de l’école républicaine : faire croire aux pauvres qu’ils peuvent devenir des puissants de ce monde en les abreuvant notamment de récits héroïques. La réalité ne fait alors que les détromper sur les belles fables de l’institution.

        Avant la culbute finale, celle de sa tête dans le panier de la guillotine, Racadot fait une dernière descente douloureuse dans le bureau du juge : 

Ils le dissuadèrent difficilement de préférer le chemin par où il était venuà la petite porte qu’ils ouvraient sur la gauche. Elle se referma sur lui, comme l’eau sur un noyé. Le rire immense des avocats accompagna sa disparition. Il était hors du monde et seul avec ses gardes : un faible avec des forts. Immédiatement, ils le battirent, le frappant de préférence dans la poitrine et dans la figure. Puis on l’entendit qui descendait le petit escalier tournant : pan ! pan ! en cadence. Il était calmé. Les gardes, dans l’intimité, ont la manière pour vous apaiser et vous faire l’âme résignée qui convient au prisonnier. (Barrès : p.722, nous soulignons)

Remis à sa juste place par l’institution, Racadot se noie dans les entrailles du Palais de justice. Une fois encore, le personnage sort du droit chemin et chute dans l’escalier courbé. 

      Si, en apparence, la justice est celle qui décide du sort de Racadot, il semble néanmoins que le véritable responsable de sa mort est François Sturel. Celui-ci décapite son ami avec sa ligne morale et son absence de sens des réalités. Sa culpabilité est annoncée dès les débuts de l’association. En effet, le premier numéro du journal sort le 24 juin, jour de la Saint Jean-Baptiste. Dans la religion catholique, Saint Jean-Baptiste est décapité à la demande de Salomé, soit une femme, une juive et une orientale. Or, Sturel est « l’enfant des femmes » (Barrès : p.659) (dans « Sturel », nous entendons notamment « sur elle(s) ») mais il est surtout le produit d’Astiné l’orientale, la déracinée (comme le seraient les juifs aux yeux de Barrès). Sturel est plus responsable que les autres Lorrains dans l’échec du journal. Il est le rédacteur en chef (mais ne met jamais sa tête, son chef, en jeu), il ne respecte pas la ligne éditoriale, il refuse tous les arrangements louches pour sauver l’entreprise et donne le coup de grâce en annulant la demande de financement au gouvernement : « J’en ai assez de Racadot ; coupons court et quittons-le », s’exclame Sturel (Barrès : p.684, nous soulignons). Il n’est donc pas incohérent pour Racadot d’assassiner le double du responsable de son échec, celle qui partagerait la culpabilité puisqu’elle serait l’origine même de son mal.

 

Des rapiéçages malheureux

       Les deux décapitations, celle d’Astiné et celle de Racadot, s’inscrivent dans le motif du morcellement. Cette peur du corps fragmenté, nous dit Jean-Michel Wittman, est une inquiétude qui n’est pas seulement identifiable chez les fascistes (comme l’a montré Klaus Theweleit dans Fantasmâlgorie) mais également des nationalistes de la première heure comme Barrès (Wittman, 2017). Dans Les Déracinés, le motif de la fragmentation se retrouve bien avant le meurtre et touche à d’autres corps que ceux des personnages. En effet, faute d’argent, Racadot tente de gagner du temps en manipulant la lettre. Il va ainsi rapiécer le journal pour le faire imprimer malgré l’absence de ses rédacteurs. Le quotidien sort pour la première fois sans ses rédacteurs le 15 mai, soit à la mi-mai. En vénerie, ce moment de l’année a donné naissance à l’expression « mi-mai, mi-tête ». Elle fait référence aux cerfs dont la tête est encore à moitié refaite à cette période. La formule trouve tout son sens dans le roman : « Hardiment, il [Racadot] fait un sacrifice : on se passera jusqu’à nouvel ordre d’un journal neuf ; un imprimeur […] met le titre de la Vraie République et la date du jour en tête d’un texte cliché sur un journal de la veille au soir. » (Barrès : p.687). Le journal est ainsi fragmenté, étêté. Bientôt, son responsable connaîtra le même sort. Il est par ailleurs une proie de choix pour ses amis (notamment pour Renaudin).

     L’art du rapiéçage est propre à Racadot qui semble ne pas maîtriser suffisamment la lettre pour pouvoir écrire seul (du moins, en dehors de sa correspondance). Ainsi, la conférence qu’il donne fin mai recycle les idées des autres : 

Racadot, des articles publiés à la Vraie République par Rœmerspacher et Sturel, avait extrait et mis bout à bout un certain nombre de fragments. Il les lisait et il parlait assis. Avec sa puissance naturelle, il eût été mieux à l’aise debout, la poitrine développée, osant des gestes […]. Son sujet un peu abstrait, c’était la Nouvelle vérité morale, mais il le fît « actuel », en exposant sur Victor Hugo des idées que lui avait suggérées le matin même un journal de M. Lissagaray (genre Pyat et Vallès). […] Des exclamations intolérantes avaient déjà haché le discours […]. 

- « Césariser ! » dit Rœmerspacher à Sturel. Ici, c’est toi l’auteur responsable. Il nous rend ta conférence du Tombeau de Napoléon. (Barrès : p.712-714)

Contrairement à Suret-Lefort, Racadot ne maîtrise pas l’art oratoire et ne sait pas mettre la puissance de son corps au service de son argumentation. Racadot est un véritable bricoleur qui découpe et colle. Mais pour une oreille attentive, son discours est un patchwork maladroit et creux. L’auditoire se charge de « hacher » le discours et de révéler ainsi les faux raccords. 

     Le jour de la conférence est également celui où le corps d’Astiné est finalement identifié. Il y a donc deux corps sans tête ce soir-là : celui de la morte décapitée mais aussi celui de Racadot, contraint d’emprunter celles des autres pour penser (et que dire de Sturel qui a la tête ailleurs et n’écoute pas Racadot ?).

 

La fin du récit ?

     Le roman lui-même souffre de la fragmentation. En effet, le récit est constamment coupé par les lettres, les réflexions des personnages, le narrateur et ses explications, par de longs paragraphes biographiques, etc. La ligne du récit est donc elle aussi tranchée, hachée. C’est un roman qui n’en est finalement pas tout à fait un : la narration est sacrifiée aux réflexions intimes des personnages et aux interprétations et monologues du narrateur. Ainsi, l’intrigue, supposée servir de formation aux héros, commence véritablement au chapitre douze. Il ne lui reste alors plus que huit chapitres pour se développer et mourir. L’intrigue romanesque débute à peine et déjà les personnages associés à la narration sont tués : Astiné, liée aux histoires contées, et Racadot dont les malheurs le lient intimement aux péripéties. Uri Eisenzweig montre comment, dans Les Déracinés, le récit est associé au déracinement puisque, selon lui, le déplacement est un événement (soit une rupture de la ligne) qui suscite la narration (Eisenzweig, 2013 : p.46). Au contraire, les vieilles Lorraines, rares personnages enracinés, sont ancrées dans un temps long, dans une lignée, et incarnent plus qu’elles ne racontent vraiment. L’acte de narration semble donc astreint à l’ordre de la fiction. Ainsi, pour défendre Mouchefrin devant la justice, Suret-Lefort lui fait ces recommandations : 

- Que faisait Racadot, le soir du crime ?… Tous trois vous affirmez qu’il était avec vous ? C’est bien cela qu’il répondra au juge d’instruction ? Oui. eh bien ! rappelez vos souvenirs, mettez-vous d’accord sur chaque détail. Quoi qu’on essaie de vous faire déclarer, ne sortez pas de ce récit-là. […] Tiens-toi à ton récit ! Tu me comprends ! Sous aucun prétexte, n’en sors ! » (Barrès : p.739)

De cette conversation, seule la voix de Suret-Lefort est restituée, soit celle de l’avocat, celle d’un membre de l’institution. Même dans le cadre de la loi, le récit est présenté comme problématique puisqu’il est un mensonge. 

 

       Le corps semble donc plus susceptible d’être porteur d’une vérité. Ainsi, Racadot, face aux difficultés financières, se décompose : 

Sur sa figure décharnée par l’effort et par l’angoisse, tout son passé s’efface. C’est physiquement un être prêt à recevoir, d’un dernier coup de pouce de la destinée, son caractère. Son visage blême apparaît aux curieux, aux parieurs qui l’épient, une page blanche. […] Examinez le chef à la guerre, le politicien, le boursier dans une longue campagne incertaine ; leur être, qui se détruisait dans l’incertitude, soudain affiche son résultat, se fixe dans un caractère, crie à tous par son aspect : « Sauve qui peut ! » ou : « Victoire ! » La voilà bien, la figure de Racadot.  (Barrès : p.686). 

Le corps devient feuille de papier, sans écriture, sans histoire, où s’écrit autre chose. Pour supporter l’histoire personnelle, le corps doit se faire livre. Mais ce n’est pourtant pas le caractère de l’imprimerie qui s’inscrit ici. Le corps attend les signes témoins de la vérité de l’individu et de son histoire : le corps ne ment pas contrairement à la narration.

        Le jour de l’exécution de Racadot, le narrateur ne prend pas en charge le récit. C’est Renaudin, le journaliste, qui fait une chronique orale à ses amis. Aucune date n’est donnée. Le condamné semble être sorti de l’histoire du roman mais également de la grande histoire. Seule reste la date de l’enterrement de Victor Hugo et l’heure de sa mort : « Quelqu’un s’approcha d’une pendule, en brisa le ressort : une heure vingt-sept minutes de l’après-midi. » (Barrès : p.709). Cette scène est redoublée lors de l’aveu involontaire de Racadot : « [Il] envoya rouler sur le plancher […] la montre du magistrat. L’aiguille s’arrêta sur une heure mauvaise pour Racadot. » (Barrès : p.721). Ainsi, la grande histoire littéraire efface la petite histoire de Racadot : il fait partie des faits divers vite oubliés, des petites heures lues sur de petites montres et des petites dates qui ne finissent pas dans les livres.

     En somme, le texte est obsédé par les faux raccords entre membres étrangers, par les moitiés et les demis, par le morcellement et la fragmentation qui détruisent les unités (autant des communautés que du récit lui-même). Mais la lettre et le corps ne sont pas les seuls à exercer leur emprise sur les personnages et à mettre à mal l’unité.

 

Chiffres partout, justice nulle part 

        Les nombres prennent une place grandissante à mesure que le récit avance. Le premier d’entre eux est le chiffre sept, celui des sept Lorrains. Le sept est en effet un chiffre « magique », ancré dans la coutume orale mais aussi dans les écritures saintes. Il relie ainsi le groupe à un certain imaginaire. Folklorique tout d’abord, puisqu’il fait référence aux sept nains (les deux noms partagent d’ailleurs le phonème /ɛ̃/), aux sept femmes de Barbe-Bleue, aux bottes de sept-lieues, aux sept marraines de La Belle au bois dormant, etc. Mais c’est également un chiffre intimement lié à la religion catholique : les sept vertus, les sept joies de la Vierge (l’Annonciation, la Nativité, l’Épiphanie, la Résurrection, l’Ascension, la Pentecôte et l’Assomption), les sept archanges de l’Apocalypse, les sept Églises, les sept têtes de la bête de l’Apocalypse, etc. Mais il est aussi le chiffre des jours de la semaine. La création du journal devient ainsi une version ironique de l’épisode de la Création du monde :

Comme chez les jeunes médecins, en province, accourent tous les incurables et les mauvais payeurs du canton, c’est dans ces bureaux un défilé des « pas-de-chance » du journalisme […] [qui] faisaient, dans l’escalier encombré, une véritable cour des Miracles. Racadot, avec mille politesses, leur disait : 

- Au début, on ne paiera pas. 

Et, loyalement, à la manière des hommes d’affaires véreux, il ajoutait : 

-  Ayez confiance en moi. 

Mais le sixième jour, il les chassa […]. (Barrès : p.645-646)

L’intertexte biblique met en évidence le premier déraillement du journal. Dans le texte sacré, l’humanité est conçue le sixième jour et la création se termine par le repos sabbatique lors du septième jour. Or, Racadot ne va pas jusqu’au bout, préparant ainsi symboliquement, sans le savoir, son échec. 

       Bien que très fortement ancré dans la lettre, le roman met en évidence le gouvernement par le chiffre. L’argent fait tout : les personnages en dépendent pour manger, pour se loger, pour maintenir à flot le journal, la candidature de Bouteiller au mandat de député est conditionnée par ses fonds, etc. Plus le roman avance, plus le chiffre envahit le texte au point de prendre le pas sur la lettre : 

Aucune économie ne paraissait négligeable à Racadot. Naturellement, il vendait les billets de théâtre ; il vendait les livres sollicités des auteurs, des éditeurs. Un ouvrage de 3,50 F est repris par les bouquinistes à 1,25 F ; coupé, il ne vaut plus que 60 ou 75 centimes. À la Vraie République, on lisait les ouvrages en écartant les feuillets et en clignant de l’œil, la tête penchée comme un buveur qui tient le verre et fait claquer sa langue. (Barrès : p.676)

Le livre n’est donc plus une priorité : seul le chiffre compte vraiment. Celui-ci prend également le pas sur le corps. Ainsi, l’argent se superpose au corps de Racadot : « Selon qu’un mince paquet de quarante billets de mille francs diminuera ou s’augmentera, Racadot ira s’affaiblissant, se fortifiant. » (Barrès : p.655) ; « Quand Racadot met la main sur son cœur, il constate combien s’amincit la liasse de ses billets de mille. » (Barrès : p.678) Le cœur de Racadot devient un porte-monnaie, son corps est un tableau comptable. Le déficit financier devient une anémie du corps. Ses pensées mêmes sont envahies par le chiffre : « Dans son privé, il pense plus économiquement, je veux dire par doit et avoir : ses méditations, au long de cette crise, ont été fort analogues au livre d’un commençant. » (Barrès : p.699) Les billets de banque n’étant finalement que des morceaux de papier (rappelant la page blanche que devient par la suite Racadot), le personnage devient ironiquement, compte tenu de sa nature de héros fictionnel, un homme de papier(s).

 

Credit:
Maurice Barrès, Les Déracinés

Estimations des recettes et dépenses du journal 

      Les opérations comptables occupent également l’espace textuel. Un véritable tableau de comptes est inséré dans le roman. Jules Vallès avait déjà fait un tel ajout dans Le Bachelier alors que son personnage, Jacques Vingtras, calculait ses dépenses pour survivre dans Paris. Les nombres et le réel trivial qui leur est associé deviennent romanesques. Mais, en définitive, ce sont seulement les pauvres qui font des comptes car leur survie est conditionnée par le chiffre. 

       Les chiffres intègrent également la correspondance et se font de plus en plus pressants. Dans ses lettres, Racadot cherche à noyer son père de nombres afin de le contraindre à lui envoyer de l’argent :

Regarde : le 11 de ce mois, les actions Parisien tramway-nord, étaient cotées 172 fr.50 ; le 19, elles montent à 200 francs ; le 20, elles sont à 250 francs. Eh bien ! le lundi 27, elles sont cotées 237 francs. En admettant que, le 10 ou le 11, tu en aies acheté dix actions, cela t’aurait donc coûté 1,725 francs, plus 10 francs de courtage environ : soit 1,735 francs. Tu aurais pu les revendre à 237 francs, soit 2,370 francs, moins 10 francs environ de courtage. Donc, du 11 au 27, tu aurais pu gagner 2,370 — 1,735 = 625 francs.

Je compte sur ta lettre ; envoie le plus d’argent possible. (Barrès : p.691, nous soulignons)

     Racadot pense gagner la confiance de son père en brandissant l’expertise des nombres. Mais pour un Lorrain ancré dans son terroir et son quotidien, tout ceci n’est qu’abstraction ; il se méfie plus encore. Les deux hommes ne parlent pas le même langage. 

       Le corps n’est pas épargné par cette conquête du chiffre. Alors que Rœmerspacher observe l’écart entre la sexualité de son ami Mouchefrin et son apparence disgracieuse, il tire une interprétation inspirée des travaux scientifiques de l’époque : 

Rœmerspacher considérait même cette particularité de son camarade comme une vérification d’une loi fameuse de Geoffroy Saint-Hilaire. Elle a été prévue par Gœthe, qui s’écrie : « La nature a son budget fixe ; quand elle a fait d’une part un excédent de dépense, il faut qu’elle se rattrape ailleurs. » Mais les bénéfices que cet hercule nain eût pu tirer de ces virements secrets étaient indéfiniment différés, faute d’argent. » (Barrès : p.567, nous soulignons) 

Rœmerspacher s’inscrit dans son temps en théorisant un corps-comptable, mesurable et chiffrable. Il s’agit ainsi de mettre de l’ordre dans le désordre du corps.  

      Les chiffres sont également liés au temps. Depuis le début, le texte ne rapporte aucune date (à l’exception d’une, mais nous y reviendrons). À partir du 5 mai, jour de la formation du groupe sur le tombeau de Napoléon, les dates déferlent. Les chiffres du calendrier se font pressants, de plus en plus nombreux et rapprochés. C’est un compte à rebours marqué par les dates d’échéances de paiement, les « dix jours » de délai pour payer (Barrès : p.688), l’expulsion dans « deux jours » (Barrès : p.687), etc. Les dates menacent le corps de ne plus pouvoir manger et de ne plus savoir où dormir. Le calendrier se fait oppressant et accule Racadot.

        Sturel connaît également une accélération des chiffres, lui qui s’en souciait peu jusqu’ici. C’est la possible culpabilité de Racadot qui donne une nouvelle dimension à son temps jusqu’ici vague et oisif : « Le mercredi 27, au matin, il se persuada que, la veille, il s’était tracé un programme : attendre le résultat de la démarche de Racadot au Palais. Ce 27, le 28 et le 29, il ne put tenir en place » (Barrès : p.719). Soumis au chiffre du calendrier, Sturel entre dans la réalité, celle du quotidien. 

       Par ailleurs, le temps du calendrier est lui aussi lié à l’argent :

Si Bouteiller se présente en Meurthe-et-Moselle, il lui servira d’agent : il y conviendrait, étant du pays. […] Et voilà le but dont Racadot se croit séparé seulement par le manque de douze mille francs qui lui suffiraient à gagner août-septembre. (Barrès : p.688)

Racadot est ainsi convaincu qu’il peut acheter du temps de vie à son journal. L’argent prend ici une valeur temporelle (pensons à l’expression « le temps c’est de l’argent »). Cette dimension est mal comprise par Bouteiller, qui n’est alors pas encore soumis à la politique du chiffre. Alors que Racadot fait appel à lui pour solliciter l’aide du baron de Reinach, le célèbre financier, le professeur ne saisit visiblement pas les enjeux : « Bouteiller, très pressé, s’étonna de la transformation qu’avait subie le journal, et déclara avec une humeur mal dissimulée qu’il ne voyait pas en quoi le financier pouvait intervenir. » (Barrès : p.694, nous soulignons) Le double sens du mot « financier » ne manque pas d’ironie puisque celui-ci a, au contraire, tout à voir dans cette situation.

        Les Lorrains finissent par reprocher à leur ancien ami ses arrangements suspects. Finalement, la veille du premier anniversaire du pacte, « Suret-Lefort monta au journal et, de son plus grand air, fit connaître à Racadot qu’eux tous se retiraient d’un journal désormais domestiqué. » (Barrès : p.684, nous soulignons). Ainsi, si la lettre exerce un pouvoir, le chiffre, lui, semble asservir la lettre.

 

À la recherche de l’unité perdue : la République boiteuse

     La seule date précédant le serment sur le tombeau de Napoléon est celle du 6 janvier, jour où Sturel découvre La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Or, sur le calendrier, cette date correspond à l’Épiphanie. Selon la Bible, ce jour-là, les rois mages ont suivi l’étoile de Bethléem, véritable écriture dans le ciel, pour venir rendre hommage au Christ tout juste né. Cet épisode relate la découverte du divin, de la foi et annonce une naissance. Un horizon d’attente est alors posé dans le roman : qui est le messie tant attendu de la France ? Est-ce véritablement la philosophie d'un Rousseau et son contrat social ? Est-ce Napoléon reposant dans son tombeau ? Ou est-ce Victor Hugo qui meurt à la fin du roman ? L’ironie est forte puisque l’unité se fait sur des figures fédératrices déjà mortes, signe annonciateur peu optimiste. Napoléon croyait en une France européenne, vaste et unie. Mais en 1885, nous l’avons dit, la France est encore et toujours la grande amputée : l’Alsace et un morceau de Lorraine lui manquent à l’Est. Quant à Hugo, il est celui qui croit en l’éducation, à la République et qui se bat contre la peine de mort. Or, toutes ces valeurs sont mises à mal dans le roman : l’école est un échec, la République est injuste et est dirigée par les intérêts financiers (Barrès le montrera mieux encore dans les deux autres romans du cycle, L’Appel au soldat et Leurs Figures) et Racadot est exécuté peu de jours après l’enterrement de Hugo, tel un pied de nez fait aux idéaux défendus par l’écrivain. Ainsi, contrairement aux éclats de joie de la foule et aux élans enthousiastes du narrateur, il devient évident que rien ne fonctionne véritablement dans Les Déracinés. Hugo est une icône païenne, « un ferment de mysticisme, de démagogie et d’imposture » (Borie, 1988 : p.35), une figure vide qui n’est pas soutenue par la réalité. Le roman s’emploie à démontrer que rien ne marche droit. La croyance en ce régime n’a plus lieu d’être, sa cosmologie est nécrosée : c’est la fin des illusions républicaines.

Credit:
Fonds photographique Léon et Lévy

Transfert du cercueil de Victor Hugo au Panthéon, 1er juin 1885, Paris 

 

      Il y a donc de véritables paradoxes dans ce roman : la lettre unit autant qu’elle désunit ; le chiffre est injuste et impitoyable mais il est le seul qui permet d’agir et d’avancer (seuls les riches peuvent avoir des loisirs, se cultiver mais aussi avoir une influence sur le monde) ; le corps est valorisé par le narrateur et pourtant, trop de corps condamne les personnages (alors que le « pas assez » ne détermine pas pour autant une chute). Ce dernier paradoxe est incarné par Mouchefrin. Nain, laid et boiteux, le héros rappelle le dieu Héphaïstos. Le parallèle avec le forgeron est lui aussi ironique mais il ouvre également à un autre sens. Ainsi, selon Karin Ueltschi :

La claudication révèle une problématisation du rapport à la terre, la terre qui est frontière […]. Il permet d’être à la fois dans notre monde et dans une sphère de l’ailleurs. Il se tient de part et d’autre du Seuil, et fait trébucher le poète ou le pauvre mendiant. C’est par ce transfert symbolique que peuvent être expliqués certains des attributs et surtout la fonction par excellence du pied, le transport, le déplacement et donc la mutation. Le pied qui a franchi le Seuil, s’il peut en revenir, reste à tout jamais boiteux. (Ueltschi, 2011 : p.293-295)

Mouchefrin est ainsi dans un entre-deux, en équilibre entre deux systèmes : celui dont il est issu, proche de la terre, de l’oral et du corps que le roman présente comme « naturel » ; et celui de la lettre, qui tente de l’extraire du premier régime. Pourtant, malgré l’accès à l’école, il reste difficile pour lui de s’extirper de son statut social. Mais Mouchefrin n’est pas le seul à être bancal. En effet, nous l’avons vu à maintes reprises, tout semble boiter dans ce roman. Or, la lettre est supposée, par ses techniques et ses postures particulières, redresser l’individu (pensons à l’injonction célèbre : « Tiens-toi droit quand tu écris ! »). Mais cette orthopédie de la lettre ne fonctionne pas ici, bien au contraire. Le caractère bancal est donc annoncé dès le début du roman, par l’intermédiaire du personnage de Mouchefrin.

     Le journal fait les frais de la désillusion qui habite également Barrès. Son titre interroge : pourquoi La Vraie République ? Y en a-t-il une fausse ? Le journal endosse donc le rôle de révélateur et lève le voile sur un mensonge. Ainsi, derrière le pacte balzacien initié par Sturel, le projet du journal montre la désunion complète du groupe dès ses prémices. Derrière le verni égalitaire de l’école républicaine, nous pouvons maintenant voir les différences de classe indépassables. Derrière la ligne morale affichée, une amoralité et une injustice soutenues par l’institution apparaissent. L’expérience particulière du journal a donc une visée universelle : elle dit quelque chose de la société entière. La Vraie République met au jour le vrai visage de l’institution, non pas par son contenu (les articles et leurs rédacteurs étant dépolitisés), mais par les faits. 

        Une nouvelle écriture du monde fait surface : celle de l’économie. En effet, le seul véritable pouvoir qui compte est celui des chiffres. Celui-ci ne lie pas les individus mais les divise. La métaphore de l’arbre souligne cette fragmentation : « ces jeunes gens, feuilles détachées du grand chêne lorrain » (Barrès : p.583). Le terme de « feuilles » peut ici être pris dans ses deux sens : les feuilles de l’arbre bien sûr, mais également celles des livres. Les jeunes hommes sont ainsi des pages volantes qui ne sont pas liés au grand livre de la société. Les scènes où Sturel déchire des pages de son roman prennent alors une nouvelle dimension : une fois encore, le Lorrain se rend responsable de désunir un ensemble. Il faut également se souvenir que c’est l’éparpillement des billets de banque qui perd Racadot. Ainsi, Les Déracinés met en scène le combat de la liasse contre le livre cousu. 

     Finalement, contrairement à ce que promet l’école républicaine, la maîtrise des outils de l’intellect ne permet pas de véritablement réordonner la société. Les plus forts continuent de l’emporter sur les plus faibles. Il est notamment signifiant de constater que l’année de la mort de Racadot, 1885, est aussi celle de la chute de Jules Ferry, l’une des principales figures de l’école républicaine : la grande victime de l’institution scolaire est donc décapitée l’année même de la disgrâce de l’ancien Ministre de l’Instruction publique (pour sa politique coloniale fondée sur des intérêts économiques et une idéologie de la race supérieure ayant un devoir de civilisation : en somme, le chiffre et la lettre réunis [1]). Ainsi, le roman met au jour un problème de transmission. L’école ne donnerait pas les outils nécessaires pour survivre en société, elle déracinerait et ferait perdre le sens des réalités. 

         Les personnages parvenant à échapper à la fatalité de leurs origines sociales sont finalement les plus détachés de l’institution : ils se sont faits par eux-mêmes (self-made men). Seuls ceux qui savent compter, sans se laisser ennuyer par la lettre, réussissent. Les calculs politiques s’inscrivent dans cette écriture comptable. Ainsi, les héros autodidactes se démarquent : Bouteiller mais aussi Suret-Lefort. 

 

De grands calculateurs

      Ces deux personnages sont de fins stratèges qui, bien qu’éduqués dans la lettre, s’en sont défaits. Ils ont repris le « chemin des écoliers » (Barrès : p.627) pour apprendre le nouveau langage, celui qui donne du pouvoir. Bouteiller est ainsi formé par le baron de Reinach (un juif déraciné donc). Ce dernier est un lecteur qui minute son temps : « L’essentiel, mais quel est-il ? Tout me sert, peut me servir. Il me faudrait cinq, six secrétaires. Ils n’auraient fini de lire et d’extraire qu’à dix, onze heures. Moi à neuf heures, en cent vingt minutes, j’ai tout vu ! » (Barrès : p.748). Il est ainsi possible de réussir dans cette société en étant un mauvais lecteur puisque la lecture en diagonale (un chemin de traverse en somme) suffit amplement. Bouteiller complètera sa formation en participant activement aux calculs suspects du projet du canal de Panama, une activité hautement formatrice. 

     Suret-Lefort et Bouteiller sont les seuls à maîtriser leurs corps : ils ont le ton, la posture et l’autorité qui les classent parmi les puissants. Ils détiennent en effet l’art oratoire. Pour cela, Suret-Lefort fréquente assidument la Conférence Molé car même le corps se travaille. Ses efforts sont récompensés puisqu’il parvient à défendre brillamment Racadot et Mouchefrin lors de leurs procès. Avocat, il répond à la lettre de la loi : « Suret-Lefort qui, jadis, aimait à donner Racadot pour son alter ego, désormais affecta d’entendre ce nom comme un assemblage de syllabes inconnues. ‘‘Eh bien ! quoi ? semblait-il dire. Ra-ca-dot ! qu’ai-je de commun avec cet individu ?’’ » (Barrès : p.700). Suret-Lefort ne parle plus le même langage, il ne semble plus savoir lire celui auquel répond encore Racadot, celui de la coutume. En somme, c’est probablement Suret-Lefort qui comprend le mieux les rouages de la société parisienne : il maîtrise le corps, la lettre et le chiffre (il est un calculateur politique hors pair). De tous, il est le mieux déraciné puisqu’il est parvenu à se défaire de son accent lorrain : « mais ce que j’admirais surtout, c’est que vous vous soyez à ce point affranchi de toute intonation et, plus généralement, de toute particularité lorraine », le félicite Bouteiller dans cette dernière phrase qui clôture le roman. 

       Une fois encore, l’onomastique révèle que tout était écrit d’avance : Suret-Lefort est « Sûr et le Fort ». Il y a un parallèle à faire avec Sturel qui partage toutes les lettres de son nom à l’exception de « fort » et d’une lettre « e » (« forte » pour marquer son appartenance aux femmes ?). Par ailleurs, le prénom de Sturel, François, fait directement référence à la langue française (le françois). Celle-ci est vantée par le narrateur comme le plus grand outil fédérateur. Victor Hugo en serait le meilleur exemple : « des milliers de vers bruissants, et des mots surtout, des mots, des mots ! car le voilà son titre, sa force, c’est d’être le maître des mots français : leur ensemble forme tout le trésor et toute l’âme de la race. » (Barrès : p.727) Or, nous l’avons dit, Sturel est celui qui lit mal, qui décapite et qui désunit. La lettre française est donc mise en échec dans ce roman, malgré ce que peuvent en dire les envolées lyriques du narrateur lors de l’enterrement de Hugo. 

 

    En somme, Les Déracinés met en scène une République boiteuse dont les grandes représentations sont mises à mal : l’école, la lettre, l’ascenseur social, la justice, l’égalité, le système parlementaire, etc. Le motif de la fragmentation mine le texte et témoigne du traumatisme de la scission du pays au profit de la Prusse. Plus rien ne tourne rond dans cette société de la fin du XIXsiècle. Même le roman laisse entrevoir qu’il n’arrive pas à avancer droit. La fiction halète du début à la fin sous le poids d’un narrateur bavard et autoritaire, et de personnages confinés dans l’abstraction. En mettant à mort Racadot, un des rares héros romanesques en présence, le narrateur s’en prend à son homonyme célèbre : Honoré de Balzac. Les Déracinés tue le roman balzacien et met en échec le discours porté par le célèbre écrivain : « Ce qu’il a commencé par l’épée, je l’achèverai par la plume » pouvons-nous lire sur la statue de l’empereur Napoléon trônant dans le cabinet de travail de Balzac. La conquête par les lettres est ainsi lourdement compromise. L’union de la société est fondée sur un passé enterré qui ne résiste pas à l’invasion des chiffres et des influences étrangères : Napoléon est mort, Victor Hugo est mort, Balzac est mort.

 



[1] « Je disais, pour appuyer cette proposition, à savoir qu'en fait, comme on le dit, la politique d'expansion coloniale est un système politique et économique, je disais qu'on pouvait rattacher ce système à trois ordres d'idées ; à des idées économiques, à des idées de civilisation de la plus haute portée et à des idées d'ordre politique et patriotique. […] Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures... », FERRY Jules, « Les fondements de la politique coloniale », discours du 28 juillet 1885, en ligne sur le site de l’Assemblée nationale <http://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands...

 

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