Université du Québec à Montréal
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iPhonographie de la guerre

iPhonographie de la guerre

8 sur 8

 

D'abord présentée dans le cadre du 9e Congrès Aierti/Iawis tenu à Montréal en août 2011 sous les auspices de Figura, l'analyse des problèmes posés par l'iphonographie de la guerre a depuis lors mûri et pris la forme d'un article à paraître ce mois-ci dans le numéro 29 de la revue académique Études photographiques (http://etudesphotographiques.revues.org/3277). En voici l'introduction. 

 

Winter, Damon. 2010. «A Grunt's Life»
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Winter, Damon

Winter, Damon. 2010. «A Grunt's Life» [Image numérique avec altérations d'application mobile]

Plusieurs observateurs ont qualifié la couverture médiatique des attentats de Londres de juillet 2005 de moment charnière du journalisme visuel, en raison notamment de la place inédite accordée à la photographie amateur dans le traitement journalistique des événements. Comme jamais auparavant semble-t-il[i], la photographie amateur a imposé sa présence sur les Unes des grands quotidiens, à travers la publication d’images prises au moyen de téléphones portables par les témoins directs du drame[ii] (fig. 1-2). L’impression de nouveauté fut telle qu’aux lendemains des attaques, spécialistes des médias et journalistes s’empressent de commenter cette singularité tenue pour le signe salvateur d’une profonde mutation du métier de journaliste. Professeur de journalisme à la Southern Oregon University, Dennis Dunleavy résume ainsi l’opinion commune : « L’histoire du photojournalisme s’est écrite la semaine dernière. Pour la première fois, le New York Times et le Washington Post ont illustré leur Une avec des photos faites par des journalistes citoyens avec des camphones[iii]. » Dunleavy est prompt à inscrire cette documentation fortuite des attentats à l’intérieur du spectre des pratiques journalistiques, même si aucune ambition de cette nature ne préside à leur réalisation. De toute évidence, les images prises par les témoins et survivants procèdent moins d’une intentionnalité documentaire que d’une réponse à un choc traumatique similaire à celle observée par Barbie Zelizer dans le contexte des attentats du 11-Septembre[iv]. Qu’à cela ne tienne, la médiatisation « amateur » des attentats de Londres, bien que produite en dehors de tout cadre journalistique, constitue un acte d’information. Telle est l’opinion de Robert MacMillan, journaliste au Washington Post, pour qui la valeur journalistique des images de Londres ne fait aucun doute. Qualifiées de « comptes rendus vivants et factuels d’une histoire qui vole en éclats[v] », ces photographies sont selon lui porteuses de plusieurs fondamentaux du journalisme : probité informative du témoignage visuel, célérité de la production et de la transmission des contenus, médiatisation quasi immédiate des informations. Persuadé de l’opérativité journalistique de ces images, MacMillan ira jusqu’à reconnaître en celles-ci l’essence même du reportage.

Il n’en faut guère davantage pour que les images de Londres s’imposent comme les nouveaux modèles tutélaires d’un secteur professionnel souhaitant réaffirmer ses idéaux. « Des gens comme moi ont passé des années dans les écoles de journalisme à apprendre comment bien faire. Nous avons consacré les années suivantes à vous soumettre des résultats mitigés. Stacey, Zoulia et des centaines d’autres journalistes amateur, munis de leur téléphone portable et désireux de blogger, nous rappellent combien cela peut être simple[vi]. » La simplicité des « méthodes » amateur évoque même les postures les plus audacieuses du journalisme de terrain. C’est ainsi que Scott Shamp, directeur du New Media Institute de l’université de Géorgie, qualifie les utilisateurs de la téléphonie mobile de photographes « embedded[vii] » (embarqués), renvoyant par l’emploi de ce terme aux conditions prévalant dans le journalisme de guerre. Si l’analogie posée par Shamp induit que le citoyen est un journaliste en puissance et l’espace public une zone de guerre potentielle, elle trahit aussi le fantasme d’une couverture médiatique instantanée et ubiquitaire. L’indice de nouveauté associé au contexte de production des images de Londres est élevé. À propos des témoins du drame, Mike Hughlett parle de l’avènement d’une « nouvelle espèce de photojournalistes accidentels[viii] », comme si l’accident ou l’événement transmuait le citoyen en journaliste, rien de moins.

Inédites au chapitre des modes de captation, de transmission et de dissémination des contenus visuels, phénomènes de société sans précédent, les images de Londres, qu’elles soient fixes ou animées, sont décrites comme les symboles d’une nouvelle ère médiatique. Selon ces commentateurs, dont les propos sont tenus aux tout lendemains des attaques, l’inclusion de ces images dans le champ des pratiques journalistiques est une évidence. L’amateurisme des procédures figuratives employées, la provenance souvent incertaine des images, la facture quelconque des contenus visuels n’entament en rien leur conviction à l’effet qu’il s’agit bien là d’une nouvelle forme de journalisme. Il y a de la part des professionnels un empressement à s’accaparer les images réalisées par les témoins du drame et à les situer à l’intérieur d’un espace discursif contrôlé par eux. La couverture médiatique des événements de Londres est singulière en ce qu’elle oblige la profession à redéfinir ses prérogatives face à une mutation de la production journalistique provoquée par la téléphonie mobile. D’où cette urgence à vouloir incorporer les images amateur à un domaine de compétence dûment constitué. Plutôt que de jouer, comme d’autres au même moment[ix], les Cassandre du journalisme et de voir dans les pratiques dites « citoyennes[x] » le signe funeste d’une fin de la profession, plusieurs acteurs des médias adhèrent à un mobile turn caractérisé par la démultiplication et la déhiérarchisation des sources d’information. C’est à ce titre que les images de Londres se sont avérées probantes, malgré le fait que peu d’entre elles aient été au final reproduites dans les médias traditionnels. Plus que le nombre d’images diffusées, c’est la valeur ajoutée générée par le déploiement d’instances de production hétéroclites qui importe.

Cette forme de couverture médiatique « augmentée » grâce à la participation des anonymes est aujourd’hui chose courante. Mais plus symptomatique encore de la profonde reconfiguration des logiques de production journalistique est l’emploi par les professionnels eux-mêmes des outils communément associés aux pratiques citoyennes du journalisme. En février 2011, Ann Derry, directrice éditoriale de la vidéo et de la télévision au New York Times, indique sur Beet.tv que plusieurs journalistes de son journal produisent désormais leurs reportages à l’aide d’un iPhone 4[xi]. De même, le Wall Street Journal annonce au printemps 2011 qu’il entend offrir à ses reporters une formation leur permettant, outre de produire des enregistrements vidéo, de diffuser par Skype des séquences en streaming au moyen de ce même appareil[xii]. Plus récemment encore, la BBC a affirmé travailler à la mise au point d’une application offrant à ses reporters la possibilité de transmettre des contenus audiovisuels par l’intermédiaire d’un iPhone ou même d’un iPad[xiii]. Plus qu’un simple pourvoyeur d’images amateur, le téléphone portable s’impose aujourd’hui comme une plate-forme de diffusion mobile, le point nodal d’une nouvelle économie de l’information, mais aussi l’instrument d’une redéfinition des compétences photojournalistiques, voire l’agent d’une relégitimation de la photographie de presse. C’est sur ce dernier point que le présent article entend proposer une analyse. Quelle forme de supplément symbolique l’usage du iPhone apporte-t-il aux professionnels de la presse ? Quel type de mérite et de reconnaissance un photojournaliste chevronné peut-il tirer du recours à une technique familière de tous ? Quel régime de vérité la téléphonie mobile construit-elle une fois intégrée au champ de l’information ? Ces questions apparaissent cruciales puisque nous assistons depuis quelques années à une recrudescence de l’emploi du iPhone dans le domaine de la photographie de guerre, secteur porteur des plus hautes aspirations de la profession.

 



[i] Les amateurs ont pourtant toujours alimenté les médias illustrés en images d’intérêt public, tandis que les rédactions n’ont eu de cesse de solliciter le concours des anonymes. Il en est ainsi au moins depuis la Première Guerre mondiale, alors que la presse illustrée réclame la participation photographique des amateurs. L’illustration photographique n’a jamais été l’apanage exclusif des photojournalistes de métier mais plutôt le fait de photographes d’ambitions et de statut divers.

[ii] On se souvient que pour trois d’entre elles, les explosions de Londres se sont produites dans le métro, c’est-à-dire en un lieu confiné et rapidement bouclé par les forces de l’ordre. Ces conditions particulières ont rendu difficile sinon impossible à la presse l’accès au site. Les seules images disponibles furent donc celles produites par les usagers du métro londonien ; d’où le caractère d’exclusivité de ces photographies montrant la lugubre évacuation souterraine des voyageurs. C’est notamment en cela que la couverture médiatique des attentats de Londres est apparue remarquable.

[iii] « Photojournalism history was made last week. For the first time, both The New York Times and The Washington Post ran photos on their front pages made by citizen-journalists with camera phones. » Dennis Dunleavy, “Camera Phones Prevail : Citizen Shutterbugs and the London Bombings”, The Digital Journalist, juillet 2005. http://digitaljournalist.org/issue0507/dunleavy.html.

[iv] Barbie Zelizer analyse le rôle essentiellement rédempteur joué par la photographie dans la presse populaire en réponse aux événements. Ayant pour fonction principale d’inviter à la « méditation documentaire » et de guider les lecteurs vers « un espace post-traumatique », les exigences minimales en matière de journalisme sont apparues superflues. Barbie Zelizer, “Photographie, journalisme et traumatisme”, in Daniel Dayan (dir.), La Terreur spectacle : terrorisme et télévision, Bruxelles, Éditions De Boeck Université, 2006, p. 137-151.

[v] « This is the essence of reporting – vivid, factual accounts of history as it explodes around us. » Robert MacMillan, “Witnesses to History”, The Washington Post, 8 juillet 2005. http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2005/07/08/AR200507....

[vi] L’auteur fait ici référence à Adam Stacey, un fonctionnaire de vingt-quatre ans photographié à sa demande par Elliot Ward au moment de son évacuation du métro de Londres, ainsi qu’à Matina Zoulia, témoin des événements dont le compte rendu s’est retrouvé le jour même sur le « News Blog » du quotidien britannique The Guardian (http://www.guardian.co.uk/news/blog/2005/jul/07/youreyewitness). « People like me spend years in J-school learning how to do it just right. We spend the subsequent years subjecting you to the mixed results. Stacey, Zoulia and hundreds of other amateur journalists, packing camera phones and an urge to blog, reminded us how simple it should be », ibid. Sur les effets d’une globalisation du témoignage par la technologie, voir Anna Reading, “The London Bombings : Mobile Witnessing, Mortal Bodies and Globital Time”, Memory Studies, vol. 4, no 3, juillet 2011, p. 298-311.

[vii] Cité in Mike Hughlett, “Technology is changing how big media cover stories”, Chicago Tribune, 10 juillet 2005. http://www.sltrib.com/nationworld/ci_2850091.

[viii] « The pictures taken by the new breed of accidental photojournalist are different than those taken by professional news photographers. That’s partly because they’re simply not as skilled as pros », ibid. Dans un registre analogue, Julia Day identifie les usagers du métro londonien à une « nouvelle avant-garde de reporters amateur », insistant par ces mots sur la valeur de rupture attribuée aux images de Londres. Voir Julia Gray, “‘We had 50 images within an hour’”, The Guardian, lundi 11 juillet 2005. http://www.guardian.co.uk/technology/2005/jul/11/mondaymediasection.atta....

[ix] En page éditoriale de la livraison des 20 et 21 août 2005 du quotidien Libération (fig. 5), Patrick Sabatier pose en ces termes les angoisses du secteur face à ce que l’on appelle alors le « journalisme citoyen » ou l’« alterjournalisme » : « La technologie met à portée de tout citoyen la capacité de recueillir et, surtout, de publier, c’est-à-dire de diffuser largement faits, sons, images ou opinions. Tout le monde devient producteur d’images, tout le monde peut faire connaître sa vision de la réalité. L’information, denrée jadis rare, donc chère, dont les médias avaient le monopole, se banalise, se démocratise, se privatise. Les journalistes se demandent si les prophètes de malheur qui prédisent la fin des médias n’auraient pas raison. » Aussi, Sabatier souligne-t-il le « besoin de mise en forme, de classement, de décryptage et d’analyse » de l’information, c’est-à-dire l’importance de la sélection et de la validation des contenus journalistiques, une tâche que seul l’expert est en mesure d’accomplir. Face à cette nouvelle donne médiatique, le secteur du journalisme ressent la nécessité de réitérer les vertus de la compétence et des savoirs spécialisés. Plutôt que d’intégrer l’amateurisme dans le giron des pratiques journalistiques, cette posture veille à distinguer le quidam du professionnel. Les motivations au fondement de cette distinction sont autant économiques que symboliques. On espère d’une part résister aux pressions du marché qui voit comme une aubaine l’usage de photographies d’anonymes, on souhaite d’autre part maintenir les privilèges d’une aristocratie du reportage réputée garante d’une presse éclairée.

[x] Sur la question du « journalisme citoyen », voir notamment Dan Gillmor, We the Media. Grassroots Journalism by the People, for the People, Sebastopol, O’Reilly, 2e éd., 2006, p. 125-129.

[xi] Andy Plesser, “New York Times Staffer Using Apple iPhone 4 for Video News Gathering, ‘A Huge Game Changer’ Says Paper’s Video Chief”, 1er février 2011 : http://www.beet.tv/2011/02/iphone4nytimes.html.

[xii] “Wall Street Journal Deploying iPhone 4 Globally for News Gathering and Live Streaming”, 10 mai 2011 : http://www.beet.tv/2011/05/wsjiphone.html.

[xiii] Joel Gunther, “BBC developing new iPhone app for field reporters”, 14 juin 2011 : http://www.journalism.co.uk/news/bbc-developing-new-iphone-app-for-field....

 

Pour citer ce document:
Lavoie, Vincent. 2012. « iPhonographie de la guerre ». Dans Photovigie. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 17 mai 2012. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/photovigie/iphonographie-de-la-guerre>. Consulté le 16 décembre 2018.

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Commentaires

Portrait de Bertrand Gervais

Il me semble qu'il y a là, dans l'iphonographie, l'ouverture d'un nouveau champ d'exploration et de recherche. C'est comme pour le Dictionnaire visuel Google, qui est aussi une nouvelle modalité de la représentation visuelle. Nous sommes dans un changement de paradigme dont ces termes sont parmi les manifestations les plus apparentes.