Université du Québec à Montréal

Andreas Gursky: la puissance du faux

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Dans le cadre du Groupe de recherche: L'Observatoire de l'imaginaire contemporain 4 (OIC- 4) «Une folie du voir: images et écrans dans l’extrême contemporain» sous la direction de Bertrand Gervais et Vincent Lavoie (études littéraires et sémiologie).

Gursky, Andreas. 1999. «99 Cents»
Crédit:
Matthew Marks Gallery et Monika Sprüth Galerie

Gursky, Andreas. 1999. «99 Cents» [Photographie] 

Le consumérisme contemporain nous donne la possibilité de vivre des «expériences» déroutantes et paradoxales marquées par le choc et la surstimulation, et qui, dans un même mouvement, nous renvoient à une condition existentielle dénuée de sens1Dans ces espaces voués à la consommation – du grand magasin au «power-center», en passant par le centre commercial et le magasin grande surface –, l’expérience de la déambulation qui s’y rattache n’est peut-être pas complètement refermée sur elle-même. Peut-être est-elle capable de dévoiler une certaine vérité sur la réalité contemporaine, à condition que nous soyons en mesure de saisir cette expérience et de la transformer, ou plutôt de la dialectiser. Bref, ce genre de commerce nous offre une expérience singulière de consommation qui nécessiterait à elle seule de faire l’objet d’une description phénoménologique complète. Dans le cas du magasin grande surface, pour prendre ce cas en particulier, il s’agit d’une expérience aisthésique et esthétique plutôt singulière, alors que notre champ perceptif se noie littéralement dans une espèce de surcharge sémiotique – dans une abondance de signe marchand – qui ne fait que dissimuler, à un certain point, l’ennui et la banalité d’une expérience consumériste dans un entrepôt géant. Du point de vue aisthésique, il y a donc une surcharge sensorielle, tandis que du point de vue esthétique, ces lieux ne nous donnent que très peu de chair à nous mettre sous la dent. Ce type d’espace nous confronte précisément à notre propre ennui de déambuler dans ces lieux mortifères.

En flânant moi-même dans les allées sérielles d’un de ces commerces grande surface, où notre manière de nous comporter est formatée par les lieux, je me suis rappelé cette image de 1999 d’Andreas Gursky intitulée 99 cents. Comme le titre l’indique, il s’agit d’une représentation d’un commerce typiquement nord-américain où l’on retrouve des marchandises à 99 sous. Mais encore, ce n’est pas une simple représentation. Regardons l’image plus attentivement. Premièrement, d’un point de vue plastique, il y a tout de suite quelque chose qui cloche: les couleurs sont saturées au point de nous agresser; on se dit d’emblée que cet endroit nous semble bien trop horrible pour être réel. La composition, avec sa répétition presque à l’infini de lignes colorées, nous montre une certaine géométrie où rien n’est laissé au hasard: tout est ordonné, rien ne peut échapper à cet excès d’ordre. On retrouve ici une constante dans les œuvres de Gursky, soit l’usage de répétition qui vient inquiéter le paysage. Beaucoup de détails apparaissent, mais en même temps, ils sont noyés dans un champ homogène et répétitif. D’un point de vue iconique, la perspective, légèrement en plongée, nous donne un regard bien particulier et inédit sur ce type de lieux. La perspective de Gursky est très impersonnelle, comme si ce genre d’espace ne pouvait sécréter autre chose que de la distance, soit envers les personnes qu’on est susceptible d’y rencontrer – et qui se dissimulent dans le fouillis de marchandise –, soit dans notre rapport aux choses mêmes.

On pourrait se demander, ici, la nature du lien avec la puissance. Dans un chapitre sur la «Puissance du faux», Gilles Deleuze écrit dans L’image-temps que :

Seul l’artiste créateur porte la puissance du faux à un degré qui s’effectue, non plus dans la forme, mais dans la transformation. Il n’y a plus ni vérité ni apparence. Il n’y a plus ni forme invariable ni point de vue variable sur une forme. Il y a un point de vue qui appartient si bien à la chose que la chose ne cesse de se transformer dans un devenir identique au point de vue. Métamorphose du vrai. Ce que l’artiste est, c’est le créateur de vérité, car la vérité n’a pas à être atteinte, trouvée ni reproduite, elle doit être créée.2

Pour Deleuze, autrement dit, la puissance du faux, c’est l’indiscernabilité – et non pas la confusion – du réel et de l’imaginaire.

Mais en quoi cette image correspond-elle à la description deleuzienne de la puissance du faux? En réalité, cette image de Gursky a été complètement modifiée. Gursky, depuis les années 1990, altère ses images, retravaille les couleurs, procède par montage de différentes photographies (par exemple, ici, on peut voir l’ajout du reflet des marchandises au plafond); il change des perspectives, efface des lignes, efface des surfaces, greffe différentes prises de vues, etc. Ce travail ne fait donc pas de lui un simple photographe documentaliste, mais bien un constructeur d’image, un constructeur de vérité, dans la mesure où ces fausses images – qui dans un cadre normal seraient considérées comme fausses ou comme une modification de la réalité – atteignent une sorte de vérité expérientielle: la puissance des images de Gursky est alors une puissance du faux, un art qui retourne la représentation pour plonger au cœur même de l’horreur vécue des lieux contemporains aseptisés. 

 
Pour citer ce document:
Lussier, Étienne. 2014. « Andreas Gursky: la puissance du faux ». Dans OIC: Observatoire de l'Imaginaire Contemporain. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. mars 2014. <http://oic.uqam.ca/fr/carnets/oic-observatoire-de-limaginaire-contemporain/andreas-gursky-la-puissance-du-faux>. Consulté le 19 novembre 2017.
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