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Entre ciel et terre : à la recherche de la mer dans Mes forêts d’Hélène Dorion  

Émilie Bélanger
couverture
Article paru dans Entremêlements du végétal et de l’écriture au féminin et queer, sous la responsabilité de Rachel Bouvet et Sophie Archambault (2026)

Quelles forêts? 

Photo prise par Émilie Bélanger : clôture de pins, façade sud du terrain

«Mes forêts sont1Les termes entre guillemets sont des reprises des expressions tirées du recueil Mes forêts, d’Hélène Dorion. 2021. Paris: Éditions Bruno Doucey, 116 p. » un espace ouvert derrière chez moi. Mes forêts commencent probablement à l’est, où la rue borde le terrain parsemé de trottinettes oubliées. Cet espace transitoire où les fraises minuscules s’avancent dans la gravelle marque l’une des lisières entre le monde et moi. Au sud et au nord, des grands pins plantés trop rapprochés tentent de faire écran. Un voisin propret d’un côté, un ramassis de vieilleries de l’autre. Leurs cannes minces s’érigent en clôtures tandis que leurs cimes, hautes, filtrent le soleil. Ces pins ne sont pas une forêt mais peut-être un peu les «mâts» de la mienne. Ils encadrent mes «vents» quotidiens de leurs membres élancés. Et derrière, à l’ouest, s’ouvrent mes forêts. 

 

Une prucheraie 

Ma forêt ne m’appartient pas. Un fanion de plastique rose me rappelle la propriété privée chaque fois que je dépasse le ruisseau. C’est littéralement à cheval que je bascule dans mes forêts, car il faut enjamber le tronc immense d’une pruche couchée sur les pierres pour accéder au sentier des lièvres. D’un côté ma maison de bois, de fraises et de trottinettes, de l’autre côté du fanion rose une prucheraie les pieds dans l’eau. Je ne saurais dire, du prunier et des deux poiriers plantés pour chacun des enfants, ou de ces pruches centenaires qui craquent à mon passage, lesquelles sont le plus mes forêts. 

 

Un arbre, ou trois 

Un érable a existé, mis en terre bien droit par mon grand-père devant le lac Grenon, au Saguenay. Mon arbre. Grand-père l’avait positionné de manière à être tout au centre de l’une des grandes baies vitrées entre le lac et nous. Un arbre-sentinelle, pour reprendre l’expression des fermiers des prairies américaines qui s’en servent comme balises «pour guider les voyageurs» (Powers: 23). Dans L’Arbre-monde, la famille Hoel a planté ce point de repère sur sa ferme (Powers: 23). De la même façon, les gens en chaloupe sur le lac utilisaient mon arbre comme repère pour retrouver la bonne talle de mûres sauvages.  

Pour ses trois ans, mon fils aîné a reçu en cadeau de sa grand-mère un prunier. Nous l’avons planté entre la rue et la maison. Plus tard, nous avons hérité de deux poiriers lorsque ma fille et mon autre fils avaient six et quatre ans. Nous les avons aussi plantés entre la rue et la maison. Leurs placentas figés dans le temps au fond du congélateur-tombeau pouvaient enfin aller se reposer dans la terre. Mes enfants disent «maman, je vais arroser mon prunier», «je vais désherber autour de mon poirier». J’ai le sentiment que nous ne pouvons plus déménager : sans leur phare, mes enfants pourraient se perdre dans la brume du quartier.   

 

Chaque 21 du mois 

John Hoel, l’un des personnages de L’Arbre-monde, est l’exact contemporain du châtaignier-sentinelle de sa ferme, puisque son père a enfoncé les châtaignes dans la terre alors que sa femme était enceinte. Une fois adulte, John se met à photographier l’arbre chaque 21 du mois. Lorsqu’il assemble douze clichés, «en un instant, l’arbre produit des feuilles à partir de rien. L’instant d’après, il offre toute une frondaison à la lumière épaissie. Le reste du temps, les branches se contentent de patienter» (Powers: 25). Sur trois générations, les Hoel prendront une photographie du châtaignier chaque mois sous le même angle, rassemblant neuf-cent-quinze photographies du géant solitaire. Cela produit un film où trois-quarts de siècle défilent sous le pouce en cinq secondes (Powers: 33). Il existe bien une photographie de mon arbre et moi prise chaque année pour marquer le passage du temps qui soude cette relation. Mais impossible de faire défiler ce film : certaines photos ont été perdues, le chalet a été vendu et les nouveaux propriétaires ont coupé l’arbre. Il bloquait la vue sur le lac.

 

À moi, mon mien

J’ai perdu mon arbre. Mon érable, mon contemporain. Avec lui un repère et une reliance intemporelle avec les gestes intentionnés de mon grand-père. En plantant des arbres à mon tour, coexistant avec mes enfants, il me semble m’être ancrée à ce territoire en espérant qu’il fructifie (Proust: 110). J’ai disséminé des végétaux autour de ma famille comme bijoux vivants, garants des mémoires et du futur. Ce n’est pas un film magique comme celui des Hoel, mais tout de même une borne dans le temps qui marque les générations. Les arbres de vie et de connaissance de la Genèse étaient plantés au centre du jardin, soit au «centre du monde» (Couderc: 192). Je m’amuse à survoler mentalement le plan de ma propriété et je constate deux choses : la forêt que j’aime est en périphérie et la maison se trouve au centre. Je suis déçue de constater que la forêt est en périphérie, de même que les arbres cultivés. Qu’est-ce que ces dispositions de l’espace disent de mon rapport aux arbres?

 

D’orion 

S’il y en a une que je reconnais, c’est bien Orion. Une, deux, trois étoiles alignées. J’enfile ma ceinture et j’y accroche : un couteau, une gourde, du poivre de Cayenne. Je pars en forêt la nuit. La neige recouvre toutes les surfaces, brouille les pistes. Il n’y a plus qu’une vaste étendue blanche striée d’ombres noires. Les vagues de cristaux recouvrent les souches et l’on devine le creux des terriers sous la houle polaire. En mer, les marins se fiaient aux constellations. Le recueil Mes forêts m’accompagne, Hélène Dorion comme boussole.

j’écoute un chant de vagues

qui chutent

à l’horizon

l’éternité

flotte sur la montagne

le vent défait la lumière

cherche un visage

pour les orages à venir

une lame cogne

contre les mâts

de nos rêves

casse la branche du temps (23)

 

À la recherche de la mer 

Une énigme s’est glissée dans le recueil d’Hélène Dorion. Entre les vagues, les lames qui cognent le vent dans les mâts surplombant les éléments qui flottent, la mer est partout dans la forêt. Quand Dorion se «promène [en forêt] c’est pour prendre le large vers [elle]-même» (116). Plus elle s’enfonce (plus je m’enfonce) dans la forêt, plus l’horizon s’ouvre sur une vastitude où le vent court librement. La tempête se lève perpétuellement, «il fait un temps de bourrasques et de cicatrices» (Dorion69), «il souffle mille voix de vent sur la montagne que traversent des marées» (Dorion59). Le temps d’une nuit, j’ai comme projet d’aller à la recherche de la mer au cœur de la forêt. Suivre le tracé des étoiles d’Orion pour découvrir, peut-être, pourquoi la forêt a inscrit la mer en Hélène Dorion.

 

Chhhut! 

À l’écoute, je n’entends rien. Mes pas fendent la croute gelée dans un fracas à réveiller les mulots. Dès que je bouge, il n’y a plus d’autre bruit que le mien. «Il fait un temps de foudre et de lambeaux / d’arbres abattus / au-dedans de soi» (Dorion69). À chaque foulée, un coup de hache fend ma confiance.  

 

Can the plant speak?2Je reprends le titre du texte de Vieira qui paraphrase elle-même Gayatri Chakravorty Spivak avec son livre Can the Subaltern Speak? paru en 1985.  (Vieira: 215) 

Mes forêts sont muettes. Elles gardent leurs histoires secrètes par-delà de moi. Voulant les déjouer en m’y rendant la nuit, j’échoue sur un rivage que je connais trop bien. Le bruit de fond intarissable d’une liste d’affaires à faire m’empêche d’entendre (Corbin: 41). Prisonnière d’une houle de tâches à planifier, je peine à porter attention, ballottée par les rouleaux bruyants du calcul. Pour Dorion, «le mur de bois s’est fissuré» (16). Cela lui permet d’«écoute[r] cette partition / du temps / [elle] je déchiffre enfin / le désordre des branches» (16). Mon écorce à moi serait-elle trop épaisse? Je voudrais me faire bouleau blanc, retirer des pelures de papier pour en confectionner un leporello. Ainsi disposée en accordéon, il suffirait de m’actionner pour que la musique de mes profondeurs, délestées des impératifs de la raison, circule entre les branches et se mêle aux conversations venteuses de ces grands arbres qui m’entourent. Être soufflet pour exprimer la part forestière de mon corpsPatricia Vieira nous rappelle que le désir des humains de décrypter les histoires des plantes viendrait peut-être d’un besoin de les posséder (Vieira: 217)Serait-il possible que mon aspiration à les écouter soit mue par une volonté de m’inscrire au-dessus d’ellesLe vent se lève, agite mes branches d’un souffle de honte qui monte en conscience. Leur mutisme résiste à ma volonté de les saisir (Vieira: 221). Elles sont loin d’être subordonnées, le mur opaque qu’elles forment agit en citadelle (Vieira : 221) devant mon envie de percer leurs secrets. Je piétineexpulse par la bouche un petit nuage d’impuissance. Elles craquent mais tiennent bon. Je m’incline.  

 

À l’horizontale 

Couchée sur un lit de mycélium enfoui, mon oreille repose sur un coquillage de neige. Sous la surface, le vent souffle sans rencontrer d’obstacles, «les forêts hurlent entre racines et nuages» (Dorion: 16). Je retrouve avec plaisir la sensation d’écouter la mer dans un carré de sable au milieu du jardin, à la plage ou dans ma chambre, de retour de vacances. Il suffit de porter un coquillage à l’oreille. Une idée : c’est vrai, autrefois les mousses n’étaient pas des mousses mais des algues, accrochées au plancher de la mer de Champlain. Je suis allongée au fond de la mer et le substrat recrache du fossile calcaire. «L’humus est lieu résonnant de déchets où les composants enterrés sont travaillés pour que l’avenir puisse les retrouver» (Corbin: 42). Je suis l’avenir et je les trouve. Merci Hélène pour ces temporalités convergentes.  

 

Les temps géologiques et les temps modernes 

Mes forêts font remonter les mémoires 

dit la saison

l’usure lente 

des mémoires

que l’on piétine (Dorion: 31)

Les mots de Dorion émergent du sol. Je fais attention à ne pas les écraser, ses forêts. Nos langages se juxtaposent en des flocons aux cristaux uniques. C’est une rencontre sans être une traduction. En lisant, en marchant, des agencements non hiérarchiques (Vieira: 222) dont Dorion a percé les secrets filtrent jusque dans mon texte. Mon corps se gorge peu à peu de ces configurations et c’est en l’essorant que je les extrais ensuite. Dans Mes forêts d’Hélène Dorion, les forêts hurlent (16), entendent (19), creusent (19) ou disent (122), mais je ne crois pas que ce sont des forêts qui cherchent à parler notre langue. Leur personnification n’est pas constante dans le texte. Elles ne deviennent pas des personnages qui cherchent à nous parler. À d’autres endroits, «les forêts / apprennent à vivre avec soi-même» (15) ou encore sont «des nuits très hautes» (9), «l’arbre [qui] n’échappe pas à sa souffrance / il n’est rien d’autre que lui-même» (77). Ainsi, le livre Mes forêts relève à la fois de l’écrivaine qui apprend à vivre avec elle-même le temps d’une nuit, mais aussi d’un arbre qui n’est rien d’autre qu’un arbre, un arbre «avec la longueur des saisons / il regarde par les yeux du vent» (Dorion: 77). Un arbre qui existe. Tous ces éléments dialoguent, sans nécessairement parler la langue de l’autre.

 

Une rencontre  

«L’art crée une rencontre3Ma traduction de : «Art create an encounter». », écrit Patricia Vieira (223). Ne pas parler la même langue ne signifie pas qu’il n’y a pas de communication. Hélène Dorion crée une rencontre entre la forêt et l’être, à l’intérieur de soi. Elle crée une rencontre entre des langues vieilles comme la terre et d’autres plus modernes en imbriquant des temporalités qui fonctionnent sur des échelles différentes. Hélène Dorion écrit Mes forêts sans passer par un dénominateur commun qui permettrait de les classer, de les hiérarchiser. Elle ne s’outille pas de la nomenclature latine. Il suffit de regarder par les yeux du vent pour les saisir.

 

À la verticale 

Mes pieds à nouveau ancrés au sol, le regard longe le tronc de cette vieille pruche jusqu’au houppier. Les étoiles scintillent entre les épines célestes. «Mes forêts sont des espoirs debout» (Dorion9). J’imagine la cabane aux murs de lianes tressées, sise au creux des charpentières. Nul besoin de toit, mon cœur ouvert aux grands vents. Un espoir de retrouver cet état nomade rencontré en Amazonie, où dormir pendant des mois à la belle étoile dans un hamac ajuste le corps à la courbure du soleil. Chaque jour dehors. Chaque nuit dehors. Ne jamais avoir appris le mot «fenêtre» en portugais car ne jamais se trouver en présence de fenêtres. J’ai dormi le dos arrondi contre le tissage solide du hamac, rede4Mot «hamac» en portugais brésilien. , le tronc tourné vers le ciel. Dormir le cœur ouvert, tantôt ballotée par la brise, tantôt par l’agitation de la saison des pluies. Dormir dans le froid du matin, glisser dans l’heure bleue (Dorion9), bercée par les cris des singes qui s’éveillent. Espoir de retrouver cet état indescriptible d’une vie sur un bateau sans fenêtres en Amazonie. Je suis Olivia portée par Mimas, sans filets ni harnais (Powers: 402), lovée dans mon arbre. Mes forêts sont le portugais brésilien, mes forêts sont des espoirs de cabanes qui ne seraient pas parties en feu de brindilles (Dorion9).

 

La mangrove

Mes forêts ont les pieds dans l’eau. Véritable plaine d’inondation, la prucheraie empêche toute construction derrière chez moi. Un milieu humide, dit-on. La mer de Champlain pulse encore, par en-dessous, «dans le souffle de la terre» (Dorion: 21). Au creux d’un des bassins versants de Brome-Missisquoi, je réalise que je vis dans une mangrove québécoise. J’ai étudié le rythme des inondations du bassin du fleuve Tapajòs en prélevant la boue empilée au fond des marais pendant des milliers d’années. J’y ai surtout trouvé ma blancheur et le lac de mon grand-père. Et voilà que ce soir, en Estrie, les crocodiles déambulent entre les pieds en buttes des conifères, habitués à soulever leurs jupes pour éviter que l’eau ne leur moisisse les chevilles. Les capibaras galopent entre les souches et trouvent refuge auprès des écureuils. Serait-ce possible que les forêts contiennent toutes les forêts? Toutes les miennes en tout cas.

 

De la cabane

Plusieurs cabanes démantelées par les eaux au fil du temps : celle qui n’a jamais eu lieu dans mon érable au chalet, d’autres pas assez cachées, trop partagées, suffisamment jolies mais si loin. Ici dans mes forêts, je suis dans un «espace plus petit que la maison» (Carré: 81). C’est à la fois intime et sans frontières. «La petite fille devenant femme doit quitter la cabane pour la maison» souligne Laurence Carré, en reprenant l’idée de Josiane Bru (82) dans un retour de colloques sur les campements, les cabanes et les cabanons. C’est vrai que j’ai grandi. J’ai accepté les codes adultes, même s’ils me coutent mes abris camouflés. Ma voix n’a pourtant pas changé. Celle que j’entends de l’intérieur. Elle me souffle les mêmes histoires d’affranchissement entre les feuilles. Mes forêts sont des cabanes de reconstruction de soi (Carré: 81).

mes forêts sont des rivages

accordés à mes pas       la demeure

où respire ma vie (Dorion: 53)

Les forêts de Dorion ne sont pas un lieu d’où l’on observe le paysage, elles sont le lieu de la demeure. «La maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix» (Bachelard: 34). Hélène Dorion, grâce à un mur de bois fissuré, entre (antre?) dans l’intériorité de sa demeure. Une position où il n’y a pas que la pensée qui ait une valeur. C’est un endroit-refuge affranchi du regard et du contrôle social, où la respiration chlorophyllienne s’opère. Un échange d’atomes constant. Les forêts intérieures sont «le contraire de la pensée qui calcule, obsédée par les sensations pratiques et les affaires courantes» (Corbin: 41). Elles sont un point de rencontre entre la forêt et l’être, à l’intérieur de soi, par l’entremise du vent et de la marche. Isabelle Miron définit l’état nomade comme «un état où le corps, le souffle, la conscience et le cœur sont en relation dynamique avec le milieu environnant, sans hiérarchie» (18). L’état nomade est une vibration ressentie, poursuit-elle, qui ouvre à «l’expérience d’une résonnance entre les vivants» (18). Ainsi, les mots poétiques d’Hélène Dorion témoignent de cet état de disponibilité à la vibration ambiante et engendrent, par ricochet dans le ruisseau gelé, ma disponibilité.

 

Une entrée en soi

Il y a longtemps que je marche dans la nuit. J’ai froid aux pieds. Il est temps d’amorcer le retour vers la maison, l’autre, celle située entre la rue et mes forêts, à l’extérieur de moi mais essentielle à ma famille. Certaines charpentes sont bonnes pour mon intimité. Je mets ma demeure de brindilles sur mon dos et ressors ma boussole. «Les forêts / apprennent à vivre avec soi-même» (Dorion: 15). Par cette poétique de la porosité méditative, en jouant avec les déterminants et les pronoms personnels, Hélène Dorion efface la hiérarchie entre l’humain et les forêts. Elle-même, soi-même, nous-mêmes sont interchangeables et égaux. Mes forêts sont à la fois les forêts de Dorion, les nôtres, les miennes. Tantôt extérieures à elle, tantôt intérieures, parfois ce sont les forêts qui défrichent en elle tant d’années (33) alors que d’autres fois c’est son corps qui contient des arbres abattus.

 

Et la mer alors? 

À l’instar d’Annie Perreault (2021), si on m’ouvrait de bord en bord on trouverait un intérieur liquide. Je coulerais sur les feuilles mortes au sol, pénétrerais la litière pour rejoindre l’humus, en imbiberais la mousse puis, débordante, je percolerais jusqu’au sous-sol, ma nappe phréatique. L’intérieur d’Hélène Dorion est constitué de temps, de demeures et de grands arbres qui s’ancrent entre le ciel et la terre, les ramilles au vent. L’eau y coule également, l’eau y circule dans un grand cycle qui s’immisce dans toutes les sphères de la vie. C’est la même eau que je bois, la même eau qui s’infiltre en moi. Mes forêts m’habitent et s’abreuvent à ma source comme moi à la leur. Une lueur orange se détache là-bas au loin. C’est le revêtement de ma maison. Je suis le faisceau de ce phare dans la nuit et rentre chez moi.  

 

Une autre couche de sens 

Le cadran n’a pas encore sonné et il fait noir dans cette matinée de solstice. Depuis ma chambre, je perçois avec acuité les grands vents qui brassent les haies de pins et la grande forêt derrière. L’intensité du souffle m’indique que ce sont d’immenses masses qui bougent en blocs. J’ai peur. Si l’un de ces mastodontes fendait, il pourrait aisément engloutir le toit. J’imagine mes enfants écrasés sous les décombres, moi creusant de toutes mes forces dans les débris. Je divague. Le texte de Dorion m’habite tant que ce temps de flottement dans l’entre-deux, avant le réveil complet et le confort dans les draps, m’apporte une nouvelle couche de sens. Toutes ces bourrasques, ces chutes, ces temps de foudre et de lambeaux dans son texte ne sont pas seulement les vents intérieurs de la narratrice. Soudain, ma bévue m’apparait claire. Je relis ce passage pour m’en assurer :  

il fait refus et rejet

un temps de pixels        d’algorithmes

qui nous projettent

sur des routes invisibles 

avec l’avenir comme promesse

que le vent dévore aussitôt

un peu d’écorce et de feu

au creux de la main

il fait chimère (Dorion: 75)

Ce poème fait partie d’un chapitre où les éléments technologiques sont bien présents. Les «bruits de ferraille» et les «made in china» côtoient les «ram» et les «zip» (75). Au départ déstabilisée par cette sortie brutale de la forêt universelle, intemporelle, dans laquelle nous étions plongés jusqu’alors, je comprends maintenant que le temps de tempête qui fait rage dans ce que je croyais être l’intériorité d’Hélène Dorion est aussi le temps tragique actuel auquel la forêt fait face :  

un siècle de questions rudoyées

le bord d’une falaise

où chutent nos poèmes

et la neige

nous apprend à perdre

tout ce que l’on perdra (76)

Ce temps de tempête qui souffle tout le long du recueil est ce siècle rudoyé, où la poésie chute et annonce tout ce que l’on perdra. Si le caractère engagé de ces poèmes m’avait d’abord agacé, non pas parce que je ne suis pas d’accord, mais surtout parce qu’il m’était apparu comme cassant l’espace éthérique dans lequel nous nous trouvions, il prend maintenant un autre sens. Dans ce long temps géologique depuis la création de la terre, les forêts peuplent la surface depuis des milliers, voire des millions d’années. De grandes catastrophes ont secoué l’atmosphère, et pourtant, Dorion nous indique que c’est aujourd’hui que nous sommes dans une ère décisive pour l’histoire des forêts. Il fait un temps d’apocalypse. Je repense à cette mer que je cherchais dans sa poésie, à cette mer de Champlain que j’ai trouvée dans mes forêts et je me dis que la mer recouvrera peut-être un jour le sol où est ancrée la prucheraie. Par ce vocabulaire de tempête maritime amalgamé à un champ lexical technologique, Hélène Dorion parvient donc à nous faire prendre conscience que dans cette grande éternité, les temps modernes cassent la branche du temps et mettent en péril Mes forêts 

j’écoute un chant de vagues

qui chutent

à l’horizon

l’éternité

flotte sur la montagne

le vent défait la lumière

cherche un visage

pour les orages à venir

une lame cogne

contre les mâts

de nos rêves

casse la branche du temps (Dorion: 23) 

À la lumière de cette nouvelle interprétation, la relecture de ce poème, qui m’avait initialement menée à une quête de la mer, me mène désormais à une autre conclusion. Les forêts et les mers sont liées depuis des temps immémoriaux, dans un rapport cyclique d’alternance. Nous y sommes reliés à notre tour, parce que vivants et habitants, si bien que leur présence est aussi bien en nous qu’autour de nous.  

Le cadran sonne. Pour l’heure, il fait un temps de robe de chambre, de confection de lunchs et de mitaines perdues.  

 

Paragraphe réflexif sur l’essai littéraire 

Dans un premier texte qui précède celui-ci, mon analyse du livre Mes forêts d’Hélène Dorion a pris comme point de départ le titre, c’est-à-dire Mes forêts, et plus précisément son déterminant. Je voulais mieux comprendre à quelles forêts la poétesse faisait référence. Les forêts de Dorion, certes, mais pourquoi pas «nos forêts», «ces forêts» ou «ma forêt»? J’ai d’abord constaté que les champs lexicaux de la temporalité, de la figure de l’arbre et des vents étaient omniprésents dans le recueil. Ces trois axes m’ont permis d’interroger la façon dont ces thèmes sont traités par l’autrice. Il en est ressorti une impression de forêt, c’est-à-dire que les mots et les enchaînements de poèmes créent chez le·a lecteur·ice une forme d’empreinte de forêt davantage qu’une description de celle-ci. Des forêts ayant leur propre temporalité, leurs arbres et leurs vents qui sont à la fois ceux auxquels le·a lecteur·ice peut se rattacher, à la fois le monde intérieur de Dorion. Les deux s’entremêlent par un jeu de pronoms et de déterminants qui brouillent la voix et le mode d’énonciation. La résultante est une déhiérarchisation de l’humain et du végétal où les frontières entre l’environnement extérieur et intérieur s’effacent, autant chez la personne qui lit que chez l’autrice.   

À la lecture du texte, j’ai également été frappée par la présence insistante de la mer, de l’océan ou du moins de la matière liquide à travers les poèmes. Si j’ai tenté, dans une première partie, de mieux cerner la nature des forêts d’Hélène Dorion, j’ai aussi voulu explorer la présence de l’eau dans ces forêts. Je l’ai fait à partir de ma subjectivité, par l’entremise d’une promenade nocturne dans la forêt derrière chez moi, où j’ai effectivement rencontré mon paysage hydrique personnel. Dans la volonté d’éviter de calquer le style de Dorion ou la forme de ses poèmes, j’ai opté pour l’essai littéraire, qui m’a permis de revisiter un ensemble de textes et de concepts explorés dans le cadre du séminaire sur les études végétales, tout en rattachant ceux-ci au livre Mes forêts. Ce style résistant à la dissertation est peut-être moins limpide qu’un essai argumentatif, mais j’espère qu’il incarnera l’enchevêtrement par lequel les études végétales, la création, la promenade, les poèmes et mes forêts personnelles s’entremêlent.  

 

Bibliographie

Corpus

DORION, Hélène. 2021. Mes forêts. Paris: Éditions Bruno Doucey, 116 p.  

Ouvrages de référence 

BACHELARD, Gaston. 2001 (1957). La poétique de l’espace. Paris: PUF, 215 p.  

CARRÉ, Laurence. 2000. «Point de vue sur les thèmes des XIemes journées de la Société d’écologie humaine (SEH), 25-27 novembre 1999, Perpignan, France. Campements, cabanes et cabanons : formes sociales et rapports à la nature en habitat temporaire.» Natures, Sciences et Sociétés. Vol. 8, no 2, p. 81-85. 

CORBIN, Alain. 2013. La douceur de l’ombre. L’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours. Paris: Fayard, 400 p.  

COUDERC, Jean-Mary. 2007. «La symbolique de l’arbre.» Mémoires de l’Académie de Touraine. Vol. 20, p. 189-212.  

LE QUELLEC, Jean-Loïc. 2008. «L’arbre dans les mythes.» Dans Francis Hallé et Pierre Lieutaghi (dir.) Aux origines des plantes. Des plantes et des hommes. Paris: Fayard, p. 416439.  

MIRON, Isabelle (dir.) 2021. L’état nomade. Essais sur les liens entre création et voyage. Montréal: L’instant même, coll. «Exploratoire», 300 p. 

PERREAULT, Annie. 2021. Les grands espacesQuébec: Alto, 246 p. 

POWERS, Richard. 2019. L’Arbre-monde (The Overstory). Trad. Serge Chauvin. Paris: Éditions 10/8, 738 p.  

PROUST, Christèle. 2010. «L’objet placentaire et le mythe de l’enfant-placenta, futur héros civilisateur.» Le Coq-héron. Vol. 203, no 4, p. 108-113.  

VIEIRA, Patricia. 2017. «Phytographia: Literature as Plant Writing.» Dans Monica Gagliano, John C. Ryan and Patrícia Vieira, (dir.) The Language of Plants. Minneapolis: University of Minnesota Press, p. 215-233.  

  • 1
    Les termes entre guillemets sont des reprises des expressions tirées du recueil Mes forêts, d’Hélène Dorion. 2021. Paris: Éditions Bruno Doucey, 116 p.
  • 2
    Je reprends le titre du texte de Vieira qui paraphrase elle-même Gayatri Chakravorty Spivak avec son livre Can the Subaltern Speak? paru en 1985.
  • 3
    Ma traduction de : «Art create an encounter».
  • 4
    Mot «hamac» en portugais brésilien.
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