Université du Québec à Montréal

Maurice Richard ou la virilité au service de la cause nationaliste canadienne française (Travail en cours)

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Roch Carrier est un romancier québécois dont une grande partie de ses livres laissent transparaître l’influence que le sport du hockey a sur son écriture. Ces œuvres mentionnant le hockey ont surtout été publiées vers la fin des années 60’ et lors des années 70’ (La guerre, yes sir! en 1968, Il est par là, le soleil en 1970, Le jardin des délices en 1975 pour en nommer quelques-uns), soit en plein cœur de la période reconnue comme étant la Révolution tranquille au Québec qui a été marquée, entre autres, par « la prédominance du club de hockey les Canadiens de Montréal sur les autres équipes de la LNH[1] » notamment grâce à de talentueux joueurs francophones tel que Maurice Richard. Ainsi, l’intérêt qu’accorde Carrier au hockey dans l’écriture de ses romans reflète l’importance que l’équipe de hockey des Canadiens de Montréal a eue pour servir la cause du nationalisme au Québec lors de la Révolution tranquille. En ce qui a trait au sujet de la figure du jeune homme, le roman de Carrier Il est par là, le soleil permet de démontrer que l’idéal viril canadien français prôné à cette époque était personnifié par la figure de Maurice Richard qui est reconnu pour avoir "combattu" et "vaincu" les Canadiens anglais en jouant au hockey.

 

            Philibert est le personnage principal du roman Il est par là, le soleil de Carrier. Le début du roman raconte quelques épisodes malheureux de son enfance qu’il a vécus auprès de sa famille qui habitait un village qui se trouve dans la région des Appalaches. Dès les premières pages du roman, il est apparent que Philibert entretient une relation problématique avec son père. Le premier souvenir de Philibert qui est raconté renvoie au jour où Arsène, son père, le punit sévèrement pour avoir déballé son cadeau de Noël avant le jour : « Son père le saisit par le bras (Ce jouet est pour Noël. Pas avant), lui arrache le jouet, le lance par terre et l’écrase du pied, ce gros pied de cuir qui fait trembler l’escalier[2]. » L’emprise autoritaire d’Arsène sur son fils est déterminante pour ce dernier puisque c’est surtout à cause de la trop forte pression qu’il ressent à devoir le prendre comme modèle masculin qu’il se sent très mal dans sa peau. Cela est surtout mis en évidence lorsque Philibert observe une procession qui défile dans les rues de son village où des orphelins infirmes sont transportés par leurs parrains et leurs marraines dans des brouettes. Philibert est loin de les considérer avec de la pitié car bien qu’ils soient handicapés, les visages de ces enfants affichent un « sourire bienheureux[3] » qui est dû au fait qu’ils sont malgré tout privilégiés car « Dieu a insufflé une vie tenace à ces petits anges qu’il a créés infirmes afin qu’on les aime mieux[4]. » Philibert exprime alors sa peine de ne pas être autant aimé tant il voudrait « se faire promener en brouette comme ces vers de terre à têtes d’enfants. Mais lui, personne ne le promène. Il est condamné à toujours marcher sur ses jambes[5]. » Philibert exprime ainsi un mal de vivre alors qu’il envie ceux qui n’ont pas à fournir d’efforts auprès de qui que ce soit alors qu’ils sont aimés par les habitants du village en entier qui observent la procession. C’est quelques années après cet événement que Philibert, devenu adolescent, décide de fuir sa famille et son village. Il quitte en portant « les vêtements trop amples de son père[6] » en direction de Montréal. Cette image éloquente des vêtements du père qui ne lui siéent aucunement renvoie de manière explicite à la raison de sa fuite, soit au sentiment écrasant qu’il est incapable de satisfaire son père puisqu’il n’est pas comme lui.

 

            Philibert se rend à Montréal dans le but d’oublier sa peine et, par conséquent, son père. Il y vit de nombreuses expériences par lesquelles le lecteur peut remarquer à quel point il peine à affirmer sa masculinité. Alors qu’il se retrouve pauvre et sans un sou, Philibert se fait recueillir dans la maison d’une femme avec qui il vit sa première expérience sexuelle. Cet événement marquant le rend cependant profondément malheureux alors qu’il « pleure comme un enfant triste de ne savoir pourquoi[7] » après qu’il ait couché avec la femme. C’est à ce moment qu’à nouveau « sa puissance virile gonfle son corps à le déchirer [et qu’]il pousse un cri de nouveau-né[8]. » Ce passage montre de manière explicite que l’expérience sexuelle se passe difficilement pour Philibert puisqu’il n’est manifestement pas à l’aise avec sa masculinité. La virilité de Philibert aussi mise à mal alors que de nombreuses personnes qu’il rencontre insultent son apparence physique : Philibert se fait comparer à une « petite fille jamais torpillée[9] » par deux militaires qui se moquent de sa volonté de vouloir entrer dans l’armée canadienne afin de participer à la Seconde Guerre mondiale, d’autres militaires chargés d’évaluer les volontaires pour l’armée critiquent son corps qu’ils trouvent trop maigre et il se fait traiter de tapette à maintes reprises par des inconnus lorsqu’il va regarder un match de hockey des Canadiens de Montréal au Forum. Cependant, toutes ces mauvaises expériences donnent de l’ampleur à ce que vit Philibert lorsqu’il décide de défendre Maurice Richard, son idole. Lorsque Richard apparaît aux yeux de Philibert au début du match de hockey, ce dernier devient excité et il lui crie « Tue-les[10]! » en faisant référence aux membres de l’équipe adverse contre laquelle les Canadiens de Montréal devaient se disputer le match, soit les Maple Leafs de Toronto. Philibert observe par la suite un joueur des Maple Leafs qui fait trébucher Maurice Richard afin de briser son élan sur la glace. Profondément choqué par ce qui vient de se produire, Philibert descend sur la glace afin de venger son héros : « Philibert, jurant de toute son âme, […] se faufile vers le Torontois qui lui tourne le dos. […] Philibert lui tapote le dos. Le Torontois tourne la tête. Le poing de Philibert s’abat sur ses dents ; le joueur de Toronto oscille ridiculement[11]… » Après cette démonstration de courage, Philibert ne se fait plus du tout insulter alors qu’il est acclamé par tous: « … la foule applaudit mais il n’entend rien ; des mains chaleureuses se posent dans son dos, lui caressent les cheveux, il est entouré de tant d’amitié qu’il n’aura plus besoin d’être aimé du reste de sa vie[12]. » Tel que le mentionne l’ouvrage Être ou ne pas être un homme : La masculinité dans le roman québécois de Victor Laurent Tremblay, ce moment dans la vie de Philibert est d’une grande importance puisque « cette démonstration de force physique est la seule façon de se valoriser pour ce personnage qui, tout au long de sa quête de virilité, est constamment bafoué[13]… » Mais au-delà de cette victoire personnelle, le geste de Philibert et le succès qui en découle symbolisent l’idéal viril qui était prôné à cette époque par la communauté canadienne française dont le grand héros et représentant était Maurice Richard.

 

            L’ouvrage Être ou ne pas être un homme : La masculinité dans le roman québécois de Victor-Laurent Tremblay explique en quoi le sport peut être d’une grande importance pour une communauté. Selon lui, plusieurs types de sport proposeraient une compétition qui permettrait de « déterminer les héros qui [devraient] servir d’exemples d’énergie morale et de vaillance virile aux autres[14]. ». Cette citation s’applique à la figure de Maurice Richard qui était à l’époque très importante pour la communauté canadienne française. En effet, c’est à travers ce symbole de fierté nationale qu’il est possible de mieux comprendre la portée du geste de Philibert qui, malgré qu’il soit unique, se révèle comme étant d’une importance capitale pour lui et pour les autres qui le félicitent.

 

D’abord, Tremblay explique que le sport est devenu, de nos jours, une grande source de divertissement et que « tout divertissement raconte une histoire qui se calque sur celle du mythe, lequel énonce un douloureux rite de passage où le héros, symbole de la communauté, doit, pour vaincre et survivre, lutter contre toute forme d’antagonisme[15]. » Tel a été le cas de Maurice Richard dès qu’il est entré dans l’équipe de hockey des Canadiens de Montréal en 1942. Il a rapidement été reconnu par ses pairs comme étant un excellent joueur, mais il a surtout été reconnu par le peuple canadien français comme étant le défenseur de leurs valeurs. Richard était aussi reconnu pour détester la langue anglaise car elle symbolisait « la langue des maîtres[16] » pour lui et nombreux étaient ceux qui percevaient son jeu au hockey comme étant sa manière de se défendre et, surtout, de riposter à la prédominance des Canadiens anglais afin de « démontrer qu’un Canadien français ne se laisse arrêter par personne[17]. » Même son apparence physique était considérée comme étant une démonstration de l’agressivité qu’il éprouvait à l’égard des Canadiens anglais : « le corps dur de muscles, le visage rugueux […], le regard perçant de celui qui a le don de voir ce qui est invisible aux autres, muet comme si son âme était habitée d’une rage à la veille de se déchaîner[18]… » Cependant, il est considéré que la première grande victoire de Maurice Richard est lorsque les Canadiens ont remporté pour la première fois la coupe Stanley depuis onze ans en 1944 grâce en grande partie à lui-même. Ce sentiment de fierté et de victoire des Canadiens français était d’autant plus grand à cette époque car ils se sentaient « trompés par le gouvernement fédéral qui leur [avait promis] de ne pas jeter leurs fils dans les champs de bataille[19] » de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, « conquérir la coupe Stanley [était considéré comme étant] une fière revanche[20] » des Canadiens français contre les Canadiens anglais car c’était grâce à « Maurice Richard, le petit Canadien français [qui jouait] au hockey comme Jésus faisait des miracles[21] » que les Canadiens de Montréal ont pu remporter la victoire. Richard était donc considéré comme étant un symbole de fierté nationale par les Canadiens français et, selon l’étude de Tremblay, la figure de Maurice Richard, joueur étoile du hockey, est un exemple démontrant que le sport peut être « avant tout une école de masculinité mise au service de la cause nationale[22]. » Maurice Richard, par la force virile qui était perçue de lui lorsqu’il s’attaquait par l’entremise du hockey aux Canadiens anglais, contribuait donc à l’affirmation des Canadiens français contre les « Phalli divin et anglo-saxon[23] ».

 

Un événement particulièrement connu de la carrière de Maurice Richard est lorsque Clarence Campbell, un ancien président de la Ligue nationale de hockey originaire de la Saskatchewan, a décidé de suspendre Richard de la saison 1954-1955 et des séries éliminatoires. Une énorme émeute de la part des Canadiens français a éclaté car ils se sentaient indignés, jugeant que cela était encore un coup bas de la part des Canadiens anglais pour miner la société canadienne française. Ainsi, « les partisans ne criaient pas seulement à l'injustice en ce qui concerne leur joueur-étoile mais bien à leur condition sociale[24] ». C’est le même sentiment que Philibert ressent dans Il est par là, le soleil lorsqu’il voit un joueur torontois faire trébucher son héros. L’amour que Philibert reçoit après avoir défendu, contre toute attente, le symbole de fierté nationale qu’est Maurice Richard en gratifiant le joueur torontois d’un coup de poing est dû au fait que Philibert a, en fin de compte, défendu le pouvoir viril et le défenseur du peuple canadien français. Dans ce sens, le succès que Philibert rencontre après son geste est dû à une démonstration de virilité qui est mimétique à celle dont Richard fait preuve sur la glace et qui est perçue comme étant au service de la cause nationaliste canadienne française.

 

 

Bibliographie

CARRIER, Roch, Il est par là, le soleil, Montréal, Éditions du jour, 1970, 142 p.

CARRIER, Roch, Le Rocket, Montréal, Les Éditions internationales Alain Stanké, 2000, 271 p.

CLOUTIER, Jean-Raphaël, « Analyse des fans du Canadiens de Montréal : rituel festif et profane d'une passion partisane pour le hockey au Québec », mémoire de maîtrise, Département de sociologie, Université du Québec à Montréal, 2010, 111 f.

TREMBLAY, Victor-Laurent, Être ou ne pas être un homme : La masculinité dans le roman québécois, Ottawa, Éditions David, 2011, 521 p.



[1] CLOUTIER, Jean-Raphaël, « Analyse des fans du Canadiens de Montréal : rituel festif et profane d'une passion partisane pour le hockey au Québec », mémoire de maîtrise, Département de sociologie, Université du Québec à Montréal, 2010, p. 41.

[2] CARRIER, Roch, Il est par là, le soleil, Montréal, Éditions du jour, 1970, p. 9.

[3] Ibid., p. 27.

[4] Ibid., p. 28.

[5] Ibid., p. 29.

[6] Ibid., p. 31.

[7] Ibid., p. 45.

[8] Ibid., p. 46.

[9] Ibid., p. 49.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 54.

[12] Ibid., p. 55.

[13] TREMBLAY, Victor-Laurent, Être ou ne pas être un homme : La masculinité dans le roman québécois, Ottawa, Éditions David, 2011, p. 244.

[14] Ibid., p. 189.

[15] Ibid., p. 192.

[16] CARRIER, Roch, Le Rocket, Montréal, Les Éditions internationales Alain Stanké, 2000, p. 57.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Ibid.., p. 69.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] Tremblay, Être ou ne pas être un homme : La masculinité dans le roman québécois, op. cit., p. 224.

[23] Tremblay, Être ou ne pas être un homme : La masculinité dans le roman québécois, op. cit., p. 237.

[24] Cloutier, « Analyse des fans du Canadiens de Montréal : rituel festif et profane d'une passion partisane pour le hockey au Québec », op. cit., p. 34.

 

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