Université du Québec à Montréal

«Tu seras un enfant toute ta vie»: l’échec d’une agrégation dans «Le Petit Chose» d’Alphonse Daudet

7 sur 7

Si Le Petit Chose est un roman de formation, Daniel Eysette quittant les siens à un jeune âge pour gagner sa vie, il est surtout la chronique d’un échec annoncé puisque, tout au long du récit, le jeune Eysette ne parvient pas à devenir un homme.

Cet article se propose d’analyser les raisons de l’insuccès du personnage de Daudet, aussi bien à travers ses péripéties dans un collège de Sarlandes que dans sa carrière d’écrivain ratée à Paris, ou encore dans sa relation avec la sulfureuse Irma Borel.

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Couverture du Petit Chose d'Alphonse Daudet, publié par The Society of French and English Literature, à New-York en 1898.

«Tu seras un enfant toute ta vie». Cette sentence à l’encontre de Daniel Eysette, alias le petit Chose, est prononcée trois fois: une première fois de la part de l’abbé Germane lorsqu’il le secourt de la mort, une deuxième fois quand Daniel rejoint son frère Jacques à Paris, et une troisième fois par ce même Jacques sur son lit de mort. Pour Jean Le Guennec, dans son ouvrage La grande affaire du Petit Chose, le récit de Daudet est un «roman de formation» puisque le «jeune homme est obligé de quitter les siens pour gagner sa vie» (Le Guennec: 177). Si, dans plusieurs romans du XIXe siècle, le jeune homme triomphe des épreuves auxquelles il est soumis, dans Le Petit Chose, sous-titré l’Histoire d’un enfant, le parcours de Daniel Eysette est toutefois marqué par l’échec. Dans le commentaire de l’édition de poche qu’il signe, Louis Forestier fait le constat suivant:

Il a échoué dans son passage à l’état d’homme: il n’est pas fils de l’enfant qu’il a été et qui a perdu sa «mère Jacques», n’a pas épousé les «vrais yeux noirs», n’a pas réussi dans les lettres. (Forestier: 334)

L’échec du petit Chose est donc celui d’un jeune garçon qui souhaite devenir un homme sans pour autant y parvenir. La critique de l’époque en avait déjà fait état puisque, comme l’écrit Alphonse Duschene dans le Figaro du 29 janvier 1868, «Daudet a fait de Daniel Eysette un éternel enfant» (Daudet, 1986: 1208). S’il échoue dans cette quête, malgré son bon vouloir, c’est que devenir un homme ne va pas de soi. Dans son ouvrage, Sois un homme!, Anne-Marie Sohn énonce à propos de la transformation du jeune homme en adulte:

L’intériorisation des valeurs masculines est donc un long processus, étalé sur une dizaine d’années et fondé sur des épreuves répétées qui permettent de tester sa virilité et de l’afficher. (Sohn: 136)

En effet, la vie du jeune homme est une période liminaire qui s’articule autour de trois phases: la séparation, la phase de marge et enfin l’agrégation1; or, comme nous l’avons mentionné au préalable, Daniel Eysette ne réussit pas cette agrégation. Il est alors légitime de se demander quels sont, tout au long du roman, les raisons et les acteurs d’un tel échec. Pour répondre à cette question, nous analyserons les deux parties du roman qui sont deux temps forts. Aussi, dans un premier temps, nous nous attarderons sur le départ précoce de Daniel pour Sarlande ainsi qu’à sa confrontation avec le jeune Boucoyran et les conséquences qui en découlent, pour nous intéresser par la suite à la carrière d’écrivain ratée du petit Chose, ainsi qu’à sa relation désastreuse avec Irma Borel. Pour mener à bien notre analyse, nous nous appuierons entre autres sur l’essai de Jean Le Guennec qui porte sur l’œuvre de Daudet, mais aussi sur les écrits théoriques sur le jeune homme du XIXe siècle (Anne-Marie Sohn) et dans l’antiquité (Pierre Vidal-Naquet et Michel Foucault).

 

La fin abrupte de l’enfance

Le début des malheurs pour la famille Eysette coïncide avec la vente de leur fabrique, notamment à cause de la gestion chaotique des finances du père de Daniel. Toute la famille est donc obligée de s’exiler de ses terres, quittant la lumière et la chaleur du Languedoc, pour un appartement sombre et insalubre dans un Lyon industrialisé. Lors de cet épisode se trouvent les prémices de l’échec: le petit Chose est arraché trop tôt au monde de l’enfance. Selon Daniel Fabre, dans La Voie des oiseaux, les jeunes garçons sont rattachés à ces petits êtres de bien des façons (Fabre: 7); il n’y a donc pas de plus grand symbole de cette enfance à la fin abrupte que l’oubli du perroquet de Daniel sur le pont du bateau qui mène sa famille à Lyon. Cet oiseau, offert par son oncle Baptiste, était le compagnon de jeu du jeune Daniel; plus jeune, il s’imaginait en Robinson Crusoé et faisait de la fabrique de son père son île. Il dit de son perroquet: «je l’aimais beaucoup et j’en avais le plus grand soin» (Daudet, 1983: 27). Lorsque, le lendemain de l’oubli, les Eysette retournent sur les quais à la recherche de l’oiseau, ils ne parviennent malheureusement pas à le trouver. Le jeune Eysette dit alors: «jugez de mon désespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson n’était plus possible2» (34); c’est la fin d’une enfance heureuse.

Une fois à Lyon, Daniel Eysette poursuit son apprentissage en entrant au collège. Il s’y fait d’abord remarquer par sa tenue inappropriée, étant le seul à porter une blouse, mais c’est surtout sa petite taille qui attire l’attention. C’est d’ailleurs un de ses professeurs, qui, en l’interpellant ainsi «Hé! Vous, là-bas, le petit Chose!», est à l’origine de ce surnom qui ne le quittera plus. Malgré tout, le jeune garçon est décidé à faire sa place dans ce milieu plus nanti que le sien. Il se dit alors: «Quant à moi, j’avais compris que lorsqu’on est boursier, qu’on porte une blouse, qu’on s’appelle "le petit Chose", il faut travailler deux fois plus fort que les autres pour être égal» (41). Malgré son désir de s’en sortir, les malheurs ne quittent pas notre jeune homme: alors que les Eysette vivent dans un appartement infesté par la vermine, le premier fils du couple, qui était abbé dans le Sud, décède subitement. De plus, la mauvaise gestion des finances par le père Eysette ne permet plus à ce dernier de subvenir aux besoins de sa famille. Alors qu’il rentre un soir de l’école, la sentence tombe pour le petit Chose: «Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège» (53) lui dit alors son père. Dans son ouvrage Le chasseur noir, Pierre Vidal-Naquet parle de l’éphébie, ce service institutionnalisé dans l’Athènes antique qui était une «période de transition entre l’enfance et la participation absolue à la vie sociale» (Vidal-Naquet: 152), se faisait en groupe. Daniel Eysette quitte donc ses pairs malgré lui, pour se retrouver livré à lui-même, ce qui est probablement une autre raison de son échec à devenir un homme. «Quant à toi, mon pauvre enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie» (Daudet, 1983: 54), lui dit encore son père, marquant ainsi le début de l’apprentissage du jeune homme plus isolé que jamais.

Grâce à ses relations avec le recteur de sa région, le père Eysette décroche pour son fils une place de maître d’étude en Dordogne. Daniel y voit alors la possibilité de faire ses preuves, l’occasion parfaite pour devenir un homme; cette aspiration prend le dessus sur la tristesse qu’il a de quitter sa famille, puisque la «joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l’ivresse du voyage, l’orgueil de se sentir homme – homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie –, tout cela gris[e] le petit Chose» (Vidal-Naquet: 152). Dès lors, de l’homme, Daniel désire en adopter le comportement, comme en témoigne la description de son attitude sur le bateau qui le mène vers son nouveau destin:

[Il] se promenait de long en large sur le pont, les mains dans les poches, la tête au vent. Il sifflotait, crachait très loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la manœuvre, marchait des épaules comme un gros homme. (Daudet, 1983: 54)

Pourtant, dans ce chapitre, plusieurs éléments sont les symboles d’une enfance abandonnée trop tôt. Il y a d’abord ce bateau sur lequel il embarque, le même que celui qui les avait amenés à Lyon et sur lequel il avait oublié le perroquet. Alors qu’il se promène sur le pont, il revoit un amas de corde sur lequel, petit garçon, il s’était assis avec son perroquet entre les jambes. Ce souvenir fait sourire Daniel Eysette, il s’y trouve ridicule. Pourtant, le narrateur, comme un oracle, y scelle le destin d’éternel enfant du Petit Chose quand il écrit: «Pauvre philosophe! Il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il était condamné à traîner ridiculement cette cage peinte en bleu, couleur d’illusion, et ce perroquet vert, couleur d’espérance» (56). Il y a aussi le bref retour dans sa ville natale, avant de rejoindre son lieu d’affectation, afin de revoir «cette fabrique qu’il aimait tant et qu’il a tant pleurée», «le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour» (61); mais comme le perroquet, la fabrique, symbole de cette enfance terminée trop tôt, a disparu pour faire place à un couvent de carmélites3.

 

Un jeune homme esseulé et sans ruse

Si le jeune Daniel ne parvient pas à devenir un homme, c’est aussi à cause de son physique délicat. Alors qu’après la Révolution, la figure de l’Hercule, grand et viril, est valorisée, le jeune Eysette est quant à lui petit et frêle. Aussi, lorsqu’il rencontre le recteur pour la première fois, ce dernier s’écrie: «Ah! Mon Dieu! […] comme il est petit»; le narrateur dépeint alors ce portrait: «Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit, et puis, l’air si jeune, si mauviette» (56). Le recteur l’envoie donc faire ses classes dans un petit collège de Sarlande pour qu’il grandisse et prenne de l’expérience avant de rejoindre un collège plus important. À son arrivée, le portier du collège dit de lui: «Monsieur est si petit que je l’avais d’abord pris pour un élève4» (63), quant au principal, à sa vue, il s’écrie: «Mais c’est un enfant!» (65). Le petit Chose commence malgré tout son apprentissage en tant que maître d’étude. Si avec les petits, à qui il raconte des histoires, l’expérience est agréable, la surveillance des moyens, dont plusieurs ont son gabarit, s’avère bien plus compliquée.

Daniel Eysette se trouve dans un milieu hostile: M. Viot, le surveillant principal, avec son trousseau de clefs au son menaçant, effraie le jeune homme, le petit Chose ne s’intègre pas vraiment à ses autres collègues surveillants qui le trouvent maniéré, etc. Dans tout le collège, il n’a qu’un ami, l’abbé Germane, un homme «grand et fort» (86) avec qui il peut discuter de philosophie. Cette hostilité atteint son paroxysme lors de «l’affaire Boucoyran». Selon Anne-Marie Sohn, les lycées sont «un théâtre d’observation privilégié pour comprendre le rôle que joue la dialectique du courage et de la peur dans la construction de l’identité masculine» (Sohn: 131). Alors qu’il surveille un soir l’étude des moyens, le petit Chose doit faire face à l’insubordination de Boucoyran, un jeune aristocrate, dont le physique contraste avec le sien; en effet, le garçon a «quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front, et l’allure d’un valet de ferme» (Daudet, 1983: 106). Boucoyran est à la fois le symbole d’une aristocratie certes déchue, mais qui a gardé un certain prestige, ainsi qu’un hercule en devenir puisqu’il est grand, fort et insubordonné. Il sera le premier avec qui le petit Chose se mesurera physiquement, le combat au corps à corps étant une étape requise pour devenir homme. En effet, dans son ouvrage, Pierre-Vidal Naquet désigne, comme modèle des éphèbes, le combat entre Melanthos et Xanthos, symbole d’une «joute rituelle […] par laquelle un candidat à la souveraineté affirme sa maîtrise sur un territoire» (Vidal-Naquet: 159). Alors que Boucoyran est turbulent, Daniel Eysette commande au garçon de sortir, ce à quoi l’étudiant répond, défiant: «Je ne sortirai pas!». Pour ne pas perdre sa souveraineté sur son territoire, notre jeune homme se lève, pensant ainsi intimider son élève, pourtant, il reçoit à la place des ricanements et un terrible coup de règle de fer de la part de Boucoyran.

Dans son compte-rendu de procès-verbaux, Anne-Marie Sohn relate que les étudiants, au XIXe siècle, aimaient se confronter à leurs maîtres d'étude, surveillants et autres. Dans cet extrait, pour le marquis de Boucoyran, il s’agit là de tester «sa virilité en bombant le torse et en tapant du poing, en lançant des plaisanteries pour éprouver ses camarades et afficher sa mâle impassibilité, en lançant des défis et en relevant le gant, en brillant, enfin, par son audace et son ardeur à la lutte» (Sohn: 131). Pour le petit Chose, l’enjeu principal est de faire respecter son autorité, mais surtout de défendre son honneur. C’est que Daniel Eysette est, selon ce qu’en dit Michel Foucault, à cet «âge de transition où […] son honneur, si fragile, constitue donc une période d’épreuve: un moment où s’éprouve sa valeur en ce sens qu’elle a tout ensemble à se former, à s’exercer et à se mesurer» (Foucault: 268). Rempli d’ardeur, le petit Chose remporte contre toute attente ce duel livré à mains nues. Il est d’ailleurs surpris par toute la vigueur dont il a fait preuve:

D’un bond, je fus sur la table, d’un autre sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien, des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l’arrachai de sa place et qu’il s’en alla rouler hors de l’étude jusqu’au milieu de la cour... Ce fut l’affaire d’une seconde; je ne me serais jamais cru tant de vigueur. (Daudet, 1983: 109)

Cette victoire lui permet de renforcer momentanément son prestige et son autorité auprès de ses étudiants, car «Boucoyran, le fort des forts» avait été «mis à la raison par ce gringalet de pion» (109). Elle sera cependant de courte durée puisque, comme le démontre Anne-Marie Sohn, «lorsque les gringalets tentent de retrouver l’estime de soi en imitant les forts, ils s’exposent à de nouvelles déconvenues» (Sohn: 136). Celle du petit Chose prendra la forme de Boucoyran père. En effet, quelques jours plus tard, ce dernier, accompagné du principal et du surveillant Viot, adresse un blâme public au jeune Eysette devant toute son étude. Les conséquences sont catastrophiques, comme le relate le narrateur:

Enfin, au bout d’une heure, quand ils furent à sec d’éloquence, ces trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l’étude un grand brouhaha. J’essayai, mais vainement, d’obtenir un peu de silence; les enfants me riaient au nez. L’affaire Boucoyran avait achevé de tuer mon autorité (Daudet, 1983: 110).

Ce passage marque, comme le souligne à juste titre Le Guennec, le refus de l’accès à la stature d’homme par des hommes déjà confirmés (Le Guennec: 178). Ce refus est d’autant plus marquant qu’il est signifié par des figures symboliques: l’aristocratie avec le marquis Boucoyran, l’ordre et l’autorité, avec le surveillant Viot et le principal, mais aussi l’église et le soldat, avec l’abbé Germane et Roger le maître d’armes comme nous le démontrerons plus tard.

Le père du jeune marquis continue de mettre Daniel Eysette au supplice, puisqu’à chaque sortie du groupe des moyens en ville, il attend dans la rue, accompagné de quelques officiers, et salue son fils à voix haute, rabaissant ainsi le petit Chose à la vue de tous. Las de tout ceci, ce dernier manifeste l’envie de retrouver une nouvelle fois son honneur : «Au milieu de tout cela, j’avais une idée fixe, me venger des Boucoyran. Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite»  (Daudet, 1983: 111). Pour le retrouver, une seule solution subsiste: provoquer Boucoyran père en duel. Selon George L. Mosse, dans son ouvrage L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, «le duel affirmait le sentiment d’indépendance et la valeur de l’individu […] c’est dans cette optique qu’il régit, au XIXe siècle, la vie des officiers et des étudiants, des politiciens et des hommes d’affaires» (Mosse: 24). Le petit Chose va donc trouver Roger, le maître d’armes du collège, pour que ce dernier lui enseigne comment combattre. Une connivence s’installe entre les deux hommes, Daniel écrivant même les lettres d’amour au nom de Roger  pour que ce dernier les remette à sa belle. C’est par ces dernières qu’un nouvel échec surviendra, puisque lorsqu’elles sont interceptées, on y reconnait l’écriture du jeune maître d’étude. Ce dernier prend le blâme, se sacrifiant ainsi naïvement en croyant rendre service à son nouvel ami qui, selon ses dires, ne pouvait se permettre de perdre son emploi puisqu’il était le seul à prendre soin de sa mère souffrante. La sanction est sans équivoque, le jeune Eysette sera renvoyé du pensionnat, échouant ainsi à subvenir à ses propres besoins, comme le ferait tout homme. C’est lorsque le petit Chose surprend malgré lui une conversation au café Barbette, alors qu’il est au fond du tonneau, plus précisément dans une tonnelle5, qu’il se rend compte que Roger, plein de ruse, l’a trompé afin de ne pas se faire renvoyer. Nous avons déjà comparé le combat entre Daniel Eysette et le jeune Boucoyran, à celui qui opposait Mélanthos à Xanthos. Cependant, une des différences majeures entre Mélanthos et notre jeune homme, c’est que ce dernier ne sait pas utiliser la ruse, au contraire d’un Roger qui s’est joué de lui. En quittant son foyer trop vite, le jeune Daniel a brûlé bien des étapes; en voulant être un homme trop rapidement, celui «qui se bat au grand jour», il n’a pas appris auparavant à être un crypte, cet «assassin rusé», ce «jeune homme de la nuit» (Vidal-Naquet: 162); en voulant être du côté de la culture, avec ses études en philosophie et l’écriture de ses poèmes, il a négligé la nature et son ensauvagement6.

Les échecs, dont la gravité s’accroit au fur et à mesure, s’accumulent, mettant le petit Chose face à un terrible constat: il a lamentablement échoué dans sa quête de devenir un homme. Pour lui, la seule issue possible désormais est de mettre fin à ses jours. Pendant la nuit, alors que les élèves sont endormis, le petit Chose va à la rencontre de l’anneau de fer du gymnase, que la lune éclaire de ses rayons, afin de s’y pendre avec sa cravate. C’est la main ferme de l’abbé Germane qui le retient d’une poigne de fer au moment où il allait commettre le geste fatal. L’abbé conduit par la suite Daniel chez lui, l’encourage à quitter le collège avant la date prévue de son exclusion, afin d’aller rejoindre son frère Jacques à Paris. Quant à cette tentative de suicide, il la considère comme une réaction enfantine, puisqu’il lui dit, après que le jeune Eysette, les yeux remplis de larmes, lui eut raconté ses malheurs: «Tout cela n’est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te mettre à mort pour si peu»  (Daudet, 1983: 136).

Au moment de leurs adieux, l’abbé exhorte le petit Chose à reprendre le dessus sur les événements, à surmonter ces épreuves qui sont nécessaires pour devenir un adulte. «File vite à Paris, travaille bien, prie le bon Dieu, fume des pipes, et tâche d’être un homme7» (137), lui dit-il alors. Là où le jeune Daniel voyait un échec insurmontable, l’abbé y voit une autre opportunité pour le jeune homme de prouver sa valeur. Germane insiste encore sur l’importance d’être un homme, même s’il pense qu’il s’agit au fond d’une cause perdue. Il répète alors: «Tu m’entends, tâche d’être un homme. Car vois-tu, mon petit Daniel, tu n’es encore qu’un enfant, et même j’ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie» (137). Être un homme; c’était le désir du petit Chose en prenant le bateau pour Sarlande, ça l’est de nouveau quand il quitte ce village pour se rendre à Paris, puisque la première partie du roman se conclut ainsi: «en s’en allant, tout seul, dans l’ombre de la grande avenue qui mène au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois très solennellement de se conduire désormais comme un homme et de ne plus songer qu’à reconstruire le foyer» (146).

 

Une régression vers l’enfance

Arrivé à Paris, le petit Chose aura plusieurs occasions de devenir un homme, pourtant il n’y parviendra pas. Au contraire, il régresse, faisant le chemin inverse, celui vers l’enfance, notamment à cause de son frère Jacques qui va le déresponsabiliser. Alors que Daniel finit de raconter ses mésaventures à son frère, ce dernier lui dit:

L’abbé Germane avait raison: vois-tu Daniel, tu es un enfant, un petit enfant incapable d’aller seul dans la vie, et tu as bien fait de te réfugier près de moi. Dès aujourd’hui tu n’es plus seulement mon frère, tu es mon fils aussi, et puisque notre mère est loin, c’est moi qui la remplacerai8(165).

Comme le souligne Jean le Guennec, «le destin de Daniel est toujours dans les mains de quelqu’un d’autre […] On a l’impression qu’il ne dispose, lui, d’aucune marge de manœuvre, d’aucun libre arbitre. En résumé, l’on peut dire que s’il échoue, c’est précisément parce qu’il n’est encore qu’un enfant» (Le Guennec: 62). Si Daniel ne parvient pas à devenir un homme, la métamorphose de Jacques est quant à elle stupéfiante. Laissant de côté le garçon qui pleurait tout le temps sans aucune raison apparente, Jacques est devenu un homme pour deux; un homme qui assume pleinement ses responsabilités, prend soin de son jeune frère, envoie de l’argent à sa mère, et met de côté pour reconstruire le foyer Eysette. Ainsi, en plus d’être la mère, il est aussi le père puisqu’il est celui qui pourvoit aux besoins des siens. «En retour, Daniel n’a aucune obligation, son frère l’exempte de toute corvée sans qu’il ne trouve rien à redire» (169). Jacques ne rend cependant pas service à son frère puisque gagner sa vie est une condition nécessaire au devenir homme.

Alors qu’ils défont tous deux la malle de Daniel, Jacques tombe sur des vers écrits par son jeune frère. Il s’écrie alors «Des vers! Ce sont des vers… Tu en fais donc toujours? … Cachottier, va! Tu sais bien pourtant que je ne suis pas un profane… J’ai fait des poèmes, moi aussi, dans le temps» (Daudet, 1983: 171). Voyant que Daniel est meilleur écrivain que lui, Jacques décide qu’il subviendra seul à leurs besoins pendant que le petit Chose n’aura qu’à se consacrer à l’écriture. Cela n’est pas sans nous rappeler la propension de certains parents qui voient en leurs enfants le moyen d’accomplir leurs rêves inachevés; une fois de plus, les choix de vie de Daniel sont faits par d’autres que lui, une fois de plus, il ne prend pas son destin en main, il échoue donc logiquement à devenir un homme par le moyen de l’écriture, d’autant plus que dans l’imaginaire collectif, les poètes ne sont que rarement des modèles de virilité. Une fois la Comédie Pastorale, son recueil de poésie, terminée, le petit Chose en fait la lecture devant une assemblée de sympathisants chez Pierrotte. À la fin de la lecture, «la mine effarée de tous ces braves gens» (230), est le gage d’un recueil totalement raté. Le constat est le même de la part des écrivains confirmés, comme le poète indien Baghavat, que Daniel admire, et qui dit à propos du livre: «Je vous rapporte vos papillons […] Quelle drôle de littérature!» (245). Seul Jacques, comme une mère aveuglée et bienveillante, pense qu’il s’agit d’un chef d’œuvre. Il semble toutefois que les autres ont raison, puisque la Comédie Pastorale ne se vend qu’à un exemplaire, celui acheté par Irma Borel.

C’est ainsi que cet insuccès littéraire conduit à l’une des raisons principales de l’échec de Daniel Eysette à devenir un homme: sa castration symbolique par Irma Borel. Pourtant, avant qu’il ne la rencontre, le petit Chose est sur le bon chemin pour devenir un homme: Perotte lui propose un emploi dans son magasin de porcelaine afin de gagner sa vie; il a une relation amoureuse avec Camille, alias «les yeux noirs» dont il était déjà tombé amoureux du temps qu’il était maître d’études à Sarlande. Comme Mélaniôn, figure antique de l’éphèbe qui a échoué à devenir un homme (Vidal-Naquet: 172), Daniel fuit toutefois le mariage, et cela malgré les requêtes de son frère, qui lui demande à maintes reprises: «Surtout Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs»  (Daudet, 1983: 242). Aussi, lorsque sa mère Jacques part dans le sud de la France pour son travail, le petit Chose, livré à lui-même, noue une relation sulfureuse avec Irma Borel et démontre ainsi à quel point il est encore un enfant.

 C’est elle qui porte le sexe, elle qui est libre de ses mouvements et qui impose au petit Chose, une fois de plus, un destin qu’il n’a pas désiré et pour lequel il n’était pas fait.

Irma Borel est une belle femme au teint pâle et aux cheveux blonds cendrés; elle représente à la fois la séductrice ainsi que la castratrice tant redoutée par les hommes d’après la Révolution. D’après l’historien André Rauch, l’imaginaire des hommes de cette époque est marqué par la société aristocratique et ces «femmes du monde [qui] ont fait jouer leur ascendant sexuel, affectif et social» (Rauch: 33). Irma Borel en est la digne représentante; elle est également un archétype romanesque, puisque selon Louis Forestier, elle «figure un type de femme courant dans le drame ou le roman du XIXe siècle: l’impure, la femme fatale et de perdition» (Forestier: 337). Dans une lettre adressée à Jacques, qu’il n’enverra finalement pas, le petit Chose raconte à son frère sa déchéance. Il se reproche sans cesse son manque de courage, écrivant entre autres: «Si tu savais comme j’étais lâche et ce qu’elle faisait de moi!» (Daudet, 1983: 256). Selon Michel Foucault, dans Histoire de la sexualité, «c’est surtout dans le domaine de la conduite amoureuse que joue la distinction de l’honorable et du honteux» (Foucault: 269). Bien que dans ce chapitre, Foucault s’intéresse à la relation entre l’homme et le jeune homme dans la Grèce antique, ses propos s’appliquent parfaitement dans ce cas, d’autant plus qu’Irma Borel est, selon Jean Le Guennec, une de ces «femmes phalliques» (Le Guennec: 215) présentes dans les romans de Daudet. C’est elle qui porte le sexe, elle qui est libre de ses mouvements et qui impose au petit Chose, une fois de plus, un destin qu’il n’a pas désiré et pour lequel il n’était pas fait. 

Ce dernier n’a plus d’honneur. Rongé par la honte que suscite en lui son propre comportement, il écrit entre autres à son frère:

Au début de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un petit prodige; un grand poète de mansarde: m’a-t-elle assommé avec sa mansarde! Plus tard, quand son cénacle lui a prouvé que je n’étais qu’un imbécile, elle m’a gardé pour le caractère de ma tête […] Le plus souvent, je posais avec elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout le jour mes oripeaux sur les épaules et figurer dans son salon, à côté du kakatoès (Daudet, 1983: 254).

Dans ces propos, on voit un jeune homme totalement objectivé, qui ne vit que pour accomplir les désirs de celle qui le domine. Le jeune Eysette se conduit totalement à l’opposé de l’attitude souhaitée du jeune homme décrite par Foucault. En effet:

Il ne fallait pas […] que le garçon se conduise passivement, qu’il se laisse faire et dominer, qu’il cède sans combat, qu’il devienne le partenaire complaisant des voluptés de l’autre, qu’il satisfasse ses caprices, et qu’il offre son corps à qui veut et comme il veut, par mollesse, par goût de la volupté ou par intérêt (Foucault: 274).

Tout comme l’abbé Germane et Jacques avant elle, Irma Borel infantilise elle aussi Daniel Eysette, mais dans son cas, cela passe par surtout le corps. Alors que sa troupe de théâtre est à la recherche d’un enfant pour une pièce, elle dit à son ami: «Mon petit, vous avez l’air d’avoir quinze ans; en scène, costumé, maquillé, vous en paraîtrez douze… D’ailleurs, le rôle est tout à fait dans le caractère de votre tête»  (Daudet, 1983: 260).

Passionnée de théâtre, l’intrigante propose au petit Chose de partir en tournée avec elle, ce que le jeune Eysette refuse dans un premier temps. Suivra alors une diatribe terrible dans laquelle Irma dira qu’il n’est pas un bon écrivain, qu’il est laid, et que le mieux qu’il puisse faire, c’est de vendre de la porcelaine dans la rue Saumon, réduisant ainsi à néant le peu d’estime de soi qui devait rester à notre jeune homme. Comme le remarque à juste titre Louis Forestier, «loin de se réaliser à travers l’être féminin, Daniel se sent diminué» (337). Il cédera finalement au caprice de sa maîtresse et la suivra dans un théâtre de banlieue, dans une vie qui ne lui plait pas et où il ne fera qu’accumuler des dettes au nom de son frère.

Il fallait que «sa mère» Jacques, rentré du sud de la France, vienne au secours de Daniel pour que ce dernier puisse s’en sortir. Le narrateur le dépeint alors plus enfant que jamais: «Le petit Chose, remué jusqu’au fond des entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout bas, si bas que son frère put à peine l’entendre: "Emmène-moi d’ici, Jacques"» (277). Une fois qu’il l’a secouru, Jacques se rend bien compte que son frère n’est pas un homme, constatant que «c’est une femme, une femme sans courage, un enfant sans raison qu’il ne faut plus jamais laisser seul»  (284). À l’homme, que Daniel ne parvient pas à être, sont opposés la femme et l’enfant, au courage, la lâcheté et la sottise.

Alors qu’une fois de plus le petit Chose reprend sa vie en main – il avait même trouvé un emploi comme surveillant dans un petit collège – l’épreuve le frappe à nouveau. Jacques, qui, lors de son voyage, avait contracté la tuberculose, va mourir. C’est cependant une mère Jacques soulagé que Daniel soit sous la protection de Pierrotte qui, faisant écho aux paroles de l’abbé Germane, formule cette dernière requête à son frère: «Je ne te demande pas d’essayer de devenir un homme; je pense, comme l’abbé Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie d’être toujours un bon enfant, un brave enfant» (299).

 

Conclusion

Les raisons et les acteurs qui empêchent le petit Chose de devenir un homme sont multiples. La première des raisons est qu’il a quitté le monde de l’enfance trop tôt, forcé par la situation financière plus que précaire de sa famille. Il est donc obligé de quitter le collège et les jeunes de son âge, avant d’avoir fait l’apprentissage de la ruse et de la nature. En plus d’être sans pairs lors de cette période liminaire, les figures symboliques de l’homme adulte lui refusent son agrégation, le relayant ainsi au statut d’enfant éternel, comme le démontrent l’affaire Boucoyran et ses débouchés.

La deuxième raison est que, parti trop tôt de la maison, le petit Chose n’a pas fini de grandir. En plus de son caractère enfantin, sa petite taille et son physique frêle ne lui permettent pas de s’imposer en tant qu’homme dans cette France postrévolutionnaire où la figure de l’hercule est valorisée; au contraire, ils contribuent à son infantilisation. Comme le souligne Le Guennec, Daniel Eysette est donc cet enfant, au physique frêle et à la santé fragile, qui passe son temps à se faire dorloter par les autres (Le Guennec: 169).

La troisième raison est qu’une fois arrivé à Paris, Daniel se fait déresponsabiliser par son frère Jacques, qui devient symboliquement sa mère. Il n’a pas à subvenir à ses besoins et peut uniquement se consacrer à une carrière d’écrivain qu’il ne peut mener faute de talent. Là encore, son frère Jacques le berce d’illusions, lui faisant croire qu’il est un prodige, alors qu’il est, dans ce domaine, banal. Il est alors, dans la lignée de l’aristocrate, du représentant de l’autorité, de l’homme d’Église et du soldat, le représentant de la famille qui entrave, malgré lui cette fois, l’agrégation du jeune homme. De plus, aucune des épreuves ne s’inscrit en lui, comme s’il ne pouvait rien retenir de toutes ses péripéties: il est bloqué en enfance.

Enfin, la dernière raison majeure de l’échec de Daniel Eysette à devenir un homme, et probablement la plus marquante, est la castration symbolique qu’opère sur lui Irma Borel, la femme phallique. Elle brise en lui sa fierté, sa volonté, pour en faire son objet et disposer de lui quand bon lui semble. À cela s’ajoutent toutes les circonstances qui sont de l’ordre de la malchance, comme le décès de son frère abbé, celui de sa mère Jacques, ou encore la cécité de Madame Eysette.

L’injonction du début, «Sois un homme!», semble irréalisable, puisque le petit Chose n’a ni les attributs physiques, ni les ressources mentales et morales pour y parvenir; il lui est alors demandé de rester dans l’enfance. Pourtant, le décès de sa mère Jacques est peut-être l’élément qui permettra à Daniel Eysette d’y arriver, car, malgré les avis défavorables de l’abbé Germane et de sa mère Jacques, le petit Chose n’a pas renoncé à devenir un homme. En effet, il semblerait que Daniel Eysette, une fois débarrassé des figures symboliques, peut enfin être lui-même et s’accomplir. Le petit Chose se réconcilie alors avec «les yeux noirs»; il travaille également d’arrache-pied chez Pierrotte pour rembourser ses dettes et prendre soin de sa mère désormais aveugle. C’est toute la question du modèle que pose le roman, car, en dépit des inaptitudes du jeune Eysette, il y est suggéré que l’échec de ce jeune homme est aussi lié au refus d’une génération de céder sa place à celle qui la suit. Cependant, Daniel Eysette n’a pas renoncé à mener à terme sa quête puisqu’à la toute fin du roman, il se dit à lui-même: «Voyons! – sois homme, petit Chose!» (Daudet, 1983: 316).

Pour citer ce document:
Pono, Nathanaël. 2016. « «Tu seras un enfant toute ta vie»: l’échec d’une agrégation dans «Le Petit Chose» d’Alphonse Daudet ». Dans Le jeune homme en France au XIXe siècle: contours et mutations d’une figure. Cahier ReMix, n° 6 (11/2016). Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. <http://oic.uqam.ca/fr/remix/tu-seras-un-enfant-toute-ta-vie-lechec-dune-agregation-dans-le-petit-chose-dalphonse-daudet>. Consulté le 17 octobre 2017.
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