Université du Québec à Montréal

Entre défaite et triomphe. Le vicomte de Brassard comme avatar littéraire de la virilité

Entre défaite et triomphe. Le vicomte de Brassard comme avatar littéraire de la virilité

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Atelier Nadar. 1875-1895. «Général de Gallifet» [Photographie, tirage de démonstration]

Prenons cette citation de Georges Pélissier, auteur de l’ouvrage Le mouvement littéraire au XIXe siècle, qui témoigne du passage de l’engouement des écrivains pour la poésie romantique, qui occupait la première moitié du XIXsiècle, à une admiration de la prose réaliste et naturaliste, qui s’épanouit dans la seconde:

Notre temps est hostile à la poésie. […] Elle est la langue de l’imagination et du sentiment, et notre temps est celui de la science et de la critique. Le poète nous semble un enfant: il joue avec des rimes, exercice inoffensif, aimable et gracieux divertissement, mais indigne d’un homme. Maints écrivains de cet âge avaient commencé par les vers, qui, la première jeunesse une fois passée, n’ont plus vu dans la poésie que des billevesées dont rougissait presque leur virilité. (1898: 207, nous soulignons)

Ce qui étonne dans cette conception de l’évolution des courants littéraires au XIXe siècle, c’est moins la discréditation d’une forme poétique jugée comme «dépassée» que l’apparition d’une valorisation esthétique qui passe par une notion tout autre que littéraire, soit par la virilité. Louis Veuillot, dans sa définition de la virilité tirée du Grand dictionnaire universel du XIXème siècle, fait part des mêmes étranges rapprochements: «Le poète n’arrive pas à la VIRILITÉ intellectuelle; il est vain, capricieux, poltron, comme l’enfant ou comme la femme.» (1866-1877: 1106) Pourquoi les poètes et les écrivains du XIXe siècle sont-ils ici évalués selon la «virilité» de leur approche, et non pas selon des critères esthétiques ou formels? Que signifient ces étranges rapprochements dans les esprits? 

Pour trouver réponse à ces questions, il importe avant tout de savoir que la notion de virilité s’installe comme une valeur centrale de la société française au XIXe siècle1. Ainsi, en critiquant étrangement les poètes de leur époque selon des caractérisations centrées sur le respect des normes viriles, Pélissier et Veuillot témoignent en fait du lien intrinsèque entre l’idéal viril qui hante les pensées du temps et l’œuvre littéraire. La littérature du XIXe siècle regorge effectivement d’exemples de cette obsession pour la virilité, notamment dans la figure récurrente du jeune homme en devenir qui traverse bon nombre de romans à cette époque2. Il devient alors intéressant de questionner la manière dont se déploie l’influence de cette obsession pour la virilité chez le personnage du jeune homme, qui, nous le pressentons, aura grand peine à répondre aux exigences strictes et nombreuses de l’idéal viril. Pour ce faire, nous nous proposons, dans un premier temps, de circonscrire la nature de cet idéal au XIXe siècle afin de mieux en éprouver les injonctions, dans un second temps, par le biais de l’observation de l’avatar emblématique de la jeunesse masculine qu’est le personnage du vicomte de Brassard dans une nouvelle de 1874, «Le Rideau cramoisi», tirée du recueil Les Diaboliques de Jules Barbey d’Aurevilly. Suite à cette observation de l’avatar masculin emblématique que semble devenir le vicomte de Brassard, nous pourrons enfin témoigner du triomphe ou de la défaite de l’idéal viril chez ce dernier et ce, dans toutes ses nuances, pour tirer les conclusions d’une obsession pour la virilité représentée (ou non) par les descriptions de l’œuvre littéraire.

 

Un modèle bien précis

Avant même de nous pencher sur des préoccupations littéraires, il importe de relever les critères essentiels qui déterminent le modèle viril dans les imaginaires du XIXe siècle. Or, en ce qui a trait à la définition de la virilité et des idéaux de masculinité qu’elle suppose à l’époque, rien ne semble être laissé au hasard dans les discours. En effet, on propose une définition minutieuse de la virilité dès les balbutiements du siècle, qui se précisera tout au long du XIXe siècle sous l’influence de l’évolution des mentalités et des avancées du discours de la science, comme le montrent les articles «Viril» et «Virilité» de deux ouvrages de référence majeurs de l’époque. En effet, la lecture des articles «Viril» et «Virilité» du Dictionnaire des sciences médicales, publié par un ensemble de médecins entre 1812 et 1822, et de l’article «Virilité» du Grand dictionnaire universel du XIXème siècle de Pierre Larousse, quant à lui publié entre 1866 et 1877, indique que la virilité s’établit tout au long du XIXe siècle selon un modèle alliant des caractéristiques physiques et morales précises, sur lesquelles les auteurs de ces deux ouvrages s’attardent longuement 3. Ces deux pôles de la virilité nous paraissent ainsi revêtir une importance indéniable dans le discours sur le jeune homme, étant donné la renommée établie des ouvrages de référence au sein desquels ils apparaissent, qui attestent de l’usage courant des conceptions transmises par les définitions qui y sont présentées. Ils pourront ainsi nous guider judicieusement dans notre définition du modèle viril privilégié par le XIXème siècle, sans toutefois suffire en elles seules, car un tel modèle de référence ne peut s’ériger dans l’usage courant que par son enseignement aux jeunes garçons, et demande alors à ce que cette éducation masculine soit mise en lumière. Mais d’abord, observons les qualités qui seront à valoriser et à transmettre à ce jeune homme viril par excellence, en commençant par celles liées à son anatomie.

 

Être un homme, une question de physique

Lorsqu’on observe la description des corps virils peints dans le Dictionnaire des sciences médicales et dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, certaines qualités physiques sont montrées comme primordiales à toute expression de virilité. Ce constat n’a rien d’étonnant pour Marion Caudebec, qui souligne les ressemblances manifestes entre les différents modèles morphologiques masculins proposés par les médecins et les physiologistes du XIXe siècle, véritables témoins d’une vision commune et répandue quant à l’expression physique de la virilité, car, à l’époque, «[l]a virilité est une caractéristique somatique de la masculinité: elle s’inscrit littéralement sur le corps de l’homme.» (2015: 89). C’est d’abord la «capacité d’engend[rement]» qui préoccupe l’idéal viril, aux dires des ouvrages de référence que nous avons choisi d’observer. Alors qu’elle avait déjà été énoncée sous le nom de «puissance génitale» par le Dictionnaire des sciences médicales (1812-1822: 171), la fertilité est actualisée par Larousse comme le «premier, le plus irrécusable signe de la virilité, et même sans cette puissance, la virilité n’existerait pas» (1866-1877: 1106). Dès lors, la fertilité, au même titre que la vigueur sexuelle, apparaissent comme les fondements d’une virilité reconnue par tous, bien que de nombreuses contraintes régissent les activités sexuelles de l’homme. Perçues comme les sources d’un dévidement d’énergie néfaste lorsqu’elles se produisent de façon inutilement répétée (et non plus pour la propagation de l’espèce), les relations sexuelles sont effectivement capable d’affaiblir la masculinité de l’homme dans l’imaginaire du XIXème siècle:

La virilité de l’homme tient à la sécrétion du sperme, et plus celui-ci est répandu avec abondance, plus les facultés viriles sont affaiblies. Rien n’use tant la sensibilité que l’excès des plaisirs voluptueux, et personne n’ignore l’affaissement qui succède à la copulation. Lorsque celle-ci est trop souvent répétée, l’économie toute entière est atteinte d’épuisement, les qualités morales et physiques se débilitent, l’homme devient incapable des moindres efforts. Chaque nouveau plaisir est une nouvelle saignée du système nerveux, et l’exténuation n’est pas moins grande que celle qui succède à une hémorragie. (Larousse, 1866-1877: 1106)

Vacillant entre capacité fondatrice et capacité mortifère, la puissance génitale de l’homme apparaît donc dans ce modèle selon des principes opposés et pourtant essentiels, offrant alors un cadre limité à l’expression de la sexualité masculine. C’est d’ailleurs surtout à l’homme mûr qu’est accordée cette force reproductrice virile, car la virilité est aussi désignée par le Dictionnaire des sciences médicales comme un «âge intermédiaire de l’homme, époque de sa vigueur, également, éloignée des bouillonnements tumultueux de la jeunesse, et de la froide lenteur de la vieillesse» (1812-1822:170), soit un âge d’entre-deux où «le corps et l’esprit humain se montrent, pour l’ordinaire, dans leur plus florissant état de perfection, et exécutent le plus complètement leurs fonctions» (1812-1822:170). À cet égard, un modèle physionomique précis est d’ailleurs donné en référence, selon un détail qui n’omet aucune part de l’anatomie:

[Le corps de l’homme] a acquis cette forme carrée, ce développement du thorax, cette solidité des muscles, cet air mâle et assuré qui caractérisent l’homme fait. […] Le développement de l’appareil masculin imprime à la fibre plus de ton et de densité; il a des os plus compactes et plus robustes, une chair plus ferme, des tendons plus durs, une poitrine plus large, une respiration forte et étendue, une voix plus grave et plus retentissante, un pouls plein et plus lent que celui de la femme. Il montre pareillement un cerveau plus ample et plus étendu. L’épine dorsale et la moelle épinière sont plus volumineuses chez le mâle que chez la femelle. Il s’ensuit que le système nerveux cérébro-spinal a plus d’activité et de vigueur chez l’homme […] L’homme […] est plus propre aux actions fortes; il a plus de vigueur de muscles […] (Larousse, 1866-1877: 1106)

Ainsi, les termes «solidité», «force», «assurance», «robustesse», «largesse» et «vigueur» semblent être ici à la clef d’un physique perçu comme éminemment viril au XIXème siècle, et demanderont une attention particulière dans leur apparition au sein du portrait du vicomte de Brassard. Un autre détail physionomique, omis par les auteurs des deux Dictionnaires mais pourtant bien gravé dans les pensées de l’époque, souligne la pilosité fournie que doit arborer l’homme viril, le plus souvent présentée sur le visage dans les descriptions que nous a laissées le XIXe siècle:

[L]e corps en est couvert mais il est de bon ton de l’afficher plus visiblement sur le visage par une moustache, voire même par une barbe. La moustache était un signe distinctif réservé aux officiers et aux régiments les plus prestigieux de l’armée. Ainsi, les hommes arborent parfois une petite moustache «pour se donner un air martial ou pour paraître appartenir à un corps d’armée», grand lieu de virilité […] (Caudebec, 2015: 89)

L’influence du canon militaire sur le physique des hommes est ici révélatrice de la valorisation de l’institution militaire au XIXe siècle, et nous préoccupera plus particulièrement dans la suite de cette analyse. Notons par ailleurs que les articles des Dictionnaires énoncent tous deux leurs définitions selon une distinction binaire produite par la virilité entre le sexe masculin et le sexe féminin, bien que les femmes puissent obtenir un caractère viril lorsqu’elles empruntent aux hommes certains caractères autrement associés au sexe masculin. Toutefois, les ouvrages de référence confirment aussi l’exclusivité de la valorisation de la virilité vers un public masculin, les femmes viriles se voyant perçues comme «laides et stériles» (Dictionnaire des sciences médicales, 1812-1822: 175). Néanmoins, ces nombreux critères physiologiques ne sont pas les seuls qui définissent le modèle masculin, car bien que la virilité «attribue naturellement la suprématie au mâle sur la femelle, par la force du corps», elle le fait aussi «par l’audace [et] par la générosité du courage» (Dictionnaire des sciences médicales, 1812-1822: 170), montrant de ce fait l’importance de l’esprit et de la moralité dans l’atteinte d’une virilité totale chez le jeune homme du XIXe siècle.

 

Être un homme, une question de morale

C’est par son intelligence et par ses actions que le jeune homme peut effectivement se distinguer du sexe opposé, ce que rappellent autant le Grand dictionnaire universel du XIXème siècle: «[L’intelligence de l’homme] est généralement plus développée que celles des êtres délicats dont l’existence dépend de ses travaux et de sa protection» (1866-1877: 1106), que le Dictionnaire des sciences médicales: «[O]n attribue au mâle plus de valeur qu’à la femelle, parce que la nature lui attribue aussi plus de force, et le destine aux actes les plus énergiques, tels que les combats, la protection ou la défense de la famille et du sexe le plus délicat» (1812-1822: 170). De ce fait, de nombreuses qualités morales sont spécifiées à titre de valeurs nécessaires chez le jeune garçon aspirant à obtenir sa place au sein des «vrais» hommes, et régiront alors ses agissements et sa tenue en société:

[L’homme] se doit également de posséder des qualités morales nobles: le courage, la force, le patriotisme, la résistance à la fatigue et à la souffrance, la vigueur, la volonté, etc. Il est associé à l’activité mais aussi à la grandeur. Il se doit d’être mesuré dans l’expression de ses émotions et de faire preuve d’un contrôle de soi ferme. Les larmes lui sont refusées, sauf situations exceptionnelles comme les enterrements. Sa valeur se fait dans l’autocontention. Chef et protecteur de la famille, il est celui qui subvient à ses besoins. Ambitieux et conquérant, il n’économise pas ses efforts pour se faire une place dans la société puisque sa nature le porte à la domination. Le portrait moral de l’homme est donc digne de celui d’un héros. (Caudebec, 2015: 90)

Ici, ce sont alors les qualités de «noblesse», «courage», «patriotisme», «résistance», «volonté», «autocontention», «ambition», «domination», «bravoure» et «héroïsme» qui deviennent les repères à observer dans les descriptions littéraires de l’esprit du jeune homme. En effet, l’homme viril décrit par le Dictionnaire des sciences médicales

n’a point ces petitesses ou ces passions mobiles, irritables; il ne sait point se plier, ni s’abaisser, sous la domination d’autrui; [c]omme il sait conquérir et vaincre, il est libéral et désintéressé; son activité, sa hardiesse, l’élévation et l’audace de ses entreprises le rendent supérieur aux obstacles, fier et dédaigneux des intrigues de la faiblesse et de la médiocrité; c’est pourquoi il est grave et s’irrite peu. (1812-1822: 174)

Toutefois, l’homme viril doit aussi afficher sa masculinité triomphante par des pratiques et des activités distinctes telles que fumer, boire des liqueurs fortes, ou ingérer des mets épicés, qui exalteront alors chez lui les qualités morales reconnues par l’idéal masculin 4. Ainsi, les modes d’expression de la virilité masculine, entre corps et esprit, allient réellement dans leur modélisation un être et un faire masculins. Mais il convient de rappeler ici que la virilité n’est pas un concept inné et nécessite le recours à de nombreuses prescriptions pour forger l’homme viril par excellence. Si dès le XVIème siècle, Érasme écrit qu’«[o]n ne naît pas homme, on le devient» (Caudebec, 2015: 11), cette vision de la construction de la masculinité perdure effectivement au XIXe siècle selon l’historienne Anne-Marie Sohn, qui rappelle que «l’ordre si souvent entendu: “Sois un homme!“, implique que cela ne va pas de soi» (2009: 9). Ainsi, la masculinité et la virilité, à titre de constructions, nécessitent un contexte discursif singulier pour apparaître qui, au XIXème siècle, prend la forme d’une prescription gonflée tout au long de l’apprentissage des jeunes garçons vers un modèle viril idéal. Contrairement aux jeunes filles, à qui la féminité est accordée d’emblée à l’époque5, les jeunes garçons en formation doivent se soumettre à de nombreuses exigences pour exacerber les qualités viriles que nous retrouvons dans les modèles prônés par les articles des Dictionnaires examinés jusqu’à présent.

 

Être un homme, comment faire?

On trouve à l’article «Éducation» du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle une définition révélatrice de l’importance des apprentissages du jeune homme pour la transmission d’un modèle masculin idéalisé, car l’éducation y est présentée comme «un ensemble d’habitudes contractées artificiellement en vue de rendre l’homme apte à jouir avec fruits de ses facultés physiques, intellectuelles et morales» (Larousse, 1866-1877: 208) et consiste donc, dans le cas des jeunes hommes en devenir, à favoriser l’incorporation des qualités essentielles, autant physiques que morales, associées aux idéaux de la virilité. Notons toutefois que cette éducation ne prend pas toujours sa source à l’école, et que la virilité idéale prend un visage un peu différent selon le milieu où elle est observée:

L’habitus viril ne prend pas la même forme à la ville et à la campagne, et il diffère plus encore selon la classe sociale où l’écart entre l’ouvrier et le bourgeois est indéniable. La force physique est plus valorisée dans la France rurale et chez les travailleurs tandis que la bourgeoisie vante les mérites de la «virilité intellectuelle». Les premiers entretiennent une masculinité plus violente, plus grossière, faite de chansons grivoises, d’alcool, de querelles et de rites initiatiques brutaux. Les bourgeois, eux, méprisent cette virilité agressive et réclament au contraire un certain flegme, une civilisation des instincts grandissant l’homme qui se refuse au débordement de violence et aux coups d’éclat. Ainsi, les petits garçons sont encouragés à montrer de la bravoure, du courage, à se défendre en utilisant, si nécessaire, la force physique mais toujours dans un cadre bien délimité. (Caudebec, 2015: 170)

C’est donc l’éducation, garante de la formation virile des enfants mâles autrement considérés comme «neutres», voire féminisés 6, qui se voit devenir le lieu par excellence du triomphe de la vertu de virilité au XIXème siècle: «Les parents, l’État mais aussi la médecine, travaillent à faire des petits garçons de futurs mâles virils qui sauront perpétuer l’espèce et exercer la domination propre à leur sexe» (Caudebec, 2015: 93). La question de la sexualité devient donc primordiale à l’affirmation du passage du garçon au statut d’homme, car c’est elle qui confirme la puissance génératrice de ce dernier: «L’apprentissage de la masculinité passe par une domination sexuelle de l’autre […] qu’il s’agisse des compères du jeune garçon en pensionnat, des jeunes filles aux morales plus libres des campagnes, ou bien des prostituées trouvées en bordel» 7 Les formes paradoxales que prend l’éducation du jeune homme, entre sexualité, brutalité et autocontention, pourraient ainsi en dire long sur cette figure de virilité naissante et sans cesse contrecarrée, et gagneraient à être observées, elles aussi, d’un point de vue littéraire, étant donné leur importance dans la transmission du modèle viril évoqué précédemment.

 

Pour quel avatar?

Ainsi se pose alors la question du jeune homme et de sa description dans les œuvres littéraires. Les jeunes hommes imaginés par les auteurs du XIXème siècle correspondent-ils aux normes établies et valorisées, ou en sont-ils plutôt les contrepoids? Ces normes nous semblent-elles incorporées par les œuvres, où sont-elles plutôt contournées, déviées et renversées dans les descriptions faites des garçons? C’est ce que nous tâcherons d’observer à l’aide de l’étude du personnage du jeune soldat, car si une seule figure virile devait se présenter à nos esprit dans l’observation du jeune homme au XIXème siècle, c’est bien celle du héros militaire: la figure du soldat se veut effectivement être l’un des modèles les plus éminents de la virilité dans l’imaginaire de l’époque, que nous savons avoir été frappé par de nombreuses batailles et révolutions. Comme le souligne l’article «Viril» du Grand dictionnaire universel, l’étymologie de ce mot prend d’autant plus sa source dans des racines qui rappellent le héros militaire, le guerrier fort et puissant: «([…] de vir, homme, mot qui appartient sans doute à la même racine que le sanscrit vira, héros, guerrier, comme adjectif fort, puissant, d’où virya, viratâ, force, vigueur, héroïsme, vàira, prouesse, valeur, vârin, héros, etc.)» (1866-1877: 1106), accordant de ce fait une légitimité particulière à la virilité du soldat. Barbey d’Aurevilly nous offre alors une vision inusitée de cette figure idolâtrée du jeune homme soldat dans le personnage du vicomte de Brassard, car au lieu de présenter le soldat sur le champ de bataille, c’est plutôt dans les aléas de sa vie quotidienne et dans les anecdotes qui en découlent que nous est montré le jeune homme, accordant ainsi une priorité à l’intimité du soldat divergeant des récits qui s’occupent de questions plus politiques ou militaires. Mais il est aussi présenté selon un dédoublement singulier des perspectives qui le mettent en scène, car le vicomte est la fois peint comme un homme d’un certain âge par le narrateur, qui relaie néanmoins bon nombre des qualités essentielles de la virilité autrement attribuées à la jeunesse masculine dans sa description de ce personnage, et comme un jeune garçon inexpérimenté, au sortir de l’adolescence, par le vicomte de Brassard lui-même: «Alors, je n’étais qu’un bambin de sous-lieutenant, fort épinglé dans ses uniformes […] Je sortais de l’École militaire.» (Barbey d’Aurevilly, 1963[1874]: 26) 8 Dès lors, la figure du vicomte de Brassard, dans sa présentation qui souligne autant son «devenir» que son «être» homme, nous permettra de montrer les variations des facultés masculines valorisées à divers âges et perçues différemment par les deux instances de la description.

 

Portrait d’une virilité: le cas du vicomte de Brassard

Avant même que le narrateur ne s’intéresse à la figure du vicomte, la description de la scène qui les présente, dans la diligence de ***, fait appel à des adjectifs tirés du lexique viril que nous avons établi et convoque un imaginaire marqué par l’obsession de la virilité dans la lecture. La voiture qui transporte les deux personnages est effectivement tirée par «quatre vigoureux chevaux dont [ils voient] les croupes musclées se soulever lourdement à chaque coup de fouet du postillon» (11, nous soulignons). Le commentaire suivant, qui concerne le postillon lui-même: «[…] –du postillon, image de la vie, qui fait toujours trop claquer son fouet au départ!» (11), est alors loin d’être anodin, car il servira à présenter de prime abord l’âge avancé du vicomte. En effet, le narrateur indique que «[l]e vicomte de Brassard était à cet instant de l’existence où l’on ne fait plus guère claquer le sien [son fouet]…» (11), montrant, selon la définition de cette expression proposée par le Grand dictionnaire Anglais-Français et Français-Anglais 9, qu’il a dépassé l’âge des éclats en société et donc, qu’il n’est plus dans sa prime jeunesse. Toutefois, à partir des nombreuses caractéristiques liées à la sexualité dans l’idéal viril au XIXe siècle que nous avons relevées jusqu’à présent, on pourrait croire que c’est aussi à l’impuissance supposée du vicomte que le narrateur fait référence dans sa description du personnage. Ici, la vieillesse rend effectivement le vicomte impuissant, par son incapacité à «claquer du fouet», et dès lors, éloigne l’homme âgé de l’idéal viril réservé à la jeunesse florissante. Mais le narrateur nous indique que cette impuissance n’enlève rien à la masculinité de ce personnage singulier, qui conserve une jeunesse indéniable par son caractère héroïque d’ancien soldat:

Mais c’est un de ces tempéraments dignes d’être Anglais (il a été élevé en Angleterre), qui blessés à mort, n’en conviendraient jamais et mourraient en soutenant qu’ils vivent. […] Si le sentiment de la Garde qui meurt et ne se rend pas est héroïque à Waterloo, il ne l’est pas moins en face de la vieillesse, qui n’a pas, elle, la poésie des baïonnettes pour nous frapper. Or, pour des têtes construites d’une certaine façon militaire, ne jamais se rendre est, à propos de tout, toujours toute la question, comme à Waterloo! (12)

Ainsi, le vicomte est peint comme un homme d’un certain âge se donnant des prétentions de jeunesse adulées par le narrateur, qui peuvent alors servir à le désigner comme une figure emblématique de la jeunesse masculine au XIXème siècle, malgré la dévirilisation qui frappe le personnage dans l’impuissance sexuelle. Tout au long de la nouvelle, le portrait du vicomte est d’ailleurs connoté par une certaine nostalgie du narrateur envers le modèle masculin présenté, soulignant de ce fait l’héritage d’un véritable idéal masculin envisagé dans cette figure 10. Or, un commentaire du narrateur concernant la beauté du vicomte rappelle de surcroît l’importance de la figure du militaire dans les pensées du XIXème siècle, où l’armée devient l’emblème de la jeunesse qui caractérise le siècle en entier: «Il avait eu cette beauté nécessaire au soldat plus qu’à personne, car il n’y a pas de jeunesse sans la beauté, et l’armée, c’est la jeunesse de la France!» (14). Ainsi, l’idéal militaire est intrinsèque à la notion de jeunesse pour le narrateur, montrant de ce fait comment le «vieux beau» qui nous est présenté porte malgré tout les qualifications nécessaires à l’observation de la virilité chez le jeune homme:

Seulement, vieux ou non, ne mettez sous cette expression de «beau», que le monde a faite, rien du frivole, du mince et de l’exigu qu’il y met, car vous n’auriez pas la notion juste de mon vicomte de Brassard, chez qui, esprit, manières, physionomie, tout était large, étoffé, opulent, plein de lenteur patricienne, comme il convenait au plus magnifique dandy, moi qui ai vu Brummel devenir fou, et d’Orsay mourir! (13)

Une troisième valeur masculine est ici envisagée par le narrateur, après les idéaux virils et militaires, dans la notion de dandysme, centrale chez le personnage du vicomte. Le dandy se rapproche en effet du modèle viril par excellence dans son essence, car, comme le rapporte Daniel Salvatore Schiffer, «[l]a réunion de l’âme et du corps [est] l’idéal premier du dandysme» (2012: 67), autant qu’elle l’est pour la virilité, c’est pourquoi cette posture devra nous préoccuper tout particulièrement dans sa représentation virilisante chez le vicomte de Brassard. Dans la démonstration qui va suivre, nous chercherons donc à retracer le portrait donné du vicomte dans la première partie de la nouvelle, plus riche en ce qui a trait à la caractérisation physique et morale du personnage, que nous observerons alors à l’aune des définitions de la virilité proposées par le Dictionnaire des science médicales et par le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.

 

Un corps viril… ou presque

Afin de cerner dans son entière complexité la figure masculine et virile que devient le vicomte de Brassard dans «Le Rideau cramoisi», nous devons d’abord souligner les nombreux éléments qui composent la description physique qu’en fait le narrateur dans la première moitié de la nouvelle, alors que le vicomte est un homme mûr, et qui n’omet pratiquement aucun détail de l’anatomie du personnage, comme le faisaient les articles des Dictionnaires que nous avons cités plus tôt. Toutefois, avant de procéder à l’étude du portrait physique du vicomte, nous souhaiterions souligner la manière dont s’énonce pour la seconde fois la vigueur sexuelle du vicomte (après l’insinuation d’impuissance que nous avons déjà observée), car bien qu’invisible à l’œil du narrateur, celle-ci n’est pas pour autant omise par la description. En effet, le narrateur remonte jusqu’à l’origine de naissance du vicomte de Brassard pour invoquer le caractère dominant (et, de ce fait, foncièrement viril) du personnage, la puissance apparaissant alors comme une qualité innée chez le vicomte le rapprochant des grands conquérants reconnus de l’époque: «Il était, je crois, de race normande, de la race de Guillaume le Conquérant, et il avait, dit-on, beaucoup conquis…» (14). Toutefois, c’est bien la conquête amoureuse qui domine cette phrase, montrant alors l’importance des relations avec le sexe opposé pour l’homme viril, que souligne de surcroit la mention faite par le narrateur du cas particulier de la marquise de V…, l’une des conquêtes du vicomte de Brassard:

Du moins, à cette époque, la marquise de V…, qui se connaissait en jeunes gens et qui en aurait tondu une douzaine, comme Dalila tondit Samson, portait avec assez de faste, sur un fond bleu, dans un bracelet très large, en damier, or et noir, un bout de moustache du vicomte que le diable avait encore plus roussie que le temps… (12-13)

Le vicomte de Brassard conserve dès lors une garantie de sa virilité dans la manifestation de la perpétuité de sa puissance sexuelle passant par ce bracelet de la marquise, où sont conservés comme des reliques les signes les plus signifiants de sa virilité. Ainsi, quoi qu’en dise la comparaison avec Dalila, l’une des grandes «conquérantes» du récit biblique, qui est faite de la marquise, celle-ci devient l’objet de la conquête du vicomte dans cet extrait, assoyant alors la suprématie issue de la sexualité masculine sur le féminin dans la description.

Dès lors, malgré la vieillesse manifeste du personnage du vicomte dans le récit, c’est une description de son corps entièrement composée sous l’enseigne de la virilité qui pourra nous être donnée à lire par le narrateur, étant donnée la garantie préalablement offerte par ce dernier des capacités sexuelles du vicomte de Brassard:

Le vicomte de Brassard, qui aurait pu entrer dans l’armure de François Ier et s’y mouvoir avec autant d’aisance que dans son svelte frac-bleu d’officier de la Garde royale, ne ressemblait, ni par la tournure, ni par les proportions, aux plus vantés des jeunes gens d’à présent. Ce soleil couchant d’une élégance grandiose et si longtemps radieuse, aurait fait paraître bien maigrelets et bien pâlots tous ces petits croissants de la mode, qui se lèvent maintenant à l’horizon! Beau de la beauté de l’empereur Nicolas, qu’il rappelait par le torse, mais moins idéal de visage et moins grec de profil, il portait une courte barbe, restée noire, ainsi que ses cheveux, par un mystère d’organisation ou de toilette… impénétrable, et cette barbe envahissait très haut ses joues, d’un coloris animé et mâle. Sous un front de la plus haute noblesse, -un front bombé, sans aucune ride, blanc comme le bras d’une femme,-et que le bonnet à poil du grenadier, qui fait tomber les cheveux, comme le casque, en le dégarnissant un peu au sommet, avait rendu vaste et fier, le vicomte de Brassard cachait presque, tant ils étaient enfoncés sous l’arcade sourcilière, deux yeux étincelants, d’un bleu très sombre, mais très brillants dans leur enfoncement et y piquant comme deux saphirs taillés en pointe! Ces yeux-là ne se donnaient pas la peine de scruter, et ils pénétraient. […] Le capitaine de Brassard parlait lentement, d’une voix vibrante qu’on sentait capable de remplir un Champ-de-Mars de son commandement. […] (19-20)

Cette riche définition demande une étude au plus près du texte afin d’en souligner les nombreuses références à l’idéal viril, à commencer par l’apparition de la figure de François 1er dans le portrait d’un personnage pourtant présenté plus de trois cent ans après son règne. Malgré la distance temporelle qui sépare effectivement les deux hommes rapprochés par le narrateur dans la description, cette référence au souverain emblématique du XVIe siècle français est lourde de sens, car comme l’indique le communiqué de presse de l’exposition François 1er: Pouvoir et image, dédiée à l’iconographie entourant ce monarque: «François Ier évoque surtout, dans la mémoire collective, l[a] figure[] du chef de guerre victorieux […]» (2014: 3). Dès lors, en tant que figure rappelant autant le pouvoir de la couronne que la victoire militaire, c’est à lui que se rapporte en premier lieu le narrateur pour peindre le vicomte, décrit lui aussi dans les souvenirs de sa carrière militaire comme un soldat noble, puissant et héroïque. Toutefois, c’est d’autant plus à l’armure de François 1er que le narrateur fait appel, car celle-ci témoigne de l’impressionnante carrure du souverain (1,90 mètre) (François 1er: Pouvoir et image, 2014: 15), que possède alors lui aussi le vicomte, aux dires du narrateur. Mais il n’est pas le seul monarque à qui on fait appel dans la description de cet emblème de virilité, puisque c’est ensuite à l’empereur Nicolas 1er que le vicomte est comparé. Or, dans son Histoire de l’Empereur Nicolas, Alphonse Balleydier, un contemporain de Barbey d’Aurevilly, indique que l’empereur «passait à juste titre pour le plus bel homme de son empire» (1857: 27), ce qui accorde au vicomte de Brassard une beauté sans équivoque. La beauté impériale est cependant rapportée au torse du vicomte, soulignant ainsi par le rapport entre posture masculine, moins symbolisée par le visage que par la poitrine, et pouvoir, qui accorde au vicomte une autre qualité virile. Ce sont ensuite la barbe et les cheveux qui font l’objet de la description physique, et y deviennent tous deux les signes d’un désir de jeunesse éternelle chez le vicomte, qui entretient par sa toilette l’illusion de celle-ci, tout en étant porteurs d’une virilité qui obsède le narrateur dans le mystère de leur conservation. Puis, en ce qui a trait à la description du front du vicomte de Brassard, trois points distincts attirent notre attention. D’abord, la noblesse associée aux rides inapparentes rappelle l’adulation du narrateur pour les prétentions à la jeunesse du vicomte, qui sont ici légitimées par le corps qui ne semble pas subir l’épreuve du temps. Ensuite, c’est la référence à la blancheur de la chair féminine qui surprend dans cette part de la description; en effet, jusqu’à présent, le vicomte ne semblait porter que des attributs fondamentalement masculins et virils, que vient dérouter ce front «blanc comme le bras d’une femme», ce sur quoi nous reviendrons. Enfin, c’est l’apport de la vie militaire à la caractérisation physique virile du vicomte qui se doit d’être soulignée. En effet, c’est bien à cause du port de l’uniforme, symbolisé par les marques de calvitie conséquentes au port du bonnet de grenadier, que le front devient «vaste et fier», et donc plus viril encore. Ainsi, être soldat, nous indique cette part de l’anatomie du vicomte, ne peut qu’accentuer la virilité chez l’homme, dont les yeux et la voix, décrits un peu plus loin dans l’extrait, indiquent eux aussi une posture dominante et forte. Si l’on se fie au modèle établi plus tôt dans cette analyse, nous ne sommes pas loin de l’idéal viril décrit par les Dictionnaires du XIXe siècle avec cette carrure et ce torse souverains, cette barbe et ces cheveux perpétuellement noirs, ce front sans ride, ce regard perçant et cette voix de commandant, bien qu’un détail minime fasse déjà du vicomte, dans une première apparition du féminin dans la description, le modèle d’une virilité triomphante qui a toutefois ses failles. Or, nous l’avons vu, le modèle viril ne s’appuie pas uniquement sur le corps masculin: ce sont aussi à la moralité et à l’esprit de l’homme que sont rattachés les critères de la virilité dans l’œuvre, et que nous devrons à présent observer pour saisir l’essence de la masculinité du vicomte dans son entièreté.

 

Moralité soldatesque et posture dandy: des modèles en parallèle?

La caractérisation morale du soldat occupe heureusement une large part de la description dans la première partie de la nouvelle, complétant ainsi le portrait viril du vicomte. Dans les premières lignes qui présentent le vicomte de Brassard, après l’appel à la vigueur sexuelle que nous avons déjà observée, ce sont en effet la bravoure et l’aptitude soldatesque qui sont soulignées à titre de valeurs adulées chez le jeune homme. Comme nous avons pu le voir dans les articles des Dictionnaires, ces deux qualités militaires (dans les notions de courage, de force et de domination qu’elles supposent) caractérisent une posture virile par excellence; elles sont donc aussi reconnues comme essentielles par tous les personnages présentés dans la nouvelle, autant dans les propos rapportés des jeunes hommes du régiment du vicomte que dans la description du narrateur:

Il avait été dès sa jeunesse un des plus brillants officiers de la fin du premier Empire. J’ai ouï dire, bien des fois, à ses camarades de régiment, qu’il se distinguait par une bravoure à la Murat, compliquée de Marmont. Avec cela, –et avec une tête très carrée et très froide, quand le tambour ne battait pas-il aurait pu, en très peu de temps, s’élancer aux premiers rangs de la hiérarchie militaire […] (13)

Ainsi, si la bravoure du vicomte de Brassard se rapproche de celle des idoles militaires de l’époque, son tempérament convient lui aussi aux prescriptions viriles; une tête «carrée» et «froide» correspond effectivement à l’autocontention masculine valorisée par le canon masculin. Toutefois, si cette maîtrise du tempérament convient parfaitement à l’idéal viril, le narrateur souligne que l’appel du champ de bataille, dans le battement du tambour, bouleverse chez le vicomte cette régulation de soi. Mais on voit bien que, lorsque le vicomte déroge aux normes de régulation de l’esprit viril, il le fait selon des pôles autrement prônés par la virilité, car c’est le combat et la monstration de la force qui le motivent. Ce dérèglement souligne déjà l’ambiguïté des injonctions de l’idéal de la virilité, car même si le vicomte est présenté comme un militaire ayant un «mépris insouciant de la discipline» contraire à l’idéal d’obéissance inhérent à l’institution militaire, il n’en est pas moins adulé par ses soldats:

Ce mépris insouciant de la discipline, le vicomte de Brassard l’avait porté partout. Excepté en campagne, où l’officier se retrouvait tout entier, il ne s’était jamais astreint aux obligations militaires. Maintes fois, on l’avait vu, par exemple, au risque de se faire mettre à des arrêts infiniment prolongés, quitter furtivement sa garnison pour aller s’amuser dans une ville voisine et n’y revenir que les jours de parade ou de revue, averti par quelque soldat qui l’aimait, car si ses chefs ne se souciaient pas d’avoir sous leurs ordres un homme dont la nature répugnait à toute espèce de discipline et de routine, ses soldats, en revanche, l’adoraient. (14-15)

Le soldat doit se soumettre à la loi militaire (et donc en être dominé), ce que refuse le vicomte de Brassard, qui préfère les jouissances individuelles aux exercices ordonnés par l’institution. C’est d’ailleurs pour faire vivre une autre par de sa virilité que le vicomte désobéit aux ordres de ses supérieurs hiérarchiques. Toutefois, le narrateur indique dans cet extrait que la désobéissance n’atteint pas la sphère de la campagne militaire, montrant bien comment le vicomte, malgré cette dérogation à l’idéal du soldat obéissant et patriotique, conserve les jalons de sa masculinité dans l’expression de sa force et de son courage sur les champs de bataille. De plus, si l’indiscipline, surtout au sein de l’institution militaire, nous paraît en opposition avec les prescriptions de mesure de soi et de patriotisme de la virilité, elle convient en tout point à l’esprit de rébellion du dandy, tel que le présentait Barbey d’Aurevilly dans Du Dandysme et de George Brummell:

Ainsi, une des conséquences du Dandysme, un de ses principaux caractères […] est-il de produire toujours l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. […] Le Dandysme […] se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant; il s’en réclame quand il y échappe; il la domine et en est dominé tour à tour. (1989[1845]: 24)

Dès lors, le statut paradoxal du dandy, entre rébellion et soumission, nous semble plutôt correspondre aux normes strictement codifiées du modèle viril présentées dans le cadre militaire, entre insubordination face à la domination de l’ennemi et soumission aux lois de l’institution, et relève par le fait même l’ambiguïté réelle de l’idéal viril. D’ailleurs, comme le souligne le narrateur, c’est le dandysme du vicomte qui lui coûte une position militaire plus importante, qu’il aurait autrement facilement obtenue, vu ses qualités viriles:

[…] il aurait pu, en très peu de temps, s’élancer aux premiers rangs de la hiérarchie militaire, mais le dandysme!... Si vous combinez le dandysme avec les qualités qui font l’officier: le sentiment de la discipline, la régularité dans le service, etc., etc., vous verrez ce qui restera de l’officier dans la combinaison et s’il ne saute pas comme une poudrière! […] C’était en effet un dandy que le vicomte de Brassard. S’il l’eût été moins, il serait certainement devenu maréchal de France. (13-14)

Une véritable dichotomie est donc établie par le narrateur entre l’insubordination pourtant virilisante que présente le personnage et la hiérarchie fondée sur l’incorporation de la discipline militaire, paradoxalement elle aussi vectrice de virilité selon Mathieu Marly, qui indique qu’au sein de l’institution militaire, «l’apprentissage de la virilité passe par la soumission à la discipline et à la rudesse de l’instruction militaire» (2016). Toutefois, malgré leurs divergences apparentes, ces deux modèles de virilité s’imposent plutôt comme des masculinités parallèles, car elles sont toutes deux portées par des idéaux de force et de volonté. Mais c’est aussi par son rejet des sentiments que le vicomte, en tant que dandy, nous semble prolonger l’idéal viril établi par les Dictionnaires, car le narrateur associe le calme et le contrôle de soi du vicomte, alors qu’il est surpris par l’apparition funeste de la fenêtre de son ancienne chambre, à son adhérence à la posture dandy: «Le calme était déjà revenu dans ce dandy, le plus carré et le plus majestueux des dandys, lesquels –vous le savez!– méprisent toute émotion, comme inférieure, et ne croient pas, comme ce niais de Goethe, que l’étonnement puisse jamais être une proposition honorable pour l’esprit humain.» (25). Enfin, dans le passage où sont décrites la bravoure et l’insubordination du vicomte, un autre élément de virilité est d’ailleurs énoncé selon des critères virils qui rappellent la définition même du dandy; alors que le narrateur nous indique la tendance du vicomte à encourager ses soldats au duel, forme de démonstration fondamentalement virile et toujours populaire au XIXème siècle, malgré sa codification sévère11, c’est bien le mode d’expression du dandy qui semble se présenter en tant qu’«esthétique de la singularité et de la négation [qui fait du dandy, par fonction] un oppositionnel» (Camus, cité par Schiffer, 2012: 20): «Il les poussait peut-être un peu trop au duel, mais il prétendait que c’était là le meilleur moyen qu’il connût de développer en eux l’esprit militaire» (15). Ainsi, le dandy qu’est le vicomte de Brassard « ne se maintient que dans le défi» (Schiffer, 2012: 20) et donc, selon un mode d’existence qui, tout en s’éloignant de l’idéal viril militaire présentant l’homme accompli comme contraint dans la loi, n’en demeure pas moins une proposition nouvelle faite à partir de l’idéal viril peint par l’imaginaire du temps.

Toutefois, ce soldat-dandy possède aussi des qualités morales et intellectuelles autrement associées à la femme au XIXe siècle, dans sa coquetterie qui dépasse le simple respect militaire requis pour l’uniforme, énoncée une première fois en rapport avec la notion de duel que nous avons déjà établie comme fondamentalement virile:

«Je ne suis pas un gouvernement, disait-il, et je n’ai point de décorations à leur donner quand ils se battent bravement entre eux; mais les décorations dont je suis le grand-maître (il était très riche de sa fortune personnelle), ce sont des gants, des buffleteries de rechange, et tout ce qui peut les pomponner, sans que l’ordonnance s’y oppose.» Aussi, la compagnie qu’il commandait effaçait-elle, par la beauté de la tenue, toutes les autres compagnies de grenadiers des régiments de la Garde, si brillante déjà. C’est ainsi qu’il exaltait à outrance la personnalité du soldat, toujours prête, en France, à la fatuité et à la coquetterie, ces deux provocations permanentes, l’une par le ton qu’elle prend, l’autre par l’envie qu’elle excite. On comprendra, après cela, que les autres compagnies fussent jalouses de la sienne. On se serait battu pour entrer dans celle-là, et battu encore pour n’en pas sortir. (15)

Ici, l’uniforme militaire ne suffit plus pour exalter la personnalité du vicomte et de ses soldats et les démarquer au sein d’un groupe militaire autrement déjà reconnu. Pourtant, Mathieu Marly reconnaît une puissance singularisatrice à l’uniforme militaire au XIXe siècle, qu’il présente sur le plan de la conquête sexuelle: «Le militaire qui incarne la virilité est censé séduire plus aisément que quiconque, grâce au prestige que lui confère le port de l’uniforme» (2016). Mais il faut l’appel aux accessoires, gagnés par un acte viril, certes, mais tout de même perçus comme des ajouts coquets, pour faire de la garnison du vicomte la plus réputée de toutes sur le plan militaire. Et si l’article «Coquet,te» du Grand Dictionnaire indique qu’un homme puisse aussi être coquet, cet adjectif est principalement réservé aux femmes: «Personne préoccupée du désir de plaire, et qui emploie force moyens pour y parvenir; se dit surtout d’une femme qui cherche avidement les hommages des hommes, tout en évitant avec soin de s’en attacher aucun […]» (1866-1877: 85, nous soulignons). Comment expliquer ce rapport au féminin chez des personnages aussi emblématiques de la virilité que les soldats du régiment? C’est encore une fois le dandysme qui entre ici en ligne de compte, car c’est surtout pour se distinguer d’un conformisme nuisible que les jeunes hommes s’inspirent de la mode et des accessoires dont les femmes ont habituellement le monopole. Comme le disaient Patrick Favardin et Laurent Bouëxière, à propos de Barbey d’Aurevilly lui-même: «Il hait l’uniformité du vêtement qui devient la règle chez les hommes et qui est le symbole d’une perte de liberté individuelle qui le révolte au plus haut point» (1988: 104). Il ne paraît donc plus étonnant que le jeune vicomte de Brassard avoue avoir été, aux premiers instants de sa carrière militaire, éminemment séduit par son uniforme, devenu un véritable espace de l’affichage de son statut nouveau de soldat qui déjà le singularisait dans la société: «Cet uniforme, dont j’étais fou, me voilait et m’embellissait toutes choses; et c’était, cela va vous sembler fort, mais c’est la vérité! –cet uniforme qui était, à la lettre, ma véritable garnison!» (30). Ainsi, c’est parce que le vicomte est avant tout dandy, avant d’être militaire, que son amour du vêtement triomphe sur celui de l’institution, car le dandy ne peut se complaire dans l’uniformité du groupe et revendique alors sa liberté individuelle par la coquetterie. D’ailleurs, dans Du Dandysme et de Georges Brummel, Barbey d’Aurevilly souligne lui-même la primauté de cette révolution individuelle inhérente au dandysme, qui peut alors surpasser les injonctions de la masculinité soldatesque en s’appuyant sur le modèle féminin: «[Le Dandysme] [c]’est une révolution individuelle contre l’ordre établi, quelquefois contre nature […]» (1989[1845]: 24). De ce point de vue, rien n’est alors plus masculin pour Daniel Salvatore Schiffer que de se démarquer par la coquetterie, même si cela implique de prendre la femme et ses atours comme référence:

Que le dandysme soit une «métaphysique des apparences», comme l’observe Jean Baudrillard, voilà qui ne fait plus guère de doute. En cela, la femme devient souvent une sorte de modèle pour le dandy […] Rien de surprenant si, à partir de semblables conceptions de la femme et du maquillage, le dandy, dont l’une des occupations favorites est ce jeu supérieur avec les apparences, développe en lui quelque chose, sinon d’efféminé, du moins de féminin, à l’image de l’éphèbe de l’Antiquité! (2012:151-152)

Mais l’habillement du dandy apparaît encore plus nettement comme une esthétisation nécessaire à l’affirmation d’une jeunesse perpétuée chez l’homme et donc, selon des préoccupations identiques à celles de l’idéal viril:

Ainsi, pour le dandy, le vêtement est-il beaucoup plus qu’une parure. C’est aussi, et peut-être surtout, un artifice destiné à lui cacher la réalité mortelle de la condition humaine. […] «L’habit s’interpose entre nous et le néant. Regardez votre corps dans un miroir: vous comprendrez que vous êtes mortels; promenez vos doigts entre sur vos côtes […], et vous verrez combien vous êtes prêts du tombeau. C’est parce que nous sommes vêtus que nous nous flattons d’immortalité: comment peut-on mourir quand on porte une cravate? […] (Schiffer, 2012: 76)

Si les dandys cherchent à s’éloigner de la mort, extrême limite du vieillissement, par leur tenue vestimentaire, ils nous paraissent nécessairement proches de l’idéal de la virilité qui refuse lui aussi la marque du temps. Or, nous l’avons vu, le vicomte de Brassard est montré par le narrateur comme opposé à la défaite de la virilité qu’entraîne sa vieillesse, selon un «sentiment de la Garde qui meurt et ne se rend pas» (12) propre à l’ancien militaire, ce qui légitime son soin vestimentaire s’approchant du féminin par le rapport direct à son état de soldat. Dès lors, le dandysme, bien qu’il passe, entre autres choses, par un habillement et une coquetterie associé au féminin, n’enlève rien à la masculinité du vicomte, puisque la tenue vestimentaire sert à signifier son statut au sein du monde, son mode d’existence singulier et fondé sur des principes qui nous apparaissent comme essentiellement virils. C’est d’ailleurs comme une femme que le vicomte brille lors de sa carrière militaire, aux dires du narrateur: «[…] il n’avait pas été atteint, malgré la largeur d’une poitrine dont il était peut-être un peu trop fier, car le capitaine de Brassard poitrinait au feu, comme une belle femme, au bal, qui veut mettre sa gorge en valeur […]» (17). Le féminin qui transparait dans ce moment signifiant de la carrière du vicomte souligne cette proposition nouvelle avancée par Barbey d’Aurevilly dans sa définition d’une masculinité virile qui permet et encourage l’apport des caractéristiques féminines.

Le vicomte de Brassard n’est cependant pas uniquement montré selon une correspondance de ses qualités avec le modèle viril que nous ont transmis les ouvrages de référence du XIXe siècle. C’est le cas dans la description de son insubordination au discours médical, présentée alors que le narrateur évoque la manière dont se guérit prétendument le soldat d’une balle reçue en pleine poitrine et d’un bras cassé, lors de sa brillante carrière militaire: «C’est plus de quinze ans après que je l’avais connu, et il prétendait alors, au mépris de la médecine et de son médecin, qui lui avait expressément défendu de boire tout le temps qu’avait duré la fièvre de sa blessure, qu’il ne s’était sauvé d’une mort certaine qu’en buvant du vin de Bordeaux» (17-18). L’indiscipline du vicomte, qui semblait jusqu’à présent valorisée par le narrateur dans son portrait, fait ici apparaître un caractère débordant et excessif qui déroge de l’idéal masculin. Bien que l’amour du vin soit jugé comme habituel et même encouragé chez l’homme viril, on voit en effet que le vicomte est mené par des excès dans sa consommation: c’est un paragraphe entier qui est dédié à ses habitudes de beuverie dans la nouvelle, et ce paragraphe se clôt d’autant plus sur une autre qualité virile, soit la vigueur sexuelle, portée à son extrême et néfaste limite chez le jeune homme du temps de sa jeunesse: «Moi qui voudrait bien vous faire comprendre le genre d’homme qu’il était, dans l’intérêt de l’histoire qui va suivre, pourquoi ne vous dirai-je pas que je lui ai connu sept maîtresses, en pied, à la fois, à ce bon braguard du XIXème siècle […]» (18). Souvenons-nous alors de l’idée préconçue d’un épuisement de l’esprit et d’un avilissement de la masculinité dans l’abus des jouissances au XIXe siècle qui semble ici devoir faire apparition, soulignant dès lors les défaillances envisagées du caractère viril chez le vicomte. Or, on voit aussi apparaître dans cet extrait le désir de faire contraste avec le récit de jeunesse à suivre chez le narrateur, qui affirme ne souligner ces comportements outrageants que dans l’espoir de faire ressortir avec plus de netteté les agissements timides et naïfs du vicomte à l’adolescence et donc, qui indique l’importance du renversement connu par le vicomte durant cet épisode de sa vie. En effet, si on cherche à observer la figure de jeune homme que représente le vicomte, il ne faut pas omettre le récit initiatique qui occupe la seconde moitié de la nouvelle, où l’horrifiante histoire des aventures avec Alberte nous est racontée par le vicomte lui-même. La description du jeune homme qui y est faite, alors que l’initiation sexuelle est amorcée par Alberte, une fille plus masculine et plus âgée que le vicomte, fait effectivement défaut elle aussi aux prescriptions du modèle viril idéal et suggère alors un décalage entre la virilité attestée du vicomte à l’âge adulte et celle lacunaire que lui attribue le récit de formation, qui témoigne alors des modulations possibles de la masculinité chez les individus et donc, par le fait même, chez les jeunes hommes des œuvres littéraires.

 

Portrait d’une virilité: le cas d’Alberte

Ce sur quoi il faut effectivement se pencher, suivant la lecture du «Rideau cramoisi», c’est bien la manière dont se présente le récit d’initiation du jeune homme qui obsède le XIXe siècle, qui prend ici la forme d’une initiation sexuelle aux normes singulières et aux conséquences fatales. Or, l’indice de l’importance de cet évènement pour la construction de la virilité du vicomte de Brassard est d’autant plus souligné par le personnage lui-même, alors qu’il évoque le souvenir de cette fenêtre au rideau cramoisi:

Mais il est des choses qu’on n’oublie point. Il n’y en a pas beaucoup, mais il y en a. J’en connais trois: le premier uniforme que l’on a mis, la première bataille où l’on a donné, et la première femme qu’on a eue. Eh bien! pour moi, cette fenêtre est la quatrième chose que je ne puisse pas oublier. (25)

On voit ici apparaître les trois éléments déterminants du passage du jeune garçon à l’état d’homme dans l’imaginaire du XIXe siècle: le premier uniforme symbolise l’agrégation visible du jeune homme au groupe masculin caractérisé par l’institution militaire dans la nouvelle, la première bataille souligne son implication et son utilité sociale qui font de lui un citoyen à part entière, et enfin, la première conquête de la femme rappelle l’importance dans l’idéal viril d’une expression affirmée de la capacité sexuelle chez les «vrais» hommes. Mais le vicomte ajoute une nouvelle phase à la formation typique du garçon dans l’épisode de la rencontre avec Alberte, «un évènement mordant sur [s]a vie comme un acide sur de l’acier» (28-29), exprimant alors clairement la spécificité de la proposition initiatique donnée par son souvenir. Car il s’agit bel et bien d’un récit initiatique: le vicomte, avant de rencontrer Alberte, est un exemple de naïveté propre à l’âge ingrat des premières expériences:

J’avais donc dix-sept ans, et je sortais de l’École militaire, reprit-il. –Nommé sous-lieutenant dans un simple régiment d’infanterie de ligne, qui attendait avec l’impatience qu’on avait dans ce temps-là, l’ordre de partir pour l’Allemagne, où l’Empereur faisait cette campagne que l’histoire a nommée la campagne de 1813, je n’avais pris que le temps d’embrasser mon vieux père au fond de sa province, avant de rejoindre dans la ville où nous voici, ce soir, le bataillon dont je faisais partie; […] Je ne me souviens pas d’avoir fait nulle part, depuis, de plus maussade et de plus ennuyeux séjour. Seulement, avec l’âge que j’avais, et avec la première ivresse de l’uniforme, une sensation que vous ne connaissez pas, mais que connaissent tous ceux qui l’ont porté, je ne souffrais guère de ce qui, plus tard, m’aurait paru insupportable. […] Un de mes camarades m’avait découvert un appartement dans son voisinage, à cette fenêtre qui est perchée si haut, et qui me fait l’effet, ce soir, d’être la mienne toujours, comme si c’était hier! Je m’étais laissé loger par lui. Il était plus âgé que moi, depuis plus longtemps au régiment, et il aimait à piloter dans ces premiers moments et ces premiers détails de ma vie d’officier, mon inexpérience, qui était aussi de l’insouciance! Je vous l’ai dit, excepté la sensation de l’uniforme sur laquelle j’appuie, parce que c’est encore là une sensation dont votre génération à congrès de la paix et à pantalonnades philosophiques et humanitaires n’aura bientôt plus la moindre idée, et l’espoir d’entendre ronfler le canon dans la première bataille où je devais perdre (passez-moi cette expression soldatesque!) mon pucelage militaire, tout m’était égal! Je ne vivais que dans ces deux idées, dans la seconde surtout, parce qu’elle était une espérance, et qu’on vit plus dans la vie qu’on n’a pas que dans la vie qu’on a. (29-33)

Ainsi, préoccupé avant tout par son uniforme et par les combats à venir, le vicomte de Brassard apparaît comme un garçon toujours soumis à la tutelle paternelle et guidé par un aîné dans ses démarches, ce qui limite sa liberté individuelle. Alors qu’il décrit la pension bourgeoise où il réside durant cette période de formation, son immaturité est d’autant plus soulignée selon des caractéristiques physiques qui complètent le tableau de son état de jeune garçon: «La table était bonne, et je jouissais largement de la permission de la quitter dès que j’avais, comme disait la vieille Olive qui nous servait, “les barbes torchées”, ce qui faisait bien de l’honneur de les appeler “des barbes” aux trois poils de chat de la moustache d’un gamin de sous-lieutenant, qui n’avait pas encore fini de grandir!» (36). Or, si le jeune homme s’intéresse aux «dépucelages» qui l’attendent dans la carrière militaire, la femme est quant à elle reléguée au second plan de ses priorités, ce qui changera, aux dires du vicomte, une fois la ville de *** quittée et donc, une fois l’initiation offerte par Alberte passée: «Ma première période de sagesse, à moi, ne dépassa guère le temps que je passai dans cette ville de ***; et quoique je n’y eusse pas la virginité absolue dont parle Saint-Rémy, j’y vivais cependant, ma foi, comme un vrai chevalier de Malte […]» (34). On apprend en effet que le vicomte, malgré sa gaucherie et son inexpérience de sous-lieutenant de dix-sept ans, a déjà fait l’expérience de l’initiation sexuelle, lorsque le milieu vénal qui l’initie aux secret de la femme est vaguement souligné par le personnage dans son récit: «Ce que j’en savais, je l’avais vulgairement appris, là où les élèves de Saint-Cyr l’apprennent les jours de sortie…» (33). Le vicomte a donc subi un apprentissage sexuel se conformant aux pratiques de l’éducation sexuelle au XIXe siècle que nous avons évoquée plus haut. Toutefois, ce que nous indique le récit de son aventure avec Alberte, c’est que l’initiation sexuelle produite en maison close n’a pas totalement fait transiter l’adolescent qu’est le vicomte vers le statut d’homme, alors qu’une fois conquis par Alberte, il trouvera enfin les moyens d’exprimer sa virilité (notamment en se détachant de la tutelle de son ami Louis de Meung et en accumulant, plus tard, les conquêtes amoureuses). Il faut donc ici questionner la singularité de cette initiation provoquée par Alberte afin d’expliquer l’évolution du vicomte de Brassard dans le portrait produit de lui par l’œuvre littéraire.

Déjà, il convient de souligner les conséquences du choix de Barbey d’Aurevilly dans l’appellation de cette initiatrice, qui préfigure la description sous le signe de l’inversion des genres qui va suivre dans le récit. Le pas est effectivement vite fait entre Albert et Alberte, malgré l’abolition de toute ambiguïté produite par la marque du féminin dans le nom, montrant alors une masculinité suggérée (même si elle n’est pas affirmée) jusqu’aux sources de l’identité du personnage de la jeune fille. Car le vicomte nous indique que le nom véritable de la demoiselle, Albertine, ne convient pas autant à la jeune personne que celui, plus masculin dans sa consonance plus dure et plus sèche, d’Alberte: «[…] Mlle Albertine, que ses parents appelaient Alberte pour s’épargner la longueur du nom, mais ce qui allait parfaitement mieux à sa figure et à toute sa personne […]» (38, nous soulignons). L’appellation de la jeune fille nourrit alors les descriptions physiques et morales sous le signe de la masculinité qui sont faites d’elle par le vicomte, qui se sent d’ailleurs «[h]onteux pourtant d’être moins homme que cette fille hardie» (40), et engendre un portrait féminin correspondant étonnamment au modèle viril prôné par les Dictionnaires qui révèle, par contraste, l’essence féminine du vicomte. C’est d’abord le corps, par l’action de sa main et de son pied, qui se fait le témoin d’une masculinité affichée chez la jeune fille, qui trouble fortement le vicomte:

[J]e sentis une main qui prenait hardiement la mienne par-dessous la table. Je crûs rêver…ou plutôt je ne crus rien du tout… Je n’eus que l’incroyable sensation de cette main audacieuse, qui venait chercher la mienne jusque sous ma serviette! Et ce fut inouï autant qu’inattendu! Tout mon sang, allumé sous cette prise, se précipita de mon cœur dans cette main, comme soutiré par elle, puis remonta furieusement, comme chassé par une pompe, dans mon cœur! Je vis bleu…mes oreilles tintèrent. Je dus devenir d’une pâleur affreuse. Je crus que j’allais m’évanouir…que j’allais me dissoudre dans l’indicible volupté causée par la chair tassée de cette main, un peu grande, et forte comme celle d’un jeune garçon, qui s’était fermée sur la mienne. –Et comme vous le savez, dans ce premier âge de la vie, la volupté a son épouvante, je fis un mouvement pour retirer ma main de cette folle main qui l’avait saisie, mais qui, me la serrant alors avec l’ascendant du plaisir qu’elle avait conscience de me verser, la garda d’autorité, vaincue comme ma volonté, et dans l’enveloppement le plus chaud, délicieusement étouffée… Il y a trente-cinq ans de cela, et vous me ferez bien l’honneur de croire que ma main s’est un peu blasée sur l’étreinte de la main des femmes; mais j’ai encore là, quand j’y pense, l’impression de celle-ci étreignant la mienne avec un despotisme si insensément passionné! (39-40, nous soulignons.)

Comme nous l’avons vu avec les articles «Viril» et «Virilité» des Dictionnaires, la hardiesse, l’audace, la grandeur, la force, l’autorité et la domination sont toutes des caractéristiques traditionnellement attribuées à l’homme au XIXe siècle. Or, dans cette scène, Alberte initie d’autant plus la relation selon une attitude calme et maîtrisée qui souligne sa grande capacité d’autocontention, montrant alors une autre de ses qualités viriles, qui sont quant à elles rapidement observées par le vicomte:

Cette absence de tout embarras, disons le mot, ce manque absolu de pudeur, cette domination aisée sur soi-même en faisant les choses les plus imprudentes, les plus dangereuses pour une jeune fille, chez laquelle pas un geste, pas un regard n’avait prévenu l’homme auquel elle se livrait par une si monstrueuse avance, tout cela me montait au cerveau et apparaissait nettement à mon esprit, malgré le bouleversement de mes sensations… (43)

Le vicomte avait déjà souligné la manière dont il se verrait soumis à la domination d’Alberte, avant d’entreprendre le récit de son aventure avec la jeune fille: «Mais quand à prendre une femme avec ou sans escalade, je vous l’ai dit, en ces temps-là, j’en étais parfaitement incapable… Aussi ne fut-ce pas une femme qui fut prise ici: ce fut moi!» (27-28). Suite aux avances initiées par Alberte, il devient réellement la proie d’une conquête au lieu d’en être, en sa qualité de mâle, l’instigateur, ce qui le relègue dès lors au rôle féminin dans le couple formé par ces deux personnages et ce, jusque dans le versement du sang suivant le premier rapport sexuel:

En proie aux mille frissonnements que cette enveloppante main dardait à mon corps tout entier, je craignais de trahir ce que j’éprouvais devant ce père et cette mère, dont la fille, sous leurs yeux, osait… Honteux pourtant d’être moins homme que cette fille hardie qui s’exposait à se perdre, et dont un incroyable sang-froid couvrait l’égarement, je mordis ma lèvre au sang dans un effort surhumain, pour arrêter le tremblement du désir, qui pouvait tout révéler à ces pauvres gens sans défiance […] (40)

Et, même si c’est le vicomte qui embrasse le premier la demoiselle, lorsqu’Alberte rejoint le jeune homme dans sa chambre, celle-ci demeure impassible à l’assaut du désir du vicomte: «La bouche s’entr’ouvrit…mais les yeux noirs, à la noirceur profonde, et dont les longues paupières touchaient presque alors mes paupières, ne se fermèrent point, -ne palpitèrent même pas […]» (54). De tous les personnages présentés, c’est donc réellement Alberte qui devient l’emblème d’une virilité sans faille reconnue par l’imaginaire du narrateur, qui rapproche les qualités de la jeune fille avec celles du soldat, présenté dès le départ comme un modèle de virilité par excellence: «Ah! –fis-je– on n’est pas plus brave à la tranchée. Elle était digne d’être la maîtresse d’un soldat!» (54), soulignant une fois encore la proposition inédite du texte littéraire envers l’affirmation d’une virilité passant par le modèle féminin. Mais il faut aussi se pencher du côté de la fonction symbolique de cette aventure, qui se termine effectivement par la mort mystérieuse et inopinée d’Alberte. Comme nous avons pu le voir jusqu’à présent, le vicomte de Brassard est un avatar de la masculinité littéraire qui, malgré les dévoiements produits par son dandysme, correspond assez bien au modèle prôné par la vertu de virilité au XIXe siècle dans le portrait qui est fait de lui par le narrateur. Or, c’est plutôt la défaite de sa virilité qui est présentée dans son aventure avec Alberte, où le jeune homme se voit soumis à la domination toute masculine de cette jeune femme singulière. Toutefois, et comme nous l’indiquait déjà la mention de son éducation sexuelle préalable, ce ne sont pas les relations charnelles avec la femme qui permettent au vicomte de devenir un homme, mais plutôt la rencontre (proposée par cette femme singulièrement virile qu’est Alberte) avec le masculin. Le vicomte de Brassard pourra en effet, une fois qu’elles lui auront été inculquées par le contact d’Alberte, voir s’éveiller en lui les qualités mâles qui lui faisaient jusqu’alors défaut. On peut ainsi envisager le récit de leurs ébats comme un véritable rite de passage, passant non pas par la sexualité, mais par la rencontre avec cet «Autre» masculin qui stimulera la croissance des facultés viriles chez le jeune homme. Dans un tel duel des masculinités, il ne peut toutefois n’y avoir qu’un seul vainqueur. Suivant sa fonction essentielle d’initiatrice, c’est Albertine qui s’effacera alors pour laisser place à la masculinité du vicomte, contrairement à ce qu’aurait autrement suggéré la suprématie de sa virilité féminine sur celle de l’adolescent. Et vraiment, on pourrait presque penser au suicide dans la mort opportune de la jeune fille, étant donné la présence de nombreuses références mythologiques issues du décor qui donne naissance au rite, notamment dans la comparaison avec le Sphinx qu’évoque le vicomte de Brassard en parlant de cette étrange Alberte, «qui me paraissait plus sphinx, à elle seule, que tous les Sphinx dont l’image se multipliait autour de moi, dans cet appartement Empire» (57) , et par la présence d’un buste de Niobé relevée par le vicomte pour son apparition étonnante dans la chambre bourgeoise qu’il occupe et où meurt Alberte, d’une décoration autrement vulgaire selon lui (51). Un raisonnement plus factuel de la mort d’Alberte est toutefois énoncé par le vicomte, alors qu’il explique la routine qui guidait habituellement leurs ébats secrets en soulignant les dangers pour sa santé que bravait la jeune fille, à chacune de ses visites:

Quand elle venait ainsi, ma première caresse, mon premier mouvement d’amour était pour ses pieds, ses pieds qui n’avaient plus alors ses brodequins verts ou hortensia, ces deux coquetteries et mes deux délices, et qui, nus pour ne pas faire de bruit, m’arrivaient transis de froid des briques sur lesquelles elle avait marché, le long du corridor qui menait de la chambre de ses parents à ma chambre, placée à l’autre bout de la maison. Je les réchauffais, ces pieds glacés pour moi, qui peut-être ramassaient, pour moi, en sortant d’un lit chaud, quelque horrible maladie de poitrine… (60-61)

Ainsi, le vicomte affirme qu’Alberte contracte la mort pour son bénéfice, qui s’étend alors jusqu’à l’expansion de sa virilité permise par la disparition de celle au combien plus grande d’Alberte. Dès que s’éteint la jeune fille, c’est vers sa nature masculine profonde que se tourne le vicomte de Brassard dans l’espoir de trouver une solution au problème angoissant du cadavre encombrant scandaleusement sa chambre: «Je me dis qu’il fallait avoir du sang-froid… que j’étais un homme après tout… que j’étais militaire.» (63). Or, c’est justement la crainte causée par la mort d’Alberte qui rappelle au jeune homme son statut de soldat, ce qu’il explique par l’ambition militaire qui l’empêche de se donner la mort pour échapper au scandale:

Ce que j’éprouvais était insupportable, et l’idée d’en finir d’un coup de pistolet, en l’état lâche de mon âme démoralisée (un mot de l’Empereur que plus tard j’ai compris!), me traversa en regardant luire mes armes contre le mur de ma chambre. Mais que voulez-vous?... Je serai franc: j’avais dix-sept ans, et j’aimais…mon épée. C’est par goût et sentiment de race que j’étais soldat. Je n’avais jamais vu le feu, et je voulais le voir. J’avais l’ambition militaire. Au régiment, nous plaisantions de Werther, un héros du temps, qui nous faisait pitié, à nous autres officiers! (65)12

Toutefois, le vicomte se tourne alors vers son colonel pour échapper aux conséquences de ses ébats, qu’il convoque à titre de «paternité militaire» (66). On peut donc voir ici qu’au sein de l’armée, les jeunes hommes n’atteignent finalement pas l’autonomie prônée par une virilité exemplaire. Néanmoins, nous l’avons vu, le vicomte de Brassard s’opposera en tant que dandy à cette suprématie de l’institution sur l’individu. Ainsi, dans cette issue inattendue de sa rencontre avec le masculin de la jeune fille, le renversement des genres se voit lui-même renversé et pourra donner naissance au personnage virilement féminin que nous avons étudié, qui demeure alors dans l’imaginaire du narrateur un avatar emblématique de la virilité et qui permet aussi aux lecteurs d’affirmer la virilité du vicomte dans cette profondeur et ces nuances du personnage littéraire, en lisant d’un œil plus aguerri cette conclusion au récit du vicomte que propose le narrateur:

Il se tut encore, ce dandy qui m’avait raconté, sans le moindre dandysme, une histoire d’une si triste réalité. Je rêvais sous l’impression de cette histoire, et je comprenais que ce brillant vicomte de Brassard, la fleur non des pois, mais des plus fiers pavots rouges du dandysme, le buveur grandiose de claret, à la manière anglaise, fût comme un autre, un homme plus profond qu’il ne paraissait. (68)

 

 

Le vicomte de Brassard correspond donc par le physique, l’esprit et l’éducation au modèle de virilité issu de l’imaginaire du XIXème siècle, mais ne peut échapper à quelques écarts par rapport à l’idéal véhiculé dans les ouvrages de référence du XIXe siècle que sont le Dictionnaire des sciences médicales et le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, notamment dans son statut de dandy qui lui confère un penchant vers la féminité allant à l’encontre du système binaire des modèles proposés à l’époque. Son dandysme trahit néanmoins des valeurs viriles indéniables et essentielles à l’expression de son individualité, qui témoignent alors d’une alternative offerte par le personnage littéraire aux modèles de virilité retenus par le XIXe siècle. De la même façon, le récit de son aventure avec Alberte nous semble témoigner des mouvements contradictoires qui animent les injonctions viriles connues par le jeune homme en quête de sa masculinité, qui peuvent alors le faire se rapprocher du féminin, notamment lors du rite initiatique perçu dans l’appréhension de la masculinité d’Alberte, tout en lui permettant de se réapproprier cette nature féminine de façon virile par la posture dandy. Son exemple relaie alors l’impossible correspondance avec le modèle viril, même chez un personnage peint comme une idole de la virilité, et confirme les possibilités offertes par la littérature face aux injonctions étouffantes de son idéal.

 

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